Est-ce ainsi que les femmes meurent ? – Didier Decoin

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Kitty Genovese a tristement donné son nom à un syndrome en psychanalyse : face à une situation d'urgence, plus les témoins sont nombreux, moins ils auront tendance à intervenir. Kitty Genovese a ainsi été assassinée alors que 38 personnes étaient témoins de la scène.

41wh-uw867l-_ss500_Dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, Didier Decoin romance un fait divers bien connu des années 60: en rentrant tard chez elle dans le Queens à New York, Catherine Genovese (dite Kitty Genovese) est torturée pendant près d’une demi-heure avant d’être assassinée. La police arrête très rapidement le coupable, Winston Moseley, grâce aux nombreux témoignages des riverains. Intrigué, un journaliste retourne interroger les témoins et met en évidence l’insoutenable : 38 personnes ont vu ou entendu le meurtre. Et trente minutes ont été nécessaires pour que l’un d’entre eux décide d’appeler la police. Comment expliquer cette passivité ? Doit-on la condamner au même titre que le meurtre lui-même ?

En se plaçant généralement du point de vue d’un riverain absent la nuit du crime, Didier Decoin peut librement décrire les faits de façon réaliste et objective. Le narrateur se sent doublement mal à l’aise, et le lecteur aussi. Non seulement à cause du comportement scandaleux de ses voisins qui le répugne, mais surtout à cause de la réflexion sur soi qu’il implique : à leur place, qu’aurais-je fait ? On a envie de se convaincre du contraire, si 38 personnes ont toutes réagi (ou plutôt non-réagi) de la même manière, il est probable qu’un autre individu ait eu un comportement similaire. Or, il est difficile d’admettre que l’on pourrait se rendormir tranquillement lorsqu’un meurtre est commis sous nos fenêtres…

Une étude psychologique a expliqué que cette réaction était dûe au nombre de témoins potentiellement présents sur les lieux. En effet, si le témoin est unique, il va supporter l’intégralité de sa responsabilité à porter secours à la victime et en être conscient, ce qui va le faire réagir. En revanche, en cas d’une multitude de témoins, la responsabilité est diffuse et, de fait, chacun se repose sur les autres et personne n’agit.

Didier Decoin choisit de ne pas prendre parti, et laisse le lecteur juger les témoins. Au-delà de l’explication psychologique, peut-on accepter et justifier un tel comportement ? Peut-on déculpabiliser les témoins à cause de cette explication ? Il est frappant de voir que le juge n’a pas tenu à interroger longuement les témoins lors du procès de Moseley, afin que le jury ne reporte pas une partie de la responsabilité de Moseley sur les témoins. L’auteur interroge donc sur la lâcheté, et surtout sur sa triste universalité humaine. Il conclut d’ailleurs l’ouvrage avec cynisme : «  Encore que, comme le dit parfois Guila [ndrl : la femme du narrateur] pour me taquiner « es-tu si sûr que tu serais descendu, toi, Nathan? »  ». Plus qu’un jugement, on ressent une étrange et dérangeante fatalité.

Dans un style simple et direct, Didier Decoin mène parfaitement son histoire. En commençant son ouvrage par une scène froide où Moseley choisit consciencieusement la voiture idéale pour «  traquer ses proies  », il plante l’ambiance et le décor, un New-York sombre : «  Quelque part dans Harlem, odeur huileuse de buildings décatis, fragrance de cigares et de parfums au chypre.. . »; il retranscrit des passages du procès, soigneusement choisis, montrant qui était cet homme, nécrophile et tueur en série, en parfaite adéquation avec le décor. Et finissant l’épilogue en rappelant que si le syndrome porte le nom de Kitty, elle n’en a pas été la seule victime, Didier Decoin laisse le récit en suspens, afin que chacun puisse se remettre en question. Ce livre bouleverse et nous laisse un sentiment de déception face à l’espèce humaine et de culpabilité face à soi-même, car, qui pourrait affirmer qu’il serait descendu ce soir-là pour aider Kitty Genovese ?

Est-ce ainsi que les femmes meurent ? dérange en nous renvoyant habilement une image de nous-même que l’on préférerait éviter. Mais ne serait-ce pas là encore détourner le regard et se décharger de notre responsabilité ? On garde un goût amer dans la bouche, longtemps après avoir fini ce livre.

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Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, Didier Decoin, Editions Grasset, 2009, 227 pages

A propos de l'auteur

Image de : Si d’aventure vous vous promenez dans un parc parisien durant une douce journée d’été, il n’est pas impossible que vous passiez sans le savoir à côté de Léa en train de feuilleter un livre, dissimulée derrière d’immenses lunettes de soleil. Et pour peu que vous vous allongiez à votre tour sur l’herbe verte et que vous engagiez la conversation, elle vous parlera peut-être théâtre ou littérature. Littérature classique, certes, mais pas seulement : oscillant entre Zola, Baudelaire, Sartre ou Kane, ses goûts sont aussi éclectiques que ses avis définitifs. Amoureuse du quotidien et de ces petits détails qui rendent chaque instant unique, Léa est prête à voir de la poésie partout où vous n’en verrez pas. Demandez-lui de repeindre le ciel, pour voir, et elle s’empressera d’égayer et de réchauffer cette noire Sibérie qu’est Paris.

2 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 4 mars 2009
    Ophé a écrit :

    Alors là ca donne très envie de le lire ce bouquin… J’aime bien les trucs qui derangent et qui posetn des questions (parfois sans réponse certes)!!
    merci, je note que c’est à acheter d’urgence!

  2. 2
    le Lundi 20 juillet 2009
    Lolo a écrit :

    Evidemment que je vais acheter ce bouquin, il a l’air passionnant.
    Mais je dois dire que ça fait déjà très longtemps que je me pose la question de savoir ce que je ferais en cas de nécessité impérieuse.
    J’ai la tête sur les épaules, ne suis pas du genre à juger si je ne connais pas, n’ai rien contre mon prochain (s’il ne m’emmerde pas), je suis sportif et pratique même le ju-jitsu. Mais qui me dit que dans l’incendie d’une salle de cinoche je ne serai pas le premier à marcher sur la tête des autres pour me diriger vers la sortie ? qui me dit que j’interviendrais si une nana se faisait violer sous mes yeux dans un métro bondé d’un public indolent ?
    Evidemment que là, maintenant, derrière mon PC, l’esprit plein de lucidité et de revendications, je crie haut et fort que cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais devant les faits ?…
    Je ne veux pas dire qu’il faut comprendre – ou pire excuser – l’absence de réaction de ces mous-du-genou (oup’s ! pour quelqu’un qui ne juge pas…) mais je me méfie toujours des grandes gueules qui SAVENT ce qu’ils feraient « en cas de »…
    Ce que je veux dire surtout, c’est que, histoire de leur mettre le nez dans leur caca, ce bouquin devrait surtout s’adresser à ceux qui n’ont pas bougé le jour où ils ont été confrontés à un truc du genre (j’ai déjà été victime d’une lourde chute de vélo devant une dixaine de témoins : personne n’a levé le petit doigt, pas même demandé si ça allait) ; mais ce genre d’individu n’achètera pas le bouquin car il ne se sent pas concerné.
    J’ai tout de même une idée bien précise de ce que je pense d’eux.

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