Elections québécoises : entretien avec Jérémie Battaglia

par MS Bérard|
L’entrevue se déroule au restaurant Le Comptoir, rue St-Laurent, main* de Montréal. Je m’y rends en bicyclette. Je traverse le Parc Laurier, il fait beau. Les lampadaires s’allument et Montréal scintille de feux judicieusement alignés. En douze minutes, je suis sur place. Jérémie Battaglia, photographe et vidéaste, m’attend déjà au bar. Quelques salut-ça-va-oui-toi et verres de blanc plus tard, nous passons aux choses sérieuses. La musique bat son plein, les plats se succèdent autour de nous : homard, pulled porc, pieuvre.

Note : cet article fut rédigé le 3 septembre au soir, veille du scrutin québécois.

Tu reviens d’un périple trans-québécois dans le cadre de ton projet «Le poids d’une voix», suite heureuse de «20+12, une partie de campagne», que tu as réalisé lors de la campagne présidentielle française. Dans les deux cas, il s’agissait de présenter un électeur par jour via une courte entrevue, révélant ainsi son allégeance politique. Fort d’une soixantaine de rencontres, quelles différences as-tu constatées entre les électeurs français et québécois ?

Jérémie me révèle, un rire dans la voix, que cette question lui a été posée au moins mille fois. Joie, je suis originale. De bonne grâce, il se plie tout de même à l’exercice et commande une tarte de homard.

La plus importante différence réside dans les traits de caractère. La politique est la drogue des Français. C’est quelque chose qu’on partage ouvertement dans un repas familial et qui peut parfois tourner au vinaigre. De l’autre côté, les Québécois considèrent plutôt la politique comme une affaire personnelle. Ils se sentent beaucoup moins à l’aise de s’exprimer sur le sujet. Au niveau de l’entrevue en tant que telle, il me fallait parfois rassurer l’interviewé et réajuster mes questions pour les mettre plus en confiance. Par exemple, pour une question d’ordre plus générale du genre «Qu’est-ce que la démocratie ?», je demandais plutôt de quelle façon ils appliquaient celle-ci dans leur vie quotidienne, que ce soit à la maison, en famille, au travail, etc. Ceci dit, tout le monde a quelque chose d’intéressant à dire. Le Québécois moyen est beaucoup plus politisé et lucide que le comportement des politiciens à leur égard ne le laisse entendre.

En France, certaines phrases étaient plus belles et structurées, mais révélaient par moment le défaut de la langue de bois : beaucoup de mots qui ne traduisaient pas tant l’idée véhiculée.

De plus, il était important au Québec de rencontrer des anglophones et des allophones, chose plus difficile à concrétiser en sol français, notamment faute de temps et de ressource.

Quelles sont les similitudes les plus frappantes entre les électeurs français et québécois ?

Tous deux ont un espoir profond d’être entendus et de s’exprimer. Les électeurs ont l’impression d’être sur le banc de touche et que leur opinion n’a pas d’importance.

Ils ne baissent pas les bras pour autant : un réel désir de changement est notable. Conséquemment, une crise de confiance face au gouvernement est en cours des deux côtés de l’Atlantique, de même qu’une sévère crise identitaire. Tristement, les électeurs n’ont pas l’impression de faire une différence.

J’ajouterais que les Québécois, en déclarant leur malaise face au système de vote actuel, ont à plusieurs reprises amené le système français comme solution. Deux tours de vote seraient pour plusieurs plus efficace et juste que le vote linéaire contemporain.

Et toi, dans tout ça ? Parmi ces différences et similitudes que tu as constatées, as-tu révisé tes opinions ?

Pensif, Jérémie installe son menton dans sa paume. Pendant qu’il réfléchit, je prends une petite gorgée de cette importation privée qui se déguste trop bien pour un lundi soir. Ah oui, et j’aimerais bien la pieuvre grillée, s’il-vous-plaît ! Tant qu’à faire.

J’ai compris que la haine et la colère face à la différence d’autrui étaient souvent le produit de l’ignorance. Par exemple, j’ai trouvé que bon nombre de Québécois en région plus éloignée manquait d’accès à l’information, n’avait accès qu’à un seul type de point de vue journalistique sur lequel se baser.

Les entrevues m’ont permis de découvrir l’être humain derrière le vote, et donc de pacifier mes opinions. Tous ces gens ont des histoires.

Ce que je trouve absurde, en fait, est que nous parvenions malgré tout à évoluer ensemble dans le respect des opinions diverses. C’est comme une pièce de théâtre! Des personnages complètement opposés, autant de gauche que de droite, qui parviennent à cohabiter ensemble.

Lors du débat des chefs télédiffusé le 19 août dernier, la situation estudiantine québécoise a à peine été abordée, bien que c’est à elle qu’on doit le branle-bas de combat qu’on connaît. Les casseroles ont-elle fait assez de bruit? 

Jérémie s’insurge brièvement. Plus de cent manifestations autant diurnes que nocturnes, costumées et dénudées, ont rempli les rues de la province au cours des derniers mois. Étudiants et supporters, casseroles et cuillères de bois à la main, se donnaient rendez-vous dans un vaste tintamarre hautement surveillé par la police. Mais le soir du 19 août, silence radio sur le sujet. Scandale.

C’était l’enjeu central ! Comme si les six derniers mois n’avaient été qu’un rêve.

Le sujet met plusieurs mal à l’aise, dont le Parti Québécois, mené par Pauline Marois, qui ne se prononce presque plus sur la situation. Le Parti Libéral de Jean Charest, quant à lui, représente «la stabilité contre la rue». Visiblement, les étudiants sont arrivés à un point de rupture en provoquant un schisme au sein de la population : ceux pour la cause versus ceux qui en ont ras-le-bol.

D’une façon ou d’une autre, le sujet aurait dû être amené par les politiciens le soir du 19 août.

Bien que passé sous silence lors du débat télévisé, le printemps érable a fait les manchettes plusieurs mois, et ta vidéo de la manifestation des casseroles du 24 mai est devenue en quelque sorte un des porte-étendards du mouvement. Réaliserais-tu cette vidéo aujourd’hui, veille d’élection québécoise ?

Casseroles – Montréal, 24 Mai 2012 from Jeremie Battaglia on Vimeo.

Il y a des moments dans la vie où tout s’aligne. Le succès de cette vidéo en est un parfait exemple. Pour moi, ce fut une prise de conscience. Il y a l’avant, puis l’après. Ma première expérience du viral! Mais je ne suis pas un activiste. J’ai réalisé ces images pour participer au mouvement, sans plus. Le 24 mai, j’ai tourné une vidéo pour montrer à ma famille en France ce qui se passait au Québec. J’ai capté candidement ces événements pour mes proches et mes amis.

Alors non, aujourd’hui je ne recommencerais pas. La spontanéité n’y serait pas. Les gens auraient des attentes suite à la première version mise en ligne.

Par contre, s’il ne s’agissait pas de renouveler l’expérience mais bien de la vivre une première fois, il en serait autrement. La population québécoise cherche encore à exprimer son malaise face au pouvoir en place, et cela va au-delà du mouvement étudiant. Les citoyens qui se disent contre les manifestations étudiantes partagent souvent le même point de vue qu’eux sur la situation sociale actuelle, mais en d’autres termes. Tout un chacun ne souhaite qu’une seule et même chose : plus d’écoute.

Maintenant, l’été a calmé les choses. Nous nous «économisons» dans l’attente du résultat des élections.

D’accord, mais…disons que tu te trouves là, maintenant, avec une caméra en main et l’opportunité de tout recommencer. Quelle chanson serait la trame de fond sonore de tes images? 

Je prendrais la même! Intuition #1 du groupe Avec pas d’casque.

Le rythme, les montées, les paroles. Tout était en symbiose avec les images. Tout s’emboîtait à merveille, sans effort.

Ou alors Comme un soleil de Nana Mouskouri. C’est la chanson la plus naïve qui soit et elle me fait du bien !

Jérémie?

Oui?

Y aura-t-il un automne érable ?

Non! Il n’y aura pas de changement profond.

Si les libéraux sont réélus, il y aura sans doute une escalade de violence. Si le PQ entre au pouvoir, nous nous «endormirons» dans l’attente : celle de l’annulation de la hausse, de la création d’un état major de l’éducation.

Pour avoir une révolution, pour utiliser le gros mot, il faut une minorité éveillée pour commencer, puis que le reste de la population soit attaquée dans son assiette ou dans son portefeuille. Tant qu’il y aura «du pain et des jeux», il y a peu de chance qu’un mouvement social de masse se produise. C’est d’ailleurs la grande force du capitalisme : endormir les gens et leur faire croire que ce qui est mauvais pour eux, serait en fait bon.

Aujourd’hui au Québec, nous n’avons pas ces éléments, les gens sont confortablement installés dans leur canapé et trouvent le son des casseroles très désagréable.

C’est défaitiste, mais c’est ce que je pense.

Nous terminons nos verres et nos assiettes. Le repas était excellent, directement proportionnel à la qualité de la discussion. J’offre le repas au sympathique réalisateur. J’appelle ça subventionner les arts. Jérémie ajoute quelques répliques à notre conversation avant que nos chemins ne se séparent.

Je ne pense pas que ce que je fais va changer les choses. Peut-être que mon projet Le poids d’une voix va amener une réflexion ou créer un dialogue, tout au plus. J’ai l’espoir d’être utile, de participer à la communauté. En fait, un jour, j’aimerais bien me présenter en politique !

Allez hop! Demain, on passe au vote.

*La « main » est la rue principale d’une ville nord-américaine

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Pour en savoir plus sur Jérémie Battaglia et l’ensemble de ses projets : http://www.jeremiebattaglia.com

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