ENCULÉS ! – De Bruce Wayne à Jésus-Christ, l’histoire d’une mystification sexuelle organisée

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Les rumeurs, plus encore que les légendes, ont la peau dure. De l’obscure théorie d’un psychiatre homophobe, naquit dans les années 50 une tradition voulant faire de Batman et Robin un couple gay.

Récupéré tant par les détracteurs des comic books que les militants de la cause homosexuelle, ce mythe non fondateur est, à l’occasion de l’adaptation du Green Hornet par Michel Gondry, le moment de s’épancher sur les liens qui unissent les justiciers en cuir et spandex à leur sidekick. S’épancher, oui.

« Jésus était gay, demandez à saint Jean ». Après l’échec de l’hypothèse Marie-Madeleine à décourager le fandom du Christ, combien de fois avons-nous lu ou entendu ce propos plus distrayant que pertinent ? Si la Bible y gagne en lecteurs, tant mieux pour les apôtres et l’impénétrabilité des voies qu’ils prêchent depuis deux milliers d’années : car le postulat du fils homosexuel de Dieu, et sa liaison fantasmée avec Jean, ne font jaser que dans les milieux intégristes, adversaires ou disciples de l’Evangile confondus ; et en admettant que le démon souhaitât par là insinuer que Jésus n’était qu’un pécheur comme les autres (comprendre un type comme tout le monde), ses tentatives de désinformation, loin de dégoûter les prétendants au baptême, auraient tendance à rendre hype et trendy un messie qui, à chaque complot médiatique, correspond un peu plus aux canons métrosexuels de l’Occident moderne. Narrativement, le complot devient encore plus bandant quand, à l’image du Bouffon Vert se révélant être Norman Osborn, des conspirateurs avancent que saint Jean ne serait autre que Marie-Madeleine, travestie en homme pour des raisons politiques par l’Eglise elle-même. Question : la réception du message johannique peut-elle être fondamentalement parasitée par quelques sous-entendus propagés depuis les débuts du christianisme et devenus aujourd’hui, paradoxe, parfaitement d’époque ? Au vrai, que le Christ fut bi ou pédé ne captive plus grand monde et ne peut qu’arranger deux groupes : ceux qui ont intérêt à le faire taire ou disparaître, et ceux qui rêvent d’associer une icône populaire à leur orientation sexuelle pour l’édifier en norme universalisable.

L’histoire se répète, jusque dans la fiction. La même chose est arrivée à Batman.

Scandal !

« Ce fut le Gotham City Post qui orchestra ce déferlement de folie. Son rédacteur en chef, Samuel Leaze, était assoiffé du sang de Batman depuis l’époque où le Post, ce torchon irresponsable, avait tenté d’augmenter ses ventes en lançant de scandaleuses rumeurs sur Batman. Cela avait commencé par un article insinuant que Batman avait délibérément laissé Catwoman échapper aux griffes de la police parce qu’il était amoureux d’elle. Le journal avait ensuite publié d’infâmes ragots sur Batman et Catwoman. Mais la goutte qui avait fait déborder le vase, c’était l’ignoble entrefilet dans lequel on laissait entendre que Batman et Robin entretenaient des relations contre nature. » C’est le romancier Henry Slesar qui fait écrire cela à Alfred Pennyworth, le dévoué majordome de l’homme chauve-souris, dans un journal intime fictif du vieux domestique (1). Cependant, les scandaleuses rumeurs ne proviennent, quant à elles, non pas du script d’un scénariste en mal de provocations, mais du monde bien réel que nous habitons de ce côté-ci de la page :

Image de Le Docteur Wertham et Batman En 1954, le Docteur Fredric Wertham publie son Seduction of the Innocent, un essai remarqué sur la bande dessinée américaine, visant à démontrer la nocivité des comic books. Que Superman, trente ans avant les Gardiens d’Alan Moore, y soit présenté comme un symbole fasciste, est l’élément coloré du livre de cet homme dont les contributions théoriques et les témoignages, lors d’audits et procès, ont significativement aidé à en finir avec la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Malheureusement, Seduction of the Innocent, dans sa grille de lecture pour le moins orientée, caricature au lieu d’éclairer : « Le monde de la bande dessinée, écrit Wertham, est le monde du dur, de la brute, du menteur, du tricheur, du tortionnaire et du voleur. » Assimilant tout ce qui porte le titre de comic en Amérique du Nord aux Crime comics (ces imprimés, il est vrai parfois très violents, mettant en scène fusillades et effusions de sang, sur fond de polar), le psychiatre freudien y expose les super-héros en capes et collants comme des modèles de sauvagerie, catalyseurs de crimes et de délinquance, et leur impute de pervertir la jeunesse américaine ; en clair, les forfaits commis par les villains et autres gangsters que les gentils appréhendent à Metropolis ou Gotham City exciteraient les plus bas instincts de l’enfant, l’entraînant vers la reproduction de comportements agressifs, allant jusqu’à leur enseigner à devenir criminels ; enfin, et surtout, entre autres débusquages d’une sexualité cachée et dépravée, le dynamic duo formé à la nuit tombée par le playboy multimilliardaire Bruce Wayne et son pupille Dick Grayson – autrement connus sous les sobriquets de Batman & Robin – y est analysé comme la métaphore codée d’un couple homosexuel. Wertham, non satisfait d’énumérer sans argument raisonné les accusations à l’encontre du genre super-héroïque, condamne ouvertement la pédérastie présumée de Batman comme un vice. Robin étant à l’époque encore représenté sous les traits d’un garçonnet de douze ans, l’on imaginera sans peine l’émoi suscité par de tels propos.

Le livre sera en toute logique un best-seller dans l’Amérique d’Eisenhower, alors en pleine Guerre Froide, une Amérique à peine sur le point de s’affranchir du maccarthysme, dressée à voir le mal partout, effroyablement encline à douter d’elle-même. De la polémique instrumentée par le Docteur Wertham, pour lequel « Hitler n’était qu’un débutant en comparaison avec l’industrie de la bande dessinée », surgira la première vague d’autocensure dans les illustrés US, avec l’avènement du Comics Code Authority, une initiative des éditeurs que l’auteur de Seduction of the Innocent, dans un moment de clarté, jugera néanmoins malheureuse. Du succès et de l’impact de son essai, outre quelques récurrentes attaques sur le caractère lesbien et indésirable de Wonder Woman – où comment la tentative, réussie, de créer un personnage féministe et féminin débordant du cadre sexiste, se verra systématiquement disqualifiée à coups d’homophobie et de hors sujet –, de cet impact donc, procède la ténacité de l’affabulation concernant Batman. A moins que le succès du livre ne procède lui-même de la fable, à l’instar du Gotham City Post cherchant à augmenter ses ventes comme un vulgaire tabloïd.

No girls allowed

Image de Batman et Catwoman: véritable couple au coeur de la saga de l'homme chauve-souris. En 2005, à l’occasion de la réédition du Batman : Year One qu’il a réalisé près de vingt ans plus tôt avec son comparse Frank Miller, le dessinateur David Mazzucchelli s’autorise d’une post-face sous la forme d’une mini bande dessinée de quatre pages, découpées dans le style des vieux strips de Batman. Souhaitant visiblement démêler la rumeur en évoquant ses origines, Mazzucchelli y rappelle la théorie du bon Docteur Wertham. Laissons-lui la parole :

« Du fait de leur simplicité, les super-héros sont une proie facile pour les révisionnistes. (…) En premier lieu, il faut se souvenir que les comics de super-héros furent inventés pour les enfants – des garçons, en fait. Wertham commit l’erreur fondamentale d’examiner ces comics avec la sensibilité d’un adulte – et sans humour. Voici comment je vois les choses : quand Bruce Wayne n’était qu’un gosse, sa vie gâtée, idyllique, fut réduite en miettes. Depuis lors, il s’efforce de recoller les morceaux. Il est parfaitement logique que son meilleur ami soit âgé de douze ans, puisque Batman est un petit garçon piégé dans un corps d’homme. S’il y a un panneau « NO GIRLS ALLOWED » (« on n’accepte pas les filles ici ») dans leur cabane/Batcave, c’est parce que les filles, c’est dégueu. Voilà pourquoi Catwoman est dangereuse – elle représente une maturité pour laquelle les garçons ne sont pas encore prêts. (la série télé a tiré le maximum de cette dynamique.) » (2)

Depuis 1939, Batman n’a cessé d’évoluer, de grandir, de tomber, de construire. Que construit-il ? Non pas le harem de mignons qu’un Wertham contemporain décrèterait destiné à assouvir les pulsions du héros comme les fantasmes de ses auteurs, non. Il bâtit une famille. Bruce Wayne a perdu ses parents, mais il est élevé par le majordome Alfred, cité plus haut et faisant office d’oncle plutôt que de tante. Jeune adulte, il s’entoure de trois orphelins, qu’il adoptera tous les uns après les autres, et même d’un fils, fruit non désiré d’une nuit de passion entre les bras d’une ennemie pas si vilaine – ou dégueue – que cela.

Image de Batman et Superman? Allons, soyons sérieux. Oui, côté cœur, Bruce Wayne connaîtra de nombreuses conquêtes : en sus des alibis d’un week-end que le séducteur désœuvré collectionne pour couvrir ses activités nocturnes de vengeur masqué, et qui représentent effectivement une façade (3), plusieurs femmes vont vivre une relation importante, platonique ou consommée, avec lui, même la susnommée Catwoman pour laquelle il finit par se sentir prêt et qui va jusqu’à partager ses combats. Car on compte aussi des filles dans la bat-family : Batgirl puis Oracle, Spoiler, les incarnations successives de Batwoman, et quelques pièces rapportées gravitant autour de Wayne Manor, telles Huntress, Onyx, et cætera. Certes, cet homme entretient l’équivoque avec des jeunes abandonnés ou maltraités, mais cette ambiguïté ne trahit aucun désir déplacé ou penchant mal assumé : le petit garçon qui a vu ses parents abattus dans d’atroces circonstances étend, par solidarité maladive, son affection de laissé pour compte de la vie à tous ceux qui traversent le même drame que lui. Or, ce que Mazzucchelli ne précise pas, c’est que Robin, tous les Robin, ont vécu ce même drame à un moment ou un autre, cette mort brutale de leurs parents. Bruce Wayne, dans sa soif de vengeance transmuée en serment de protection – son seul secret coupable –, a agrégé ces adolescents meurtris à sa tâche de justicier – sa seule faute, si l’on veut. Batman n’est pas Michael Jackson, à supposer que celui-ci soit responsable de ce dont on l’accuse publiquement : si les enfances du Caped Crusader et du King of Pop ont été mutilées, et s’ils se griment en monstres pour se dépasser, l’un peut rester un modèle et une source d’inspiration en tant qu’il est un personnage de fiction, mais l’autre ne doit surtout pas le devenir. Il n’est qu’une star des média dans le monde réel. L’un peut s’attacher à de jeunes gens pour lutter contre la pègre. Mais l’autre n’a peuplé son Neverland d’enfants gâtés que pour combler son increvable solitude.

Comment, d’ailleurs, lesdits adolescents perçoivent-ils leur mentor Batman, dans la bande dessinée ? Grant Morrison, qui a créé pour Vertigo de nombreux personnages gay ou bisexuels (qu’on pense au sublime Lord Fanny des Invisibles, ou à Sebastian O. dans la série du même nom), n’a pas perdu son temps à cultiver les fausses rumeurs. Ainsi fait-il dire au premier Robin, Dick Grayson, ayant repris le costume de son père adoptif :

« S’il avait des soucis, je l’en sortais. S’il y avait un piège mortel dont il ne pouvait se tirer de lui-même, j’étais là pour le libérer. Il savait qu’il pouvait compter sur moi. C’est comme ça que ça marchait. Il était mon frère, mon meilleur ami. J’avais une tâche à accomplir et je ne l’ai jamais laissé tomber. » (4)

On l’aura peut-être compris : les nombreux dessins, en circulation sur l’Internet, représentant l’homme chauve-souris et son acolyte en amoureux, ne doivent pas être pris pour des évangiles apocryphes ou de pertinentes analyses mais pour ce qu’ils sont : les anodines projections des fantasmes de quelques artistes, parfois talentueux, parfois drôles. Parfois pas. Mais qu’une fumisterie nouvelle s’échappe, lancée par un critique ou un psychiatre, et les cohortes de peintres, journalistes et autres écrivains en faction, persuadés de défier la censure, épouseront sans remords les contours les plus sournois de la conformité et propageront le canular en bons serviteurs : nous sommes les agents du contrôle. Aucun d’entre nous ne porte la cape comme le roi Batman. On peut toutefois inventer une bonne question : que faire de cette rumeur, à part écrire un article ?

Réponse : un film.

Noli me tangere

Le Frelon Vert, Green Hornet, est plus vieux d’environ trois ans que Batman. Si le premier a été créé pour la radio et son cadet pour la bande dessinée, l’un pour qu’on l’entende, l’autre pour qu’on le voie, les deux vigilantes ont beaucoup en commun, et le scénario que Seth Rogen et Evan Goldberg en ont récemment tiré pousse un peu plus loin la ressemblance : Britt Reid et Bruce Wayne sont, chacun dans son univers, de charmants, oisifs et richissimes célibataires, qu’un destin sévère décide de priver de leurs parents. Le jour, ils se consacrent à une vie de débauche ou de sous-gestion de l’entreprise familiale par associés interposés, la nuit ils démantèlent les cartels de la drogue, les réseaux de prostitution, les gangs maffieux. Chacun embauche rapidement un sidekick, c’est-à-dire un coéquipier, pour l’accompagner dans sa guerre au crime.

Don Diego de la Vega est déjà passé par cette case : Robin et Kato sont l’update de Bernardo ; la Batmobile ou la Black Beauty restent des avatars mécaniques de l’étalon Tornado ; et cave, garage ou grotte sont une seule et même allégorie de la salle de jeux de l’adolescent. Le Frelon Vert et la chauve-souris noire ne se distinguent pas essentiellement de leur devancier et précurseur Zorro. Mais a-t-on déjà imaginé Don Diego et son valet (Dom Juan et Sganarelle) s’embrasser sur les toits de Los Angeles ?

Le cavalier californien et son fidèle Bernardo n’ont pas trop eu à souffrir la calomnie ; aucun censeur n’a jamais demandé leur interdiction. De même, le Frelon Vert aura jusqu’ici été épargné. Mais son cas est sur la sellette. Car son adaptation par Seth Rogen et Michel Gondry nous permet l’élaboration de ce théorème : Green Hornet est la mise en film de la rumeur d’homosexualité de Batman et Robin.

Quand il rencontre pour la toute première fois le dénommé Kato, Britt Reid est littéralement subjugué. Ce jeune homme aux allures de Beatle chinois sait tout faire, et le fait à la perfection : le café, la mécanique de précision, la carrosserie des berlines. Il sait chanter quand Reid ne peut que rapper, se battre quand le Frelon Vert ne fait que commander, il est l’extrême-oriental venu verser un peu de sa sagesse dans la tasse du gosse de riche. Mais Kato est si absurdement parfait, qu’il synthétise à lui seul au moins quatre personnages du cercle des intimes d’un Batman, par exemple : il est à la fois le chauffeur et domestique Alfred, les sidekick Nightwing et Robin combinés (l’un pour la proximité amicale et la technicité martiale, l’autre pour la soumission à un tuteur), et, changeant régulièrement les langes de Reid quand celui-ci reste inconscient pendant près de quinze jours, il devient une maman de substitution, comme Leslie Thompkins – le médecin qui recueille Bruce Wayne au soir du meurtre de sa famille. Cette perfection déplace même la focale héroïque sur Kato : assemblage du scientifique, du combattant et du casanier bricoleur, le jeune sidekick est à lui seul l’équivalent de Batman. Que reste-t-il à Britt Reid ? L’argent et l’immobilier mis à part, rien. Reid, finalement, n’est qu’un Bruce Wayne. Un Bruce Wayne qui ne se serait pas encore changé en justicier, et risque de ne jamais le devenir. On voit comme les rôles sont intervertis entre héros et faire-valoir : comment le jeune Britt Reid pourrait-il ne pas désirer être Kato ? L’alliance entre les deux adulescents reposera donc non pas sur leur complémentarité – tout au plus, Britt Reid est le producteur et Kato le créateur de leur arsenal – mais sur une attirance qui, pour amicale, n’en est pas moins volontairement ambiguë.

Au-delà de l’analité de la scène des langes qui pose la question de la promiscuité (que s’est-il passé pendant ces quinze jours où Reid était inconscient ?), deux réactions-clefs témoignent de l’ambiguïté des relations entre les deux protagonistes. La première émane de Kato, à l’issue d’une soirée de beuverie sur le lit de Reid. Les deux garçons, très excités, échafaudent l’idée de ce que sera leur duo masqué :

Reid : « Kato, Je veux que tu prennes ma main. Je veux que tu me suives dans cette aventure. »

Kato : « Je viens avec toi, mais je ne veux pas te toucher. »

Il ne s’agit pas d’une pudeur toute orientale. Il y a dans le mouvement de recul de Kato, mouvement qui provient d’une interprétation abusive des mots de son nouvel ami, quelque chose qui se rapporte au « les filles, c’est dégueu » de David Mazzucchelli. A ce détail près, tout de même important, qu’ils sont entre hommes.

La seconde réaction est une altercation, et vient de ce que les deux personnages sont intéressés par la même femme, leur aînée d’une dizaine d’années : la secrétaire Lenore Case tient moins de la girlfriend que de la milf, donc de la mère. Dans leur rivalité passée sous silence, Reid et Kato sont comme deux camarades de classe devant leur professeur, se racontant par derrière leurs fantasmes masturbatoires. Un soir qu’il est invité chez elle, Kato essaie de séduire Lenore, sans arriver à quoi que ce soit ; c’est que, prenant son raffinement et sa prévenance pour les signes de son homosexualité, la secrétaire gay-friendly l’avait envisagé comme un possible confident. Le jeune asiatique rentre alors bredouille au repaire du Frelon Vert : la chambre de Britt Reid. Jaloux de ce que son ami Kato drague la femme qu’il convoite, mais se sentant plutôt trompé par lui que déçu par elle, Reid provoque son partenaire dans une longue bagarre où le burlesque le dispute à l’hyperréalisme. Scène très étrange, où l’expert en arts martiaux se laissera frapper comme une épouse soumise à un mari violent, jusqu’à finir poussé dans une piscine, révélant, par-delà le fait que Kato ne sache pas nager, son seul point faible : son attachement à son chef.

Mais s’il était parmi nous, Fredric Wertham ne pourrait pas tout à fait, contrairement aux apparences, analyser cette rixe comme une métaphore de l’acte sexuel que les deux amis ne consommeront pas, ou comme l’expression colérique du refoulement d’un désir. Ou bien il se fourrerait le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. Car Rogen et Gondry ont fait plus fort que d’insinuer une tendance entre leurs héros. Ils ont tenu compte de la théorie de l’auteur de Seduction of the Innocent, non pas en montrant un couple de héros du même sexe s’embrasser (5), mais en commentant cette théorie, et en la jouant. En la faisant jouer, avec humour et ridicule, à leurs interprètes. Et par interprètes, nous entendons aussi bien les artistes que vous et nous, spectateurs. Car s’il avait autrefois suffi à un médecin obsédé d’associer la luxure à des images innocentes pour que tout le monde désire y voir cette luxure, il suffisait aux cinéastes, par un juste jeu de miroir, d’insuffler de l’innocence à leurs représentations du sexe ou de la violence pour que cette innocence, tout spectateur finisse par la désirer à son tour. Cette innocence est productrice de catharsis. Elle provient du jeu des acteurs. On l’appelle comédie.

En évoquant le tabou sexuel erroné, celui-ci s’évanouit, tel le diable une fois nommé par ceux qu’il voulait tromper.

Alors. S’ils ne sont pas homosexuels, lequel couchera avec la jolie blonde de l’affiche ? Personne, allons. En tant que mère symbolique, Lenore Case restera logiquement inaccessible à l’un et l’autre de ses soupirants. Les deux concurrents sont piégés dans un schéma balisé à plaisir, avec ses virages et ses dos d’âne : celui de l’adolescence masculine. Mais au sortir de son parcours initiatique, chaque personnage doit choisir vers quoi, vers qui, il se tournera dans l’existence. Au terme de leur puberté, comme au bout du film, le Frelon Vert et Kato choisissent la seule chose importante que le public doit savoir.

Ils vont faire comme Batman et Robin.

NOTES

(1) Henry Slesar, Bats, in le recueil The Further adventures of Batman, DC Comics Inc., 1989 (Traduction Gérard de Chergé).

(2) David Mazzucchelli, Batman : Year One, DC Comics, 2005 (Traduction A.L).

(3) On se souvient de la blague de l’ivrogne qui, titubant au sortir d’un bar, agresse une religieuse et la laisse, inconsciente sur le trottoir, en lâchant ces mots : « Je te croyais plus fort que ça. Tu me déçois, Batman. » L’analogie avec une bonne sœur est plus pertinente qu’il n’y paraît d’abord, et ne se borne pas à une question de cape ou de cornettes : comme la nonne est mariée au Christ, Batman est marié à la ville qu’il s’est juré de protéger, ce qui lui interdit de vivre pleinement toute autre histoire d’amour sérieuse. Il faut bien comprendre que la fonction de défenseur de Gotham City a pris le pas sur la vie privée de Wayne dès le soir de la mort de ses parents. Batman considère son identité « Bruce Wayne » comme le masque social nécessaire à ses menées noctambules (Clark Kent est utilisé de même façon par Superman, quoique principalement durant la journée. Les deux hommes se battent pour le copyright, et c’est Superman qui gagnera.).

(4) Grant Morrison, in Batman and Robin #7, Blackest Knight : Pearly and the pit, DC Comics, 2010 (Traduction A.L).

(5) Et ils se souviennent que cela a déjà été fait : Apollo et le Midnighter de la bande dessinée Stormwatch sont suffisamment crédibles.

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A propos de l'auteur

Image de : Acteur et metteur en scène né au siècle dernier.

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