Edgar Sekloka et Insa Sané

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Le dernier weekend de mars s'est tenue à Grenoble la 7e édition du Printemps du livre. L'occasion d'assister à la rencontre de deux étoiles de la collection eXprim' des éditions Sarbacane, Edgar Sekloka et Insa Sané.

9782848652122-2En cette pluvieuse fin d’après-midi d’un samedi gris et froid, il fallait avoir de sérieuses motivations pour mettre le bout de son parapluie dehors… La petite dégustation de slam à l’affiche du Printemps en était manifestement une, puisque le hall du théâtre municipal affichait complet dans les minutes qui ont suivi son ouverture. Dans une ambiance bonne enfant, chacun se trouve une place, qui sur les chaises, qui sur les marches, qui accoudé au comptoir de la buvette, pour apercevoir le petit espace dégagé devant les accès à la grande salle.

Le brouhaha discret s’éteint dès qu’ Edgar Sekloka, le brillant auteur de Coffee, prend le micro. Commence alors la mélopée envoûtante d’une langue riche et choisie, le rythme précis, marqué, tantôt abrupt et sec, quand il s’engage sur des chemins politiques, tantôt lent et tendre, quand il nous parle de sa belle. Son émotion est palpable, lui faisant même perdre le fil de son ode audacieuse à son aimée. Interruption qui devient aussitôt prétexte à impliquer la salle et à faire corps avec elle…

Sekloka, discret et lunaire, rappelle, un peu, son héros, Koffi, dans sa retenue et sa réserve. Un peu seulement, car là où le slameur laisse une impression de douce pudeur, Koffi, lui, semble plutôt un bloc de béton contre lequel viennent se fracasser les meilleures intentions amicales et amoureuses. Formaté par une enfance bourgeoise, mais solitaire, entre un père avocat totalement absent et une mère désespérée qui noie son chagrin et sa solitude dans l’alcool, Koffi ne saura jamais ce qu’aimer veut dire, tout au long des soixante années que dure le récit. Car c’est cela, le tour de force de Coffee, le récit d’une vie, intime, précis, brûlant, mais qui jamais ne vous lasse, jamais ne vous laisse. Vous refermez le livre, et des semaines après, Koffi est toujours là, près de vous, en vous. Parce que même si vous avez cru le comprendre, jusqu’au bout il vous est resté hermétique et étranger, lové sur sa solitude constitutive, et qu’il vous a finalement échappé… Alors, il revient, vague après vague.

Vague que décrit merveilleusement Insa Sané, dans le premier texte de sa performance :

« L’homme est une vague. Une vague enfant de l’eau et de la terre. Une vague née des profondeurs de l’océan par d’obscures et d’impénétrables voies. De l’abîme, la vague surgit à la surface du monde. Elle est indécise, fragile, presque intimidée par cet univers si différent du gouffre. Elle monte et elle descend. Elle n’est qu’une idée confuse, abstraite, flottant parmi une multitude d’incertitudes. C’est alors qu’elle voit poindre à l’horizon la question : « Quel est ton but ? » [...] »

arton426-da661Tiré de son premier roman, Sarcelles Dakar, ce texte poétique trouve toute sa force dans la bouche de l’auteur, qui l’incarne littéralement, voie murmurante et hésitante à la naissance, de plus en plus puissante et assurée au fur et à mesure que la vague grossit et accélère… jusqu’à l’éclat final où Insa, solaire, rayonnant, laisse exploser sa voix contre le récif où se meurt la vague.

Sarcelles Dakar est, lui aussi, un texte à la présence littéraire rare. Mêlant vocabulaire de la jeunesse des Cités et poésie épique, selon qu’on est dans le récit contemporain ou dans l’espace onirique de la terre des ancêtres, l’oeuvre brosse un tableau saisissant de réalisme de cet univers infiniment moins manichéen et plus complexe que les médias ne le laissent croire, microcosme intense, alternant solidarité indéfectible et violence incontrôlable, rébellion et obéissance… Djiraël, le personnage central de ce roman, incarne à lui seul toutes les facettes du jeune de banlieue, assimilant les clichés pour mieux les dépasser… Tout comme, dans un tout autre style, son ennemi juré, Prince, personnage secondaire de Sarcelles dakar, qui devient le héros (et le terme n’est pas volé) de Du plomb dans le crâne, délinquant multirécidiviste, légende vivante dans son quartier… et fan de George Michael. Si le premier roman est un magnifique poème d’espoir et de renaissance, le second, lui, est une tragédie, douloureuse et inéluctable. En quelques heures de l’automne 2005, celui du karcher et des banlieues en flammes, on suit la trajectoire incandescente du flamboyant Prince. Jusqu’au « Bang » qui ouvre et ferme le roman.

Edgar, le lunaire, Insa, le solaire, deux facettes d’une même réalité : la jeunesse de France a encore des choses à écrire, et elle sait le faire, avec une maîtrise consommée de la langue et du style. Leur rencontre, en ce pluvieux samedi de printemps, n’était pas un hasard, et souligne, s’il en était besoin, la vigueur de cette littérature au carrefour des cultures, entre France d’en haut et France d’en bas, entre ici et là-bas, entre modernité et tradition.

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En savoir +

Le Forum de la collection : http://www.exprim-forum.com
Article sur Coffee : http://passiondeslivres.over-blog.com/article-23078380.html
Du plomb dans le crâne : http://journaldunlibraire.hautetfort.com/tag/insa%20sane

A lire sur Discordance : [Littérature jeunesse : où va-t'on avec la censure ?->665]

A propos de l'auteur

Image de : Née à la fin de l'automne 1974, j'ai gardé de mes débuts dans la vie une aversion certaine du froid et une tendance très prononcée à l'hibernation : mon passe-temps favori est la lecture paresseuse, sous un plaid, avec une grosse théière fumante à portée de main. Littéraire de formation, bibliothécaire de métier, c'est tout naturellement dans la rubriques "Livres" que vous me croiserez... Romans, SF, Fantasy, BD, mangas, tout est bon, du moment qu'il y a du texte et / ou de l'image à dévorer :-)

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