Ed Laurie

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"Le son, c'est le côté superficiel des choses [.]. Ce qui est important, ce sont les sentiments que tu introduis". Coup de coeur !

Ed Laurie débarque sur un petit navire folk dans l’immensité de l’océan : son premier album, Small Boat Big Sea… se teinte de précieuses sonorités acoustiques pleines d’une gravité sur laquelle se superpose un joli sourire de musicien. Amoureux de l’univers émotif, de l’art et de sa guitare, le songwriter anglais parle ici avec autant de subtilité, d’honnêteté et de sensibilité que ce qu’il introduit dans ses compositions. Une jolie petite barque bien dirigée.

Ta musique a les deux faces : triste et joyeuse en même temps…

adelap-ed-laurie Ed Laurie : Je ne pense pas que la musique, la vraie musique, puisse exister sans cette ambiguïté. Van Morrison, Cesaria Evora, Django Reinhardt et les grands titres en musique classique ont tous ces deux côtés.

Ton parcours a été fait de nombreux voyages ? Est-ce important pour toi ? Pour ta musique ?

J’ai voyagé oui, mais peut-être pas tant que ça… Cela peut évidemment être enrichissant et apporter bien des choses, mais tout dépend de ce que tu retiens, de ce que tu cueilles des endroits où tu vas. Par exemple, je me satisfais pleinement de ne pas aller tout au bout du monde, mais d’avoir accès à certaines choses d’ailleurs, la littérature par exemple. Je peux m’en contenter.

Cela représente-t-il de nombreuses influences musicales pour toi ?

Les influences musicales… Tu sais, je ne sais pas si elles restent vraiment dans la musique en elle-même. Je crois qu’en général ce qu’il se passe, même pour ceux qui ne créent pas de musique… C’est que les musiques qu’ils aiment restent quelque part en eux. Peut-être pas la musique en soi, mais quelque chose dans l’attitude, le comportement, le style… Parce que cette musique que tu aimes, ces musiques, tu ne les écoutes pas en continu. De temps en temps, rarement, quand tu y penses … Et le moment où tu ne les écoutes pas, elles sont un peu là, toujours.

Pourtant, ta musique est porteuse de certaines sonorités reconnaissables ?

J’aime particulièrement l’Espagne et son flamenco, le Portugal et son fado. Mais je n’écoute pas toujours la même chose, ça devient très vite répétitif. Donc je prends quelques petites choses ici ou là.

Penses-tu créer une sorte de mélange de couleurs différentes ? Cela te permet-il d’exprimer une plus grande richesse de sentiments ? De créer des atmosphères plus intéressantes ?

C’est assez intéressant parce que je n’avais jamais pensé faire un « mélange »… En fait, je pense que le son est quelque chose sans existence, sans profondeur, c’est le côté superficiel des choses. En revanche, ce qui est important par-dessus tout, ce sont les sentiments que tu introduis. Chaque son te fait ressentir quelque chose de différent. Lorsque tu es dans cette situation où tu es seul avec ta guitare pour composer quelque chose, tu es immergé dans un flot d’émotions que tu ressens. La question n’est pas de savoir si tu vas répliquer tel ou tel son, telle ou telle sonorité venue d’ici ou là, même si tu le fais nécessairement, d’une certaine façon. La question, c’est de créer à partir de l’émotion.

Manuel Randi (guitariste et clarinettiste) et Andrea Polato (percussionniste) t’accompagnent sur cet album. Ils viennent d’Italie…

adelap-ed-laurie-7Les personnes que j’ai rencontrées pour m’accompagner vivaient dans une toute petite ville, en montagne. Et cette situation-là est très différente d’être dans une capitale… Tu ne peux pas avoir les mêmes ambitions, je pense donc qu’ils jouent pour de vraies raisons. Et je crois que ça s’entend dans le phrasé, dans le jeu qu’ils ont de leur instrument. C’est quelque chose de très rare de nos jours.

Tu fais quelque chose de très différent de ce que l’on entend habituellement en Angleterre actuellement…

Je pense que ma musique est très… Non-anglaise. Je m’intéresse surtout à la musique venue d’ailleurs, mais ce pays est une sorte d’institution en matière de pop, comme la France question cuisine. Et j’aime assez le défi que ça représente.

Que penses-tu de la scène anglaise d’aujourd’hui ?

Parmi les petits groupes actuels de la scène rock, il y en a quelques-uns qui ont quelque chose de complètement fou et de fantastique dans leurs attitudes, dans les harmonies. Je pense que s’ils peuvent faire ce qu’ils font à leur âge, ils doivent le faire, ce sont des expériences de vie. J’ai commencé ainsi en jouant dans quelques groupes, pour prendre mes marques. C’est quelque chose de difficile à faire seul, se retrouver ainsi exposé devant un public. Tout ce que tu fais est perceptible. Mais rien n’était vraiment très aventureux, rien ne correspondait tout à fait à ce que je voulais. J’aimais vraiment, à ce moment-là, sauter partout derrière ce mur de son. Me donner en spectacle. Je pense que je me pose davantage de questions maintenant, j’essaie de savoir ce que tout ça signifie vraiment.

Que ressens-tu par rapport à tes 38 ans, pour débuter une carrière solo ?

Je ne ressens pas spécialement d’appréhension par rapport à ça. Je compose des choses comme aujourd’hui depuis un moment en étant en Europe sans les avoir jouées encore, et sans les avoir exposées au public. Et je pense que tu ne dois pas mesurer ton succès à ta valeur commerciale, mais à la faculté que ta musique a de te faire grandir ou non et de faire prendre de nouvelles tournures à ta vie. Il s’agit de savoir si tu es satisfait de ce que tu joues ou non, et l’âge n’a pas grand-chose à voir avec cette question-là.

Et que penses-tu du fait de jouer cette musique sur scène ? Quelque chose de si calme, si différent d’un concert de rock ?

edlaurielogoQuand j’ai commencé à écrire de la musique, je comprenais ça comme l’exercice d’un peintre, loin du public, seul dans un studio. J’ai toujours cette représentation de ce que je fais. Jouer sur scène cette musique est un vrai challenge. Et j’essaie d’instaurer cette atmosphère du calme avant la tempête, de façon à ce qu’à chaque seconde, on se dise qu’il va arriver quelque chose… Parce que quand je joue sur scène, je suis toujours conscient du fait qu’à tout moment les choses peuvent déraper. J’espère t’avoir convaincu que ça vaut bien un concert de rock’n'roll ( rires ).

Crois-tu au coup de foudre ?

Oh mon Dieu… J’ai lu The Road, de Mc Carthy, et je recommande ce livre. C’est probablement le livre le plus beau que je n’ai jamais lu. Il dit que l’amour doit venir des situations extrêmes. Là où l’amour est le plus puissant, c’est quand tu es testé qu’il y a des difficultés.

Tu penses à ton second album ?

Oui. Je l’enregistre différemment. Parce que pour celui-ci, des problèmes d’argent ont fait que je ne savais pas si j’allais pouvoir le faire ou non, et ce, jusqu’au dernier moment. J’aurais pu faire d’autres choses si j’avais su que j’en avais les moyens, mais j’ai dû attendre avant de savoir. Le second, j’aimerais l’enregistrer rapidement.

Penses-tu pouvoir créer un nouvel album dans les années à venir, compte tenu du contexte actuel ?

Je ne sais pas si dans trois, quatre, cinq ans je pourrais toujours créer un album. L’industrie du disque est souffrante et même si c’est plus facile aujourd’hui de penser à enregistrer son album seul dans sa chambre qu’à une autre époque… Je n’aime pas l’idée. J’aime écrire seul, composer seul, mais travailler avec d’autres personnes et d’autres musiciens pour l’enregistrement. C’est comme préparer un repas pour le partager ensuite.

La plongée dans cet océan d’émotions se fait sans masque et sans bouteilles d’oxygène : il suffit de s’y jeter le plus naturellement du monde.

signature3-4 Crédits photo

©ADELAP – http://www.adelap.com

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En savoir +

Ed Laurie, album Small Boat big sea, sortie le 2 novembre 2009 sur le label tôt Ou tard

Myspace : http://www.myspace.com/edlaurie

Le clip de Small Boat big sea : http://www.dailymotion.com/video/xavl3b_ed-laurie-small-boat-big-sea_music

A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

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