Kim Ki-Duk – Si la réalité m’était contée

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Alors que Dream, du coréen Kim Ki-Duk, sort très discrètement sur nos écrans (14 salles dans toute la France), c'est l'occasion de se pencher sur sa filmographie riche en chef d'œuvres, pour mieux oublier ce dernier opus très décevant.

Image de dream De Kim Ki-Duk, on connaît surtout Printemps, Été, Automne, Hiver et… Printemps, ainsi que Locataires, tous deux considérés comme la crème de la crème du cinéma coréen. Pourtant, ce que l’on sait moins c’est que d’une part, Kim est loin d’être adulé et reconnu dans son pays comme un cinéaste de talent (c’est même plutôt le contraire), et d’autre part, il a dans sa filmographie d’autres œuvres tout aussi réussies que celles-là !

Issu d’un milieu rural, Kim n’a jamais pris un seul cours de cinéma, c’est par hasard, alors qu’il vit en France en vendant ses toiles, qu’il entre dans une salle pour aller voir, en vrac, Le Silence des Agneaux (Jonathan Demme), L’Amant (Jean-Jacques Annaud), Mauvais Sang (Léo Carax)… De retour en Corée, nouvellement passionné de cinéma suite à ces découvertes, Kim décide en parfait autodidacte, de tourner des films. De fait, ce n’est pas par la technique, parfois sommaire et brute (des transitions parfois grossières, des travellings trop appuyés) que Kim Ki-Duk brille, mais bien par l’originalité de ses scénarios, et surtout la construction de ses personnages.

Électron libre du cinéma coréen, ses films sont à contre-courant du reste du paysage cinématographique de son pays, ce qui lui vaut d’ailleurs d’être souvent critiqué en Corée, pour des films pourtant primés en Europe (Festival de Berlin, Mostra de Venise, Festival de Locarno…). Car la Corée de Kim montre les dessous d’une société qui préfèrerait garder la face.

« Depuis la fin de la guerre, toute la misère de la Corée a été montrée au monde entier, depuis, on cache nos mauvais côtés. Quand on fait un film, les Coréens pensent toujours aux réactions des étrangers, surtout des occidentaux quant à l’image de la Corée. Mais mes films ne sont pas là pour critiquer la société, c’est même le contraire. Mes personnages ont un vie, il faut accepter cette vie… Si je voulais critiquer la société, je ferais peut-être un film documentaire. Mais il faut admettre que cette vie, c’est la leur… Il faut admettre ce qu’on est, afin que les autres l’acceptent aussi. » (Kim Ki-Duk, interview à Cinemasie).

Effectivement, la Corée de Kim Ki-Duk est celle de la marginalité : ses personnages sont tous des rebuts de la société, par choix ou par défaut. Le livreur de pizzas de Locataires, qui habite chez les gens alors qu’ils ne sont pas là, le moine retiré du monde de Printemps, les jeunes étudiantes qui se prostituent de Samaria, le quotidien morose des trois adolescents d’Adresse Inconnue… Ce visage de la Corée, plus noir, plus réel, Kim Ki-Duk ne tente pas de le filmer pour le dénoncer, mais l’utilise pour la sublimer.

Il n’y pas de jugement, pas de morale, les choses sont ce qu’elles sont et pas autrement, car la réalité n’a pas besoin de se justifier pour être, « le cinéma (…) ne doit pas défendre une certaine morale, mais se placer au-delà » confie-t-il dans une interview. La réalité est injuste et impensable, donc le monde qu’il filme aussi. Une jeune fille décide de changer de visage car elle pense que son petit ami s’en est lassé (Time), alors qu’un garde-côte, qui croit tuer un espion nord-coréen qui s’aventure sur la plage, tue de façon incroyablement brutale un homme éméché et sa petite-amie venus se promener… (The Coast Guard). Cependant, ce système de représentation a ses limites: le scénario de L’Arc nous le prouve, ainsi que celui de Dream.

Arrêtons-nous un instant sur ce dernier justement. Jin rêve qu’il rejoint son ex-petite amie dont il est toujours amoureux. Or c’est une inconnue, Ran, qui acte ces rêves lors de crises de somnambulisme, en rejoignant son ex-petit ami qu’elle a quitté et ne veut absolument pas revoir. Cette situation de départ devient un prétexte à des scènes incongrues (s’empêcher de dormir par tous les moyens, etc) et permet de broder au sujet de l’âme sœur… sans substance, sans saveur et sans odeur, ce scénario ne prend pas le temps de s’exposer, là où Kim avait plus tendance à trop le prendre. Il semble ici qu’il ait voulu faire un film avant d’avoir un scénario, et pour un réalisateur dont le principal atout est justement ce dernier, on a tout de suite un sentiment qu’il manque quelque chose.

Cette idée de l’âme sœur, de l’amour, est aussi un des thèmes favoris de Kim, toujours le point de départ de ses films. Loin de la conception niaise de l’amour à deux, celui que nous peint Kim est parfois platonique (Printemps), souvent violent, voire interdit (Samaria, Adresse Inconnue). On retrouve ici un peu de Park Chan-Wook (Old Boy). L’amour est destructeur, mais il n’en est pas pour le moins vital à la survie de chacun. Dans Time, Kim déconstruit les facettes de l’amour destructeur : une jeune fille, jalouse au possible, disparaît du jour au lendemain sans laisser de traces ni donner de nouvelles à son petit ami… Enfin libre, ce dernier reste prisonnier de l’amour qu’elle avait pour lui, qui l’étouffe.

Image de Time Enfin, le dernier ‘marronnier’ du cinéma de Kim Ki-Duk, qui va de pair avec son choix de prendre pour sujet des marginaux, est la beauté du sordide. Suite au tournage de Samaria, le réalisateur confiait que « ce n’est que lorsque l’on regarde très précisément une chose sordide que l’on découvre sa beauté ». La beauté dans le malheur, la sublimation de la souffrance par l’être, de quelque manière que ce soit. Ainsi, la jeune prostituée meure le sourire aux lèvres (Samaria), la jeune fille qui disparaît dans l’eau, morte, dans Bad Guy, est extrêmement belle et sensuelle, les scènes érotiques qui jonchent toute la filmographie de Kim (Time, L’Ile, Adresse Inconnue)… Cette beauté presque voyeuriste d’une mort qui s’expose, d’une laideur qui s’exhibe est justement ce qui manque à Dream, trop lisse.

Ce dernier opus qui force une relation entre les deux personnages qui, à défaut d’être mutuellement attiré l’un par l’autre, le sont plus par la mort, mais comme issue facile, et non comme ultime échappatoire. Ces personnages, on n’y croit pas trop, peut-être parce qu’ils n’ont rien de marginaux, contrairement ce à quoi Kim nous avait habitués, bien que l’on comprend par les indices du réalisateur au travers des métiers de calligraphe de Jin, qui écrit le réel, là où Ran, costumière, le déguise… De même que Jin joue l’homme en noir et Ran la femme en blanc, ces raccourcis sont rapides et maladroitement mis en scène. Le monde est un théâtre, mais sur la scène du cinéma coréen, on préféra encore regarder Souffle, comédie musicale complètement déjantée d’un Kim en manque d’inspiration.

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Dream (titre original: Bi-mong) de Kim Ki-Duk
Dans les salles depuis le 24 mars 2010
Avec Jô Odagiri, Lee Na-young
Drame sud-coréen, 2008
Retrouvez Dream sur AlloCiné, IMDb

Interview de Kim Ki-Duk
Bande-Annonce :

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

1 commentaire

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  1. 1
    le Vendredi 28 mai 2010
    Julien vachon a écrit :

    J’aime bien ce réalisateur, il nous fait voyager au cœur de la réalité, dans une vision poétique du monde. C’est bien pour cela que l’on dit que la poésie est un art dans lequel l’importance dominante est accordée à la forme, c’est-à-dire au signifiant. Ici l’auteur lui accord beaucoup au symbolisme des choses.

    Bravo à Toi Virgile

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