Don DeLillo et le point Psycho

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La projection de 24 Hour Psycho au MoMa, le Psychose d’Alfred Hitchcock suffisamment ralenti pour durer 24 heures. Un désert. La guerre en Irak. Soit les trois éléments fondateurs du dernier roman de Don DeLillo, Point Oméga.

Sorti en 2010, il met en scène deux intrigues : d’un côté, la projection dans une salle du MoMa de 24 Hour Psycho. De l’autre, Jim, un jeune réalisateur obsédé par l’idée de filmer un entretien avec Elster. Désormais retiré au fin fond du désert américain, Elster travaillait pour le Pentagone, distillant ses idées dans l’esprit des stratèges afin de faire de la guerre en Irak une guerre « haïku ». Subsistent alors peu de détails sur son rôle précis, qui se perd dans l’une des nombreuses zones d’ombres du récit. Alors que les personnages apprennent à se connaître dans ce contexte de solitude, une sorte de huis-clos des grands espaces, la concrétisation du film de Jim devient de plus en plus improbable. Les doutes et les démons d’Elster ravivant ses propres souvenirs d’échecs (notamment amoureux), l’intérêt de Jim va peu à peu se reporter sur la fille d’Elster. Quand celle-ci disparaît sans prévenir, le lecteur est un peu dérouté. D’abord intrigué, il finit par se lasser d’une quête dans laquelle les personnages eux mêmes n’ont pas beaucoup de conviction. L’histoire se perd alors dans de faux indices semés ici et là, et  l’auteur, en voulant laisser le lecteur libre d’imaginer, rend l’expérience assez hermétique.

Les deux séquences d’une vingtaine de pages décrivant la projection de 24 Hours Psycho nous intéressent davantage.

Le pitch : 24 Hour Psycho est un film réalisé par Douglas Gordon en 1993. Cette oeuvre est une version très ralentie du classique d’Alfred Hitchcock, Psychose, soit deux images par seconde au lieu de 24, sans le son. La version ralentie dure donc 24 heures au lieu de 109 minutes. Cette œuvre s’inscrit dans le travail de Gordon autour des images animées : la confrontation de deux films par leur projection sur chaque face d’un écran (Between Darkness and Light), ou l’utilisation de jeux de miroirs. L’œuvre a été projetée au MoMA (Museum of Modern Art) de New York au printemps 2006, et c’est cette installation qui est minutieusement décrite dans Point Oméga.

L’installation : Un écran translucide, de trois mètres sur cinq, dans une pièce froide et sombre. Une porte coulissante permet d’y accéder. Silence. Un gardien veille, l’air absent.

24 Hour Psycho : l’image et le temps étendus

Le processus étend la durée d’un film pour le rapprocher du temps réel de l’action du film ou temps diégétique. L’action s’en trouve diluée, et enlève tout le suspens du film d’épouvante. « Ce qu’il regardait c’était comme du film pur, du temps pur » résume Don DeLillo. L’homme qui découvre et décrit l’installation n’est pas Jim, on ne connaît d’ailleurs pas son nom. C’est comme si sa personnalité pouvait se fondre dans le film. Devant la scène de la douche, il se focalise sur le nombre d’anneaux sur la barre du rideau de douche.

Le sens du film, et celui de sa scène cruciale  perdent de leur importance pour fournir un nouveau point de vue. Ce n’est finalement plus l’installation qui crée la performance, mais le spectateur : combien de temps peut-il rester devant l’écran ? La patience du public devient le point focal. Seul le personnage de Don DeLillo relève le défi : il vient dès le matin, tous les jours de la projection.

« Plus de trois heures qu’il était là, debout, à regarder. C’était le cinquième jour d’affilée qu’il venait et l’avant-dernier jour avant que l’installation ne ferme pour aller dans une autre ville ou être entreposée en quelque lieu obscur. »

L’expérience muséale

Une perte de repères. Les touristes déroutés. Quelques visiteurs, peu nombreux.

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Le superficiel et le mondain. Les grandes expositions de lieux prestigieux comme le MoMa ne manquent pas d’attirer des gens soucieux d’avoir « vu ». Don DeLillo illustre son exemple par un couple de français. Ceux-ci s’empressent de quitter la pièce de la projection quelques minutes après leur entrée : « il était certain qu’ils ne manqueraient pas d’évoquer l’expérience pendant des heures »  en retrouvant leurs amis au restaurant.

Un public trop pressé. Les visiteurs ne restent pas pour essayer de comprendre, « oubliant ce qu’ils avaient vu dans les secondes qu’il leur fallait pour faire demi-tour et se diriger vers la porte.»

Une solitude nécessaire. Une abstraction totale de sa propre vie, une volontaire perte de repères.

Une « immersion totale » dans le film favorisée par la scénographie dans une pièce sombre. L’auteur évoque souvent son personnage appuyé contre un mur, en retrait, le plus loin possible du gardien. Une certaine dualité s’installe entre le vacarme du hall du musée et le repli sur soi devant l’œuvre.

Une différenciation de l’art et des « produits culturels » fournis par l’industrie et la télévision. La valorisation d’un vécu à travers l’expérience et la confrontation sans issue à l’œuvre, en opposition à la consommation distraite de biens culturels, intégrée à la banalité de la vie quotidienne. « Ils voient une salle en état de mort cérébrale dans un bâtiment de six étages resplendissant d’art accumulé. Le film original est ce qui compte à leurs yeux, une expérience ordinaire qu’on peut revivre sur un écran de télé, chez soi, avec la vaisselle dans l’évier.»

Finalement, le personnage considère avec dédain les autres visiteurs, trop pressés pour apprécier 24 Hour Psycho. Seule une femme, qui vient lui parler à la fin, éveille sa curiosité.

What’s the point ?

L’intrigue autour d’Elster et du cinéaste Jim, dont les images restent hors du champ du roman, finit par croiser 24 Hour Psycho. De retour du désert, Jim emmène Elster au MoMa. Devant l’œuvre, Elster n’a aucune réaction et n’en reparle pas. Lui qui a opéré pour des idéologies marquées, se retrouve peut-être déconcerté face à l’absence de contexte et de visée de l’installation.

La guerre en Irak et l’imaginaire américain entrent en résonance avec la projection. Dans les films de guerre, les thrillers ou les séries policières, l’image récupérée sur le terrain est ralentie, scrutée, analysée et identifiée pour repérer des suspects. Le héros découvre le détail qui fera éclater la vérité au grand jour. Est-ce le même processus qu’illustre 24 Hour Psycho ? On connaît souvent l’identité du meurtrier par le bouche à oreille avant même de voir ce film culte. Don Lillo essaie-t-il alors plutôt de mettre évidence le pouvoir des images, et cette tendance parfois malsaine à voir des centaines de fois les mêmes images choquantes en boucle sur nos écrans, du 11 septembre aux tsunamis ?

A l’image du visiteur perdu dans un grand musée d’art contemporain dont il ne maîtrise pas les codes, Point Oméga nous laisse impuissants mais méditatifs.

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En savoir +

Point Omega, Don DeLillo, 2010, Actes Sud, 138 pages

Site américain consacré à Don DeLillo : http://perival.com/delillo/delillo.html

A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

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