Dôme

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Prophète des temps modernes, il semblerait bien que Stephen King, via son dernier roman paru en France le 2 mars dernier, ait trouvé une solution pour empêcher le nuage radioactif venu du Japon de contaminer d’autres pays sur sa route dévastatrice : on n’a qu’à tous les isoler sous un Dôme et espérer que ce qui se passe à l’intérieur ne soit pas pire que la menace extérieure.

Au vu des enseignements pratiques et sociologiques dispensés dans cet ouvrage quasi encyclopédique de plus d’un millier de pages, puisse l’actualité tirer des leçons de la fiction en analysant les erreurs à ne pas suivre en cas de Dôme, que nous ne finissions pas, le cas échéant, dans le même état que les habitants de la petite ville fort peu paisible de Chester’s Mill, Maine, USA.

Difficile d’établir un parallèle entre une localité qui peine à dépasser les huit kilomètres sur sa diagonale la plus longue et un territoire national : la donne est forcément faussée en termes de ressources vitales, de combustibles et de gros maboules prêts à tout (l’Histoire selon Stephen King nous apprenant qu’ils sont majoritairement localisés dans le Maine, particulièrement au centre d’un périmètre délimité par Bangor, Derry et surtout Castle Rock (pour les petits malins : Haven n’existe pas, relisez la préface des Tommyknockers). Aussi, pour davantage de crédibilité, nous ne saurions que trop vous conseiller d’adapter le Dôme imaginaire de cet article à une échelle urbaine correspondant à votre arrondissement si vous êtes parisien, votre ville si vous ne l’êtes pas, toute la région si vous êtes franc-comtois.

Bien.

Imaginez donc ça, imaginez-le bien : vous sortez de chez vous un beau matin, l’air goguenard, n’ayant pas pris la peine de lacer vos chaussures et, alors que vous pensiez entrer dans votre boulangerie préférée (nom de Dieu, vous aviez presque la main sur la clenche !) vous vous heurtez, de pleine face, à un mur invisible et vous cassez le nez dessus avant de retomber violemment le cul par terre et par dessus tête.

Votre lose matinale vous a non seulement fait prendre conscience brutalement du Dôme mais en plus privé de croissants. Ce qui n’est bien grave parce que lorsqu’un tracteur (nous avons pris le parti de faire se situer l’action en Franche Comté) s’écrasera à son tour contre la paroi invisible moins d’une minute plus tard, dans une explosion gigantesque qui ne produira aucune fumée de votre côté du monde, vous aurez oublié combien vous aviez faim.
Pas une minute à perdre, pas le temps de savoir si d’autres se sont rendus compte que, pas non plus le temps d’allumer une cigarette et d’attendre de l’avoir fumée pour voir si vous y voyez plus clair : vous avez lu Dôme, vous savez comment réagir et prendre le contrôle de la situation avant qu’elle n’échappe à tout le monde.

Première chose à faire :

Vous interrogez sur qui, au juste, détient le pouvoir dans votre bourgade. Trois possibilités caricaturales :
- Dans l’idéal, un bon gars, ferme, autoritaire, mais néanmoins doté de grandes qualités humaines et organisationnelles garantes de la démocratie communautaire et utopique. Un Roosevelt en herbe, un De Gaulle qui, prisonnier du Dôme, ne saurait foutre le camp dans un autre pays pour y trouver refuge. En deux mots comme en cent : des tripes et du cerveau.
- Plus probablement, un type qui sera complètement dépassé par les évènements et qui peine déjà à avoir le moindre petit sens pratique dans une situation de crise dite courante (une grève des profs, par exemple) – si c’est le cas, interrogez-vous alors à propos de celui qui, plus futé mais forcément plus fou, tire les ficelles de ce pantin, dans l’ombre et les ricanements.
- Un nazi (si c’est le cas voyez le point positif : ça vous évite de vous creuser la tête comme ce serait le cas dans la situation précédemment décrite).

Si votre cas de figure correspond à la première hypothèse, remerciez le ciel, le hasard, ou qui vous voudrez, prenez cette fois le temps de vous en griller une petite et félicitez-vous, le temps qu’elle se consume, de ne pas appartenir aux deux autres catégories qui n’en sont en réalité qu’une seule. En effet, que le nazi soit dans l’ombre ou dans la lumière, soyez bien certain que le nazi ne laissera pas passer une pareille occasion de foutre le dawa.
D’aucuns se sont demandés comment aurait été l’histoire si la maman d’Adolf l’avait étouffé dans son berceau, certains songent que tout aurait pu être pire, mais pour vous il y a une bonne nouvelle : votre place n’est pas à la philosophie mais à l’action. Pendant que Catégorie 1 fume sa clope comme un imbécile heureux, il vous faut trouver une arme et dézinguer le nazi ainsi que probablement ses amis nazis, ce qui nécessite que vous vous entouriez des vôtres ou que vous vous en fassiez, et qui nous amène tout droit à l’étape suivante pendant que le type dirigé par un bon gars a écrasé sa cigarette et est rentré chez lui se taper un bol de Corn Flakes en attendant les bonnes directives des pouvoirs en place.

Sachez bien vous entourer

Même si vous n’avez pas en plus à lutter contre les nazis. Après tout vous ne savez pas combien de temps vous allez devoir tenir sous le Dôme, alors autant ne pas faire équipe avec votre belle-mère, votre femme et son amant pour couronner le tout. Vous n’avez certainement pas envie d’être à l’origine d’un meurtre ou d’un suicide, aussi nous conseillons-vous de vous inspirer de cette petite liste d’amis conseillés, non exhaustive car nous ignorons votre capacité à la sociabilité.

- Le colonel de l’armée – vous en trouverez au moins un encore vivant autour de vous, ça compte si c’est un ancien combattant mais mieux vaut alors lui demander un bilan médical de moins de 3 mois, juste au cas où. Notons que le colonel vous sera essentiellement utile pour lutter contre les nazis. Même sans cela, il pourra vous raconter des histoires de guerre pleines d’hémoglobine que vous écouterez volontiers quand vous n’aurez plus le droit de regarder la télé pour économiser votre générateur.

- Le médecin – chirurgien dans l’idéal, vétérinaire alcoolique dans le pire des cas.

- Le pharmacien ou, moins encombrant, la clef de la pharmacie.

- Le surdoué, qui mastérise les systèmes de communication modernes si possibles (téléphonie mobile, internet, etc) – en général c’est lui qui trouve le moyen tiré par les cheveux de se sortir de toute situation inextricable (lui ou le gogole, mais dans le développement qui sépare le début et la fin de votre histoire, il vous sera sans doute plus agréable de converser avec le surdoué).

- La journaliste. Dispensable si vous ne vous opposez pas aux nazis, son amour pour la vérité et son opiniâtreté naturelle couplés à sa connaissance de la ville vous seront d’importants atouts dans le cas contraire.

- Des figurants, prêts à enrichir l’intrigue et surtout à mourir pour que vous y passiez le plus tard possible.

- Des minorités – pas forcément ethniques, celles-là les nazis s’en occupent. Dans votre cas, quelques chiens et/ou enfants feront l’affaire.

Dans le cas idéal (et probable si vous êtes ailleurs que sur des terres encore hantées par les fantômes de Leland Gaunt et autres Ace Merrill) où les autorités en place n’auraient pas détourné du propane pour leur fabrique de drogue aux ambitions internationales, sympathisez avec un boulanger (ça ne mange pas de pain mais ça vous en garantit d’avance) et avec une bonnasse (toujours penser à perpétuer l’espèce, on ne sait jamais).

Récapitulons : celui qui vit en bonne démocratie se laisse guider, vaguement inquiet mais réjoui par la présence de la bonnasse qu’il aura su attirer en lui faisant miroiter sa Banette et l’autre sous la coupe du régime instable à tendance dictatorial tend à devenir régicide new age avec sa nouvelle armée de copains. La vie est injuste. D’autant plus que notre premier sujet aura bien plus de temps à consacrer à une question qui taraudera le second en plus de tout le reste : comment se débarrasser du Dôme ?

Focaliser sur le fouillis interne, c’est bien beau, mais n’oublions pas qu’il ne se trouverait pas tant exacerbé sans ce facteur extérieur.
Pendant que le clan de la 2ème hypothèse se divisera en deux pour pouvoir tout gérer en même temps (sachant qu’en plus la moitié des effectifs risque d’être dézinguée par les nazis), les branleurs de la 1ère auront tout le temps qu’il leur faudra pour y réfléchir et finiront par se la couler douce en attendant que leur Kennedy wannabe leur pré mâche la solution, l’avale et la digère. Autrement dit, nous risquerions d’assister à un remake bizarroïde des légendes arthuriennes, dans laquelle la suppression du Dôme devient le Graal sachant que sans l’aide de Merlin (Mordred l’a mangé dans La Tour Sombre), les chevaliers risquent de galoper fort fort longtemps, à l’abri sous leur boule de neige.

Tout ça pour dire que ceux qui anticipaient une fiction sociologisante à base d’organisation communautaire qui dérape mais pas trop car nous vivons tout de même en bons citoyens (soyons réalistes) seront déçus : Stephen King ne joue pas aux Sim’s et Chester’s Mills se trouve dans le comté de Castle Rock, lieux des crimes de Bazaar, Cujo, Dead Zone et la Part des Ténèbres – s’il est des terres hantées par la folie, que ce soit donc celles-ci.

En d’autres circonstances non, nous vous l’accordons, il ne serait pas tout à fait crédible que deux malades tendance criminels en association père/fils comptent non seulement parmi la population mais en soient en plus à la tête. Pas très crédible ou alors résultant d’un grand manque de chance qui ne serait, lui, pas très crédible… un peu comme un combo séisme/tsunami/nuage radioactif, par exemple.
Pour ceux qui continueraient à désapprouver l’état de santé mentale peu commun de quelques personnages, rappelons également que Stephen King est un auteur de romans d’épouvante, attardons nous sur le clin d’œil possible au chat d’Alice contenu dans le nom de la petite ville : « We’re all mad here », telle est la devise du premier qui pourrait fort bien s’appliquer au second, et conseillons aux adeptes des querelles de voisinages moins prodigieuses de (re)lire Bazaar, qui donne certes moins dans la métaphore politique.
Une fois admis le parti pris de l’auteur – plus discutable en soi qu’une dimension trop manichéenne pointée du doigt par certains (n’oublions pas que toute l’action du livre se déroule sur dix jours tout au plus et qu’en guise de dichotomie bien/mal, c’est surtout à la course contre la catastrophe de personnages paniqués et dans l’urgence des situations à laquelle nous assistons), le lecteur se laisse emprisonner sans tiquer dans l’atmosphère asphyxiante du Dôme, tremble sous la menace que constitue Big Jim Rennie, envoie des messages subliminaux à Brenda Perkins pour qu’elle ne frappe pas à la mauvaise porte, allume un cierge pour exacerber les migraines de Junior – bref l’intrigue est si prenante que les pages brûlent les doigts et malgré les deux tomes d’une épaisseur impressionnante, c’est d’une traite que l’on dévore le livre.

Après quelques publications décevantes, sans doute liées à l’accident retranscrit dans La Tour Sombre qui a bien failli lui coûter la vie, Stephen King semble avoir repris le contrôle de son imaginaire, ce que nous laissait déjà présager le très bon recueil de nouvelles Juste Avant le Crépuscule.

En contraste avec des Dreamcatcher et Roadmaster décevants et mal aboutis, une Histoire de Lisey étonnamment brouillonne et un Cellulaire qui tirait en longueur, Dôme semble avoir été écrit avec plaisir, comme le confirme Stephen King dans la postface. Un plaisir qui pointait le bout de son nez dans Duma Key, jusqu’à ce qu’il se perde de nouveau, errant peut-être sur la route nationale scène de l’accident, trop présente dans l’esprit de l’auteur pour lui permettre de canaliser ses émotions et d’avoir l’esprit entièrement consacré à ses personnages.

Que nous nous perdions en extrapolations ou que ces hypothèses soient probables – autrement dit que King ait ou non fini par faire le deuil de la collision tragique – il semble en tout cas que la retraite qu’il avait annoncée soit bel et bien compromise, ce pour notre plus grand plaisir et le sien aussi, il y a fort à parier.

Écrit avec un grand sens de l’humour distillé dans la narration et les répliques des personnages, Dôme reprend un des thèmes chers à Stephen King à savoir l’organisation chaotique dans une petite communauté coupée du monde comme il les a toujours affectionnées (La Tempête du Siècle) et où la destruction peut tantôt être causée sous une impulsion exogène (Les Tommyknockers) tantôt être inhérente à la ville (Bazaar).
Dans le cas de Dôme, les deux s’entremêlent brillamment, et pour ne rien spoiler mais tout de même donner un indice aux apprentis Sherlock qui liraient cet article : le sigle que l’on découvre sur un générateur que l’on soupçonne être à l’origine du Dôme est une marque polymorphe que l’on connaît pour l’avoir déjà vue sur la petite porte qui mène à l’antre de Pennywise (Ca).

Si la quatrième de couverture nous prévient à propos du Dôme que « Personne n’y entre, personne n’en sort », l’avertissement ne s’applique pas au lecteur qui y entre très facilement, quant à lui, à défaut d’en sortir indemne…

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A propos de l'auteur

Image de : Enfermée à l’extérieur sur le balcon de la Tour Sombre, Alex trouve parfois le courage de s’arracher à l’emprise du Crimson King. Elle ajuste alors sa longue vue et observe d’un air narquois le spectacle du rock, du cinéma et de la littérature qui déclinent. Il lui arrive quelquefois d’être agréablement surprise, mais c’est rare tant elle est consubstantiellement cynique. Son premier roman, Unplugged, est paru en 2009, puis un second en 2010, intitulé Omega et les animaux mécaniques, inspiré par l'album Mechanical Animals de Marilyn Manson.

2 commentaires

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  1. 1
    Arnaud Parant
    le Lundi 21 mars 2011
    Arnaud Parant a écrit :

    Putain d’article, super bien écrit.

  2. 2
    le Lundi 21 mars 2011
    Alex a écrit :

    Et avec de bonnes blagues, non ?
    Allez, je me copie-colle pour la route : « (…) sympathisez avec un boulanger (ça ne mange pas de pain mais ça vous en garantit d’avance) » –> je m’en roule par terre de rire depuis trois jours personnellement, tant je suis fière de cette petite touche débonnaire qui insuffle via cet article une complicité naissante et en perpétuelle croissance entre la rubrique du 6ème Cercle en tant qu’entité, et le lecteur ébaubi qui applaudit des deux mains et rit tant qu’il en suffoque.

    Et dire qu’il y a des gens qui se demandent, crûment et sans fioritures, comment il est humainement possible d’écrire tant de, je cite : « conneries à la minute ».

    Humpf !

    :-D

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