Do Make Say Think à la Maroquinerie

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Non, les Canadiens ne font pas qu’exporter sur notre continent des divas époumonées aux accents improbables et peu crédibles.

Ils savent aussi, dans élan de grande mansuétude transatlantique, amener jusque sur le pas de notre porte les membres de la délégation Constellation Records ( Godspeed You Black Emperor, A Silver Mt Zion, Vic Chestnut ), incarnée ce soir par Do Make Say Think, Years, et The Happiness Project .

Conglomérat Nébuleux

l_6a09b33945e200db668caa02a41ee9c9-2A vue de nez, ça semble faire beaucoup de groupes pour une soirée. Petit calcul rapide : si le concert est annoncé à 19h30, le jeu des délais et des attentes aidant, Do Make Say Think n’est pas sur scène avant deux bonnes heures. Grossière erreur ! Tout comme leurs cousins Montréalais ( Godspeed ), la créativité débordante de Do Make Say Think ne saurait se contenir en une seule entité musicale, à un seul projet fixe.

Le groupe préfère décliner son imaginaire en plusieurs projets, et plusieurs formations où chacun va et viens à son gré et délie librement le fil de ses envies. The Happiness Project et Years en sont de parfaits exemples. Ce n’est donc pas une simple ni même une double mais une triple dose de Do Make que nous administre subtilement la Maroquinerie.

Chronique du bonheur ordinaire

l_2fd4eb6790d144b0b9553a991f776debChez Constellation, on ne demeure apparemment jamais en reste. Un projet vient à terme que déjà la curiosité et la recherche sonore les titillent. C’est de ce goût pour l’expérimental que semble né le projet du bassiste de Do Make Say Think, Charles Spearin, qui, micro en main, s’en va enregistrer ce qu’ont à dire sur le bonheur ses voisins du quotidien : le vieux d’à coté, la voisine du 5eme etc… But de l’opération : montrer que chaque voix possède en puissance une mélodie qu’elle ignore.

Cette mélodie, Charles Spearin la révèle en superposant aux enregistrements réalisés le son d’un saxo, d’une guitare ou d’un piano, qui suivent les fluctuations de la voix et les transforment en notes. Ca paraît complexe ainsi, mais sachez que c’est bien plus impressionnant et poignant sur scène que sur le papier. Mêlant poésie et expérimentation sonore à la limite de la performance artistique, Spearin nous donne une jolie leçon scénique où il parvient à mêler la beauté de ces petits riens à la Francis Ponge (sa petite fille qui gazouille sur son petit déjeuner) et le sublime des héros qui s’ignorent (poignant témoignage d’une femme muette qui parvient à parler seulement en se calant sur les mouvement de son corps).

Cobwebs in the Garden

A peine le Happiness Project a-t-il quitté la scène que revient sur scène Ohad Benchetrit, guitariste occasionel de Spearin et à temps plein pour Do Make . Le monsieur s’installe en toute simplicité sur son tabouret, lance une boutade au public et le remercie d’être là –  » djeu pawrle pah trwé buain frwancai  » -, puis il joue. Et là plus grand chose d’autre à rajouter. En virtuose de la guitare, il se ballade en toute tranquillité et simplicité sur son instrument et tisse à lui tout seul une toile sonore qui enveloppe le public. On est pris au piège de sa sensibilité et de sa technique parfaitement maîtrisée. On en vient presque à regretter que les autres membres viennent étoffer au fur et à mesure cet instant de grâce guitaristique.

Wandering Stars

l_c3f5f003d62a32bf8d0948dcfe3f04f9-2En fait, non, on ne regrette pas du tout. Une fois qu’ils sont tous sur scène, on n’a qu’une seule envie : que l’hypocrisie des premières parties insidieuses cesse et que Do Make monte sur scène définitivement. Notre attente est vite récompensée par un concert qui commence fort, par la première chanson du dernier album, Do . S’ensuivent alors et sans se ressembler une subtile alternance des chef d’oeuvre des anciens albums ( Auberge le Mouton Noir, Executionner Blues, Classical Noodlanding, et Federicia – !!-) avec les conceptuelles Make, Say et Think du dernier album. La suite, difficile de l’écrire car les mots manquent.

Do Make ne s’écrit pas tout simplement parce que ça ne se décrit pas. C’est un ressenti pur, une boule d’énergie et de sentiments bruts que l’on se prend dans les oreilles, l’estomac et les yeux. Ils extirpent à leur public à coup de riffs ravageurs et de batteries surpuissantes (notez le pluriel à batterie car il est volontaire : le groupe à la particularité d’avoir 2 batteurs – et du même coup de savoir compter jusqu’à 8 et pas 4), tantôt une larme, tantôt un sursaut, tantôt un frisson. Quand les efforts techniques, la performance scénique et la recherche sonore se mettent au service de la sensibilité, on n’est pas loin de la perfection. Toujours sur le fil, Do Make nous laisse en suspens et dans l’expectative, comme pour nous dire, comme Derrida, que tout est toujours là mais loin d’être déjà fait. Le concert se finit sur une note suspendue, qui continue dans nos têtes bien après que nous ayons franchi les portes de la Maroquinerie.

Setlist :

Do / Auberge le mouton noir / Make / Say / Reischtule / Outer inner and secret / Thinks / Horns of a rabbit / The universe / Classic noodlanding / Exectutionner blues / Frederica

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A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

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