“Discover a foreign land”, les First Aid Kit au Trabendo

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Première escale en pays polaire, Idiot Wind ouvre la voie tandis que personne n’ose bouger un cil. Des lumières blanches et arctiques se perdent dans la fumée qui emplit petit à petit l’espace.

En contraste le petit bout de femme seul devant son clavier a la voix chaude et rocailleuse comme une nuit sur la route. Son petit set respire la modestie, « Quand les filles m’ont dit qu’elles partaient en tournée, je me suis dis que je ferais bien d’apprendre la guitare, mais je ne connais que deux chansons pour le moment. » nous confie-t-elle. Désarmés face à l’émotion de cette surprise, on crève d’envie d’en savoir plus encore. Les grandes envolées de sa septième et dernière chanson rappelle incroyablement son parrain Bob Dylan. En quelques mots, ce vent là n’a rien d’idiot.

Les roadies déménagent tout avec des allures de cargos humains. Nous ne nous déplaçons pas, c’est le décor ou la saison qui change. Quand les deux « sœurs » suédoises débarquent, la vision est simplement surréelle. Ces robes 70s les embaument d’une aura fantomatique et ensorcelante. Les premières harmonies vocales d’In the morning, agrémentés d’un jeu d’aurores boréales(mais qui est le fantastique ingé-lumières du Trabendo ?!!!) donnent des frissons dans le dos.  C’est dans cette brise si particulière aux fins de nuit que commence notre fugue avec les First Aid Kit.

Malgré les notes tintinnabulantes de Blue, malgré l’introduction aux musiciennes, une étrange intimité anonyme persiste, nous sommes une salle comble et pourtant nous sommes deux. C’est encore le début d’un voyage et même si l’on sent toujours une affinité avec la personne partageant votre voiture ou votre wagon, il est d’abord difficile de se laisser aller.

« In the morning on the train, sitting and staring at the rain or bury yourself in your books. Don’t look at no strangers, no don’t give them any looks ».

Pourtant, cette voix double possède l’étrange faculté de pouvoir parler directement à votre moi intérieur. C’est perturbant d’être aussi bien compris, il y a forcément de la magie là-dessous.

«To be honest and just foolish won’t make you want to stay/ You’ve got to go on and get moving and I can’t do that for you/Got so many plans and so much you want to do»,

Hard believer confirme cette impression mystique, les nymphes du nord se mettent à danser et le concert se transforme en soir de sabbat autour du feu. L’assistance, principalement féminine se mettrait nue qu’on ne serait pas plus étonnées que ça. Qui a besoin d’hommes ? Qui a besoin de convenances vestimentaires ? Qui a besoin d’autre chose que de ce soir-là ?

«Let’s not spill the truth, It’s easier being alone»

L’amertume de la trahison du monde n’a jamais été aussi douce qu’avec ces gouttes d’orgue hammond à la Lucy in the Sky. Our own pretty ways, dédiée à Pussyriot est une ode à la liberté, aux cages qui s’ouvrent grand pour ne plus jamais se refermer sur nos plumes. Quand on a goutté aux airs frais de Joanna et Clara, plus rien ne semblerait pouvoir nous ramener en cage. Kerouac était une femme, il est temps de reprendre la route.

Fini le froid, il n’est question que d’étés indiens passés à faire du stop. De grandes enjambées dans les champs. De sentir le bout des blés qui vous chatouille les doigts. Fuir sous les notes de violon, laisser derrière tout ce qui persiste et brille par son absence.

Could’ve wait for a sign but your just killing time/ and its killing you too/ Well you can’t put behind,/ it’ll stay in your mind and it’ll haunt you/ Down, down, down…

Pour certaines, Marianne’s son sera ce garçon qui vous a échappé entre les doigts et dont vous garderez toujours un « what if » difficile. Pour d’autres, cette chanson est encore l’écho de l’actualité, de la débâcle des enfants de la République face à la non-problématique de l’universalité de l’Amour.

31 Décembre 2012, un vieux diner pourri sur la route, comme dans une scène de the Jacket. Une ou deux héroïnes, la lassitude de ces derniers mois nous empêche de les distinguer clairement. Ce concert est le plus bel indie movie de l’année. En fond sonore les notes joliment country d’une épinette des Vosges égrainent les secondes perdues de New Years Eve. Joanna a tout de la petite sœur de Brian Jones, l’innocence en plus.  Ses envolées de voix sur la fin de la chanson donnent envie de sécher quelques larmes, de sourire et d’aller de l’avant.

« If anything, that’s what’s going to save me.»

Pour Ghost Town les filles déclarent vouloir « abandonner la technologie », l’orgue spectral nous manquera, mais la relation étroite qui se noue entre l’estrade et la fosse rend ce moment spécial à souhait. Le public est timide ou ne connait pas toujours les paroles, mais les « to you someday » de la fin sont une coda unanime. Plus personne n’est un fantôme pour qui que ce soit ici.

Quand on est celui qui reste, on s’imagine toujours que la déroute et l’abandon sont des choix faciles. Pourtant malgré le soulagement du décollage, une part de soi reste toujours au sol. To the Poet est cette part lourde et sublimement douloureuse. Bel équilibre que le picking léger de Clara et les cheveux lascifs de sa sœur. On aimerait n’atterrir jamais.

Cependant, les moyens de transport sont tout aussi nombreux ce soir que les albums et les paysages musicaux. Quand les accents ensoleillés mi-indiens du nord, mi-américains du sud de Wolf résonnent il est temps d’utiliser chevaux et jambes. Cette fin de chronique se fera haute et forte, en escaladant les amplis géants, en laissant la grosse caisse tambouriner et tonner sous nos membres.

When i grow up est la chanson de nos générations adulescentes, la promesse que demain sera grandiose, demain sera un tour du monde, mais demain seulement, pour le moment c’est l’attente… « waiting for a moment to arise »… La guitare douce à la Léonard Cohen est alors un véritable bandage pour les cœurs et  jamais groupe n’aura porté aussi bien son nom.
En attendant, on rêve les yeux fermés, la main par la fenêtre à jouer avec le vent autour de la voiture. À ce jour où on arrêtera de fredonner seule sous la douche. En attendant, ils doivent être rudement fière ces Gramm Parsons et ces Johnny Cash, les FAK leur font un hommage à leur mesure dans cette Emmylou gracieuse.

Bien sûr, sans avoir assisté à ce voyage, et malgré nos clichés lumineusement exotiques, certains prendront cette pige comme une affabulation psychédélique. À croire que chez discordance, les concerts se font sous influence. Pourtant on jurerait que le visage de la salle s’est mit à brûler durant I met up with the king et ses fumerolles de flutes. Dans les flammes des spots écarlates, et chacun a jeté son souvenir le plus dur et c’est ensemble que nous avons entrepris de tourner la page.

«So tell me do you believe me? Do you believe me? I bet you don’t, I bet you won’t»

Dans tout roadtrip qui se respecte, il faut une fin spectaculaire, une voiture qui se jette dans le vide. Lion’s roar, hymne folk par excellence, conclut ce set avec une maestria attendue. La salle enfle et s’époumone en cœur, le rugissement du lion ce n’est jamais les promesses que l’on nous fait, ni les destinations que l’on nous fait miroiter. Le rugissement du lion est la promesse que l’on se fait à soi-même et les leçons apprises en chemin.

Au final, le concert aurait pu s’arrêter là, en pleine plénitude. Mais le sourire s’étire sur une magnifique reprise de l’America de Paul Simon (une évidence pour soir placé sous le signe des grands espaces !) et une Sailor song qui ne nous laisse pas sur le rivage mais fait tanguer les hanches, gigue marine pour tout le monde ! Enfin, King of the world tient toutes les attentes d’un générique dans le coucher du soleil.  First Aid Kit chante pour toutes les Thelma et Louise, les cœurs lourds, les fins qui n’auraient pas dû être et les débuts qui ne sont pas encore.

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A propos de l'auteur

Image de : Diplômée d'un Master 2 de Cinéma, musicienne de chambre, chanteuse de salle de bain, humoriste de placard, voyageuse par procuration, photographe amateur au regard amusé, monteuse intransigeante. J'ai un gros souci avec la couleur rouge et j'ai toujours un truc dans les cheveux. Oh, Boy! Manon, mais pas trop. *Twitter *Galerie

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