Dirty Projectors, Amber Coffman et moi

par Caroline S.|
Alors que les gens qui ne lisent pas ou qui ne vont pas au cinéma sont pléthore et s’assument plutôt bien, rares sont ceux qui avouent ne jamais écouter de musique. Même si souvent cela ne sert qu’à remplir à peu de frais ses différents profils pour se rendre plus fréquentable aux yeux d’un employeur / partenaire potentiel.

Que ce soit avec la nonchalance d’un auditeur de RFM ou avec la frénésie du passionné traquant inlassablement les easter eggs de ses albums préférés, l’inclination réelle ou prétextée pour la musique est un fait anthropologique. À ma petite échelle de dilettante, l’opportunité de rencontrer des groupes sympas et de leur poser les questions qui me passent par la tête, sans aucune contrainte éditoriale, c’est un peu dérocher le jackpot. Il y a quelques mois, quand les Dirty Projectors sont venus à Paris, c’est exactement ce qui s’est passé… Dirty Projectors…. Ce groupe à géométrie variable dont chaque membre est au service d’une vision artistique souveraine, celle de David Longstreth (chanteur, auteur, compositeur, arrangeur, bref, cerveau du groupe). Adoubé à la fois par la presse musicale, Björk et Jay-Z, le combo de Brooklyn fait partie des groupes les plus crypto-cools du moment. De fait, Dirty Projectors se distingue par ses mélodies complexes et son usage très théâtral des chœurs féminins.

C’est en préparant cette rencontre que la question qui tue s’est imposée : qui suis-je pour interroger ce groupe et porter un regard critique sur leur musique ? Très clairement, je n’ai pas le début d’un semblant de légitimité à le faire et la perspective de tirer de cette rencontre un papier pertinent, spirituel, incisif ou en tout cas qui mérite d’être lu me paraît, tout d’un coup, très, très au-dessus de mes moyens.

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Vertige métaphysique, doute transcendantal, crise spirituelle.

Réflexe conditionné, je me mets à lire tout ce qui a été écrit sur Dirty Projectors en anglais, en français et même en allemand (version Google Translate, tout un poème). L’idée : être suffisamment documentée pour utiliser les informations biographiques et anecdotes glanées comme béquilles. J’apprends ainsi que David Longstreth, musicien issu de Yale, est un perfectionniste jusqu’au-boutiste, qu’il sort avec Amber Coffman depuis plusieurs années et que Swinging Lo Magellan, leur sixième album, a été conçu par un Longstreth solitaire dans une cabane en bois au fin fond du Delaware.

Avec un peu de chance, j’espérais trouver l’angle mort, la zone aveugle n’ayant jamais été abordée par personne. J’aurais pu révéler au monde le processus créatif animant Dirty Projectors. J’aurais aussi pu voir en Swinging Lo Magellan la prophétie de la prise d’otage d’In Amenas, comme en son temps, Chuck Klosterman voyait en Kid A une prédiction du 11 septembre…

Pauvre de moi, j’avais l’ambition de l’originalité, de la pertinence, du sulfureux peut-être… Très vite, je m’aperçois pourtant que toutes ces questions et plus encore ont été abordées et généralement plusieurs dizaines de fois par plusieurs dizaines de personnes.

Quelle approche adopter ?

Paraphraser le dossier de presse, faire mon beurre des infos biographiques, des anecdotes sur la genèse de l’œuvre, des sources d’inspiration citées ? Paresse intellectuelle, voire malhonnêteté.
Aborder des sujets périphériques tels que la politique, les animaux de compagnie ou les dernières vacances d’été ? Périlleux et souvent maladroit.

Reste la part des anges, les 2% de critiques et d’interview qui nous font accélérer le palpitant à l’instar d’un Laurent Chalumeau qui excelle dans l’art de s’éloigner des lieux communs du type « Dans cet album de la maturité, X nous fait voyager dans une dimension troposphérique dont les accents subversivement gangsta-electro-soul ne sont pas sans rappeler l’univers musqué et râpeux des premiers films de Robert Flaherty».

Je me demande quel intérêt il y a à préciser que telle chanson est euphorique, telle autre triste ou que dans celle-ci la guitare est omniprésente, dans telle autre les cuivres « majestueux » ? Cela relève soit de l’évidence, soit du sentiment, et pourtant peu de journalistes arrivent à se dépasser pour mettre véritablement leur plume au service de l’intime.

Il en va de même pour le cérémonial de la session promo (terme qui m’évoque davantage yaourts et pancartes jaune fluo que discussions profondes sur l’art et la création) : c’est pourtant le cadre hautement codifié dans lesquels se déroulent 90 % des interviews. Croyez-moi, il n’en faut pas plus pour que l’illusion s’estompe. Toi, jeune journaliste/pigiste/blogueur, qui entre dans cette loge où l’on te précise que le tabouret est pour toi et que le sofa est réservé au digne séant de l’Artiste, abandonne toute espérance d’échange.
Bref, voilà l’état d’esprit grognon dans lequel je me trouvais en me rendant à la Gaité Lyrique pour « discuter » avec Amber Coffman.

Mettre de côté ces scrupules stériles, respirer un bon coup et relativiser l’impact de l’entretien aura suffi à remettre les choses en perspective. Discuter avec quelqu’un dont la musique passionne des milliers de gens à travers le monde a une vertu: me confronter à quelqu’un dont la vie n’a rien à voir avec la mienne.

Faire la connaissance d’Amber a finalement été un plaisir simple : faire taire le « moi, je » et être à l’écoute d’une autre.

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Bonjour Amber. Toi et David avez donné beaucoup d’interviews et votre album, Swinging Lo Magellan a été très commenté par la presse musicale. Mon impression est que tout ce qui pouvait l’être a déjà été disséqué. De ton côté, as-tu l’impression que certaines questions importantes, pertinentes n’ont jamais été posées ?

Amber Coffman : (Elle rit) Hum, je ne sais pas. (Long silence) C’est vrai que ce sont souvent les mêmes questions qui reviennent… (A nouveau un long silence)…

Ou au contraire, penses-tu que certaines choses ont été comprises à l’envers, que des idées fausses circulent à propos de Dirty Projectors ?

Huummm… Attends, j’ai le cerveau fondu, je me suis réveillée il n’y a pas longtemps… Hum, et bien à vrai dire, les gens demandent souvent si David est vraiment un leader tyrannique ou pas… Je ne sais pas trop d’où vient ce mythe, mais oui, la personnalité de Dave est un sujet récurrent.

Vous lisez ce qu’on écrit sur vous ?

Non, j’essaye d’éviter. Généralement, on répond aux questions et on les oublie presque aussitôt. Enfin, ça reste important de lire quelques échantillons pour savoir ce que le public pense de toi, la façon dont ta musique est accueillie.

Et les retours sont assez dithyrambiques, je suppose que ça fait toujours plaisir, non ?
Oui, c’est vraiment sympa et réconfortant. Quoi qu’il en soit, il faut toujours essayer de garder du recul, sur le positif comme sur le négatif, sinon ça peut vite te rendre dingue et te faire dévier du chemin.

Il paraît que vous répétez beaucoup avant chaque concert. Quelle place laissez-vous à l’improvisation, notamment par rapport au public qui peut être très différent selon que vous êtes à Birmingham, Paris ou Berlin ?

Non, on essaie de reproduire notre musique à l’identique parce qu’elle est très précise, tu vois ? On n’adapte pas notre concert en fonction de l’endroit où nous sommes. Sauf éventuellement si l’on est à un festival, dans ce cas, notre performance sera peut-être plus enlevée.
Donc, hormis le plaisir de vous entendre à nouveau, ça n’a pas trop d’intérêt de vous suivre sur plusieurs dates de votre tournée ?
Ben, par exemple, sur la fin de notre tournée, on aura eu le temps d’ajouter d’autres chansons à la set list et à New York en janvier, par exemple, on joue au Carnegie Hall. On aura un orchestre symphonique avec nous sur scène et pas mal d’invités. Là ce sera vraiment très différent ! On revient en Europe l’été prochain et je pense que beaucoup de chansons auront été enlevées et ajoutées. Il faudra donc revenir nous voir !

Vous êtes en tournée jusqu’à l’été 2013 ?

Oui !

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À titre personnel, comment tu composes avec ce rythme de vie ?

Et bien, il y a deux ans, on a vécu à peu près la même chose. Quand ça s’est arrêté, on n’en pouvait plus et on a fait une très longue pause, d’un an et demi. Et pendant cette pause, je me suis rendu compte que la tournée, la vie sur la route me manquait vraiment. Il n’y a pas matière à se plaindre, on a une chance incroyable de pouvoir voyager, jouer partout dans le monde. Ça n’a pas de prix. Et bon, quand tu es dedans, tu ne sais jamais combien de temps ça pourra durer, donc tu en profites à fond !

Et puis ça doit donner envie de revenir dans tous ces pays en tant que touriste, j’imagine ?

Carrément ! Surtout qu’on ne fait que passer très vite dans toutes les villes où on joue donc il y a un côté un peu frustrant. On était au Japon juste avant de venir à Paris et on a eu deux jours off, c’était vraiment génial de pouvoir visiter Tokyo, de se détendre. J’ai hâte de pouvoir y retourner plus longtemps. La tournée, c’est un peu un catalogue live de voyages, on voit très rapidement dans quels pays on a envie de retourner !

Vous êtes très occupés en ce moment, est-ce que vous arrivez à vous projeter dans votre prochain album ?

Oui, je pense même qu’il prendra beaucoup moins de temps à sortir que Swinging Lo Magellan par rapport à Bitte Orca. Dave a écrit énormément de chansons pendant notre dernière pause. Certaines forment ce qui est désormais Swinging Lo Magellan, mais il y a largement assez de matière pour un autre album. Ça nous fera gagner du temps.

Et… euh… À l’avenir… Mince, je suis désolée, je ne sais plus ce que je voulais te demander

Ah, non t’inquiètes, je suis complètement déphasée, en plus avec ce décor, j’ai l’impression d’être dans l’espace, c’est trop bizarre (On est dans une espèce de loge de 3m2, au décor orange et gris assez futuriste – NDLR)

Moi je me sens comme Alex dans Orange Mécanique, il ne me manque plus que les électrodes et c’est complet. Bref, qu’est-ce que tu penses des interviews en général ?

Ca dépend vraiment, c’est parfois étrange de suranalyser quelque chose d’intime, de personnel ou qui selon moi coule de source. La plupart du temps, tu dois parler de ta musique avec des gens qui ne sont pas des musiciens. Donc c’est totalement différent d’une discussion que tu pourrais avoir avec tes amis musiciens à qui tu peux dire beaucoup plus de choses. Avec les journalistes, c’est comme deux mondes totalement distincts qui essaieraient de se connecter l’un à l’autre via un dénominateur commun.
Des fois c’est vraiment un moment sympa, c’est aussi une question de personne…

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Ah, ça me met la pression !

Haha, non ça va t’es cool, au moins ça fait moins robot que d’habitude. À force d’avoir toujours les mêmes questions, c’est vrai que j’en arrive à répondre automatiquement la même chose en me demandant « qu’est-ce que j’ai dit la dernière fois » pour ressortir la bonne réponse. C’est presque du par cœur. Donc voilà, les interviews peuvent être ennuyeuses, drôles, bizarres, pénibles, ça varie.

Est-ce que tu utilises parfois du double langage avec tes interviewers ? Par exemple, est-ce que tu glisses dans tes réponses des blagues, des sous-entendus que seuls les autres membres du groupe peuvent saisir ?

Hahaha ! Dave le fait beaucoup en effet. Il manie le second degré savamment.

Pour en revenir à ce que tu disais précédemment, quel genre de sujet abordes-tu spécifiquement avec tes amis musiciens ?

Disons que ta vie quotidienne est similaire à celle de tes amis qui font aussi de la musique, donc le niveau d’interactivité est différent, tu vas parler de petites choses de tous les jours. Si je t’écoutais parler boulot avec tes collègues, je ne comprendrais sans doute rien du tout parce que c’est un monde de références que je ne possède pas du tout.

Je vois ce que tu veux dire, mais c’est dommage, pour le commun des mortels dont je fais partie, de ne pas avoir connaissance de ces petits détails triviaux qui, accumulés, résultent quand même en un album entier. Je sais comment se passe grosse modo une production musicale, on nous communique vos intentions via dossiers et articles de presse, mais le côté pragmatique de la création est pour moi tout aussi essentiel. En tout cas, le fait que ce sont ces petits détails très concrets qui recèlent tout le mystère de la naissance d’un album, je trouve ça assez fascinant.

Oui, mais justement, on n’a peut-être pas trop envie de lever le voile sur ces petits détails, ça aurait un côté… démystifiant, tu vois ? Derrière la musique, pour le public, il y a un côté un peu merveilleux, mystérieux, et je crois que ça serait un peu décevant de lever le voile de l’illusion. On préfère que le public expérimente la musique plus qu’il ne l’analyse. Mais c’est cool que tu sois curieuse cela dit !

On en arrive à la fin du temps imparti, une dernière question pour la route. Vous avez la journée libre demain, qu’est-ce que vous allez faire ?

Je vais me reposer ! Et j’aimerais bien aller au Louvre ou au Château de Versailles sinon.

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