dEUS – Ou comment on a failli passer à côté de Following Sea

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Dans la routine des sorties d'album, s'il est un événement que l'on n'attendait pas, c'était bien l'arrivée d'un nouveau dEUS, neuf mois seulement après l'acclamé Keep You Close.

Following The Sea débarquait le 1er juin dernier à la surprise générale, assorti de quelques petits concerts promo et d’une annonce de programmation au festival Rock en Seine. En ces temps de surconsommation musicale, le groupe avait argué que rien ne justifiait plus de si longues pauses entre deux disques et qu’il tenait à sortir ces morceaux restés orphelins à la sortie de Keep You Close. Point. En cela il rejoint d’autres voix qui se font de plus en plus fréquentes : à l’ère du mp3, beaucoup d’artistes vont jusqu’à remettre en question l’intérêt du format album, évoquant une souplesse bien plus grande dans l’édition d’EPs successifs, voire carrément pour les plus téméraires, de titres seuls à télécharger (légalement, cela va sans dire).

Or si l’on comprend fort bien la frustration de ceux qui, au moment où leurs morceaux parviennent à l’oreille du public, les trouvent déjà dépassés, on se demande ce qui ne va pas chez eux, à vouloir les refiler quasi au fil de l’eau aussitôt terminés, comme n’importe quel bien de consommation sans valeur particulière. Ce qui se fait désirer attire davantage, c’est bien connu. Aussi c’est avec une moue dubitative que nous reçûmes cet album « water marqué » à télécharger, si peu de temps après l’autre. Grave erreur compte tenu de sa montée en puissance, semaine après semaine, car au final on le trouverait presque supérieur à Keep You Close qu’on avait pourtant encensé dans nos colonnes – comme quoi on a bien fait d’attendre avant d’en parler.

Plus égal que son prédécesseur qui jouait aux montagnes russes entre morceaux sublimes et titres grand public ampoulés, on sent que dEUS s’est offert comme une petite libération avec ce Following Sea. Plus immédiates, les chansons sont aussi infiniment plus homogènes au sein d’une même track-list, comme si la formation s’était affranchie des figures imposées en accouchant d’un album qui lui ressemblerait davantage. L’affichage d’une certaine supériorité de l’instinct sur la (trop grande) réflexion, en somme. Alors, au fil des écoutes, tout l’énergie et l’éclectisme du groupe belge finissent par exploser comme un feu d’artifice, varié et coloré, mêlant les genres avec bonheur pour s’établir très haut, bien au-delà du rock.

Hidden Wounds, pour exemple, convoque à la fois synthés façon Vangelis, ruptures de rythmes chères à la formation, chœurs légers et petite mélodie de guitare. Encore une histoire qui se raconte avec ce chant parlé qui met en valeur la voix rocailleuse d’un Tom Barman sexy en diable. Plus que jamais adepte du talk-over, il récidive plus loin avec The Give Up Gene et son gimmick moyen-oriental pour prolonger les syllabes dans un souffle affolant.

Même punition sur le gainsbourien A Quatre Mains, qui est la surprise après la surprise. Premier titre original en français « ever », A Quatre Mains est né des cendres d’un précédent morceau originellement écrit dans la langue de Shakespeare et joué live lors de la tournée Vantage Point (Paper Bones). Le texte, plutôt très réussi (« J’aurais bien voulu être le mec qui observe sans gêne ce théâtre, mais des siècles d’impatience me poussent vers l’aube » : joli !) renvoie souvent à l’écriture automatique, tant, qu’un surréaliste d’époque ne l’aurait pas renié (« Le fauteuil qui nous regarde sans soul / Comme un mouton qui baille et nous accueille / Dans son univers zen »). Pourtant, il se ferait presque anecdotique devant l’énormité de la musique, la richesse de ses arrangements, la précision diabolique des coups de baguette, les touches de violon dosées à la perfection, le clavier qui se fait clavecin, tout cela sans jamais oublier l’impulsion jouissive de guitares rock à souhait, plus que jamais incisives. Un régal, malgré le dérangeant « s » d’un « status quo » étrangement prononcé – sauf bien sûr si c’est du groupe Status Quo qu’il s’agit.

Parmi les highlights également, Girls Keep Drinking a pour atout majeur sa basse hyper groovy à faire onduler les corps, avantageusement secondés par des accords de guitares et des percus pour partir un peu plus loin vers un clavier un peu soul saupoudré de serpentins sonores électroniques. On danse, forcément.

Nothings, quant à lui, vous prend dans ses bras pour vous bercer au rythme d’une douce guitare électrique (c’est donc possible) et d’une batterie light qui marque joliment la mesure, tandis qu’une trompette jazz à la Burt Bacharach achève de vous transporter dans un monde planant pour un moment de bien être absolu.

La conclusion, avec One Thing About Waves, est aussi dEUSsienne que parfaite ; construction travaillée et toute en progression, voix qui accroche, émotion rock garantie, ce dernier titre qui prend et reprend comme une vague est aussi puissant et passionnant que son auteur.

Mais par-dessus tout The Soft Fall est le morceau un brin kitsch (violons pop et piano qu’on pourrait confondre avec celui d’un Bruce Hornsby and The Range tout droit débarqué des années 80 dans son Tardis) qu’on déteste aimer sans pouvoir s’en empêcher. Pire : on adore ; au point de se demander parfois si ce n’est pas le meilleur morceau de l’album – et puis merde après tout, il serait bien dommage de bouder son plaisir ; comme chantent les dEUS : « This is how the good life is, heaven’s ’round the corner ». Dont acte.

Au final, Following Sea l’inattendu s’avère un « must have » de la discographie du plus grand groupe belge actuel. Du grand groupe du moment tout court, presque, si on se fie à leur presta aussi intense qu’électrique à Rock en Seine en cette fin d’été 2012.

Ne passez pas à côté de ce disque comme on a bien failli le faire. Vous vous en mordriez les doigts !

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A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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