Des fleurs pour Algernon

par Caroline S.|
Coup de cœur de cette rentrée théâtrale, Des Fleurs pour Algernon, mis en scène par Anne Kessler, est à voir absolument !

Adapté de l’œuvre culte de Daniel Keyes, l’histoire de Charlie Gordon prend sur scène la forme d’un monologue porté par un comédien bouleversant, capable de nous faire passer du rire aux larmes par un léger affaissement du corps, un imperceptible tressaillement de la voix ou un simple regard.

Notre héros, Charlie, est précisément un homme simple. Avec son QI de 68, il mène une vie tranquille entre son travail de balayeur, ses copains de l’usine et la classe de Miss Kinian où il apprend tant bien que mal, mais avec une volonté de fer, à lire et à écrire. Cette soif d’apprendre le désigne comme candidat idéal à une expérience scientifique un peu folle, qui a déjà réussi sur une souris (la fameuse Algernon du titre) : tripler son intelligence par la neurochirurgie.

Elle réussit également pour Charlie dont les progrès intellectuels, fulgurants, l’amènent à surpasser rapidement le monde entier. Malgré ses succès scientifiques, mondains et amoureux, Charlie, depuis la tour d’ivoire dans laquelle l’enferme son génie, change. De l’être doux, tendre et naïf qu’il était, il devient irascible, cynique, asocial. Parallèlement, Algernon décline puis meurt et Charlie comprend que son sort sera le même.

Difficile d’imaginer destin plus triste que cette ultra-conscience qui donne une vision si clairvoyante de sa vie, de sa dégradation passée et de celle à venir. « Heureux sont les simples d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient », disait l’autre, et Keyes semble en effet postuler qu’intelligence = lucidité = souffrance. Depuis sa nouvelle perspective, Charlie comprend certes l’univers, l’art et la science, mais le paye au prix fort en voyant les hommes tels qu’ils sont : médiocres, méchants, égoïstes.

Évidemment, un tel propos pourrait être insupportable de manichéisme, mais le format du récit (un journal intime pour la version écrite ; un monologue pour la version sur scène) désamorce la critique.
Grégory Gadebois endosse le rôle de Charlie et quel rôle! Du pain béni pour un comédien, tellement mieux que la sempiternelle dichotomie « méchant/gentil » qui est le plus souvent l’ambition des acteurs paresseux.
Anne Kessler cite Térence pour parler de son acteur, « Rien de ce qui est humain de lui est étranger », et c’est très juste. Grégory Gadebois a une vraie présence (l’expression est bateau, les danseurs parleraient de « physicalité ») et est aussi crédible et attendrissant en débile léger qu’en génie surdoué. On pense successivement à Lennie Small et à Pierre Desproges (pour les descriptions acérées d’interactions sociales au ralenti), c’est vous dire le spectre de jeu !

À cet égard, il faut absolument rendre justice à l’adaptation de Gérald Sibleyras et au décor de Guy Zylberstein, assez angoissant, qui sont de solides béquilles pour le comédien et qui permettent de condenser l’histoire et les nombreux personnages sans frustrer ni les connaisseurs de l’histoire, ni ceux qui la découvrent.

Donc, entendez ma prière et oubliez les Ma voisine ne suce pas que de la glace et autres Clan des divorcées. Oubliez les Molière massacrés et les pièces d’Olivier Py. Courez-voir Des Fleurs pour Algernon, une pièce ni stupide ni pompeuse, jusqu’au 30 décembre au Studio des Champs-Élysées.

Crédits photo : ARTCOMART

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