De Fini Mundi – Des voyages en Terre d’Apocalypse

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Le texte qui suit est le premier de la série "De Fini Mundi". Prévisions apocalyptiques, pessimisme forcené ou réalisme furieux, c'est à vous de décider. Le Temps seul révèle les vérités. Dommage qu'il ne nous en reste plus.

I. De la nécessité naturelle de voyager

On nous répète souvent que le problème des jeunes d’aujourd’hui réside dans leur incapacité à formuler voire même à visualiser clairement ce qu’ils veulent. Mais c’est partiellement faux, ils savent au moins une chose : ils refusent d’avoir à choisir leur chemin. Ils veulent avoir le plus longtemps possible devant eux ce champ infini des possibilités, ces centaines d’opportunités qui ne se représenteront peut-être jamais, mais qu’ils peuvent encore se permettre de laisser de côté. Parce qu’ils sont jeunes. Parce qu’ils pensent qu’ils ont « le temps ».
La société dans laquelle nous évoluons est un monde qui nous presse et nous pousse sans cesse à faire des choix dont nous avons à peine le temps de mesurer les conséquences. Je ne sais pas vous, mais je ne veux pas me retrouver allongé sur une chaise de jardin à soixante-huit ans et songer à toutes ces choses que j’ai bêtement laissées passer. Nous vivons de plus en plus vieux, nous travaillons de plus en plus longtemps. Pourquoi ne pourrions-nous pas consacrer les premières années de notre vie d’adulte à prolonger notre enfance ? Bruce Chatwin a écrit : « The man who sits quietly in a shuttered room is likely to be mad, tortured by hallucinations and introspection » [1]. Il nous aura fallu du temps avant de prendre conscience de notre besoin viscéral de voyager, de découvrir d’autres choses, d’autres cultures, d’autres continents. Nous en avons tellement besoin, de ce monde extérieur et mystérieux, que nous en sommes arrivés au stade pathétique de la civilisation où nous nous en créons de virtuels. Nous buvons, nous nous droguons, nous faisons tout ce que nous pouvons pour échapper à cette horloge géante dont les aiguilles sont autant d’ombres mouvantes recouvrant chacun de nos actes. Nos Paradis artificiels sont autant de façons de survivre dans un Enfer que nous avons nous-mêmes créé.

L’une des plus grandes erreurs de l’humanité est la sédentarité. Nous sommes faits pour ouvrir les yeux et non pour les baisser. N’est-il pas ironique que ce soient les peuples que nous prétendons primitifs qui nous enseignent la plus importante des leçons ? Quand apprendrons-nous l’humilité ? Sommes-nous vraiment plus évolués que nos semblables parce que nous possédons un téléphone portable et un ordinateur ? Nous avons perdu de vue l’essentiel. Nos besoins fondamentaux ont été progressivement remplacés par ceux de la société de consommation. Elle a besoin de toi, ami lecteur, de ton envie d’impressionner ton voisin. Quand comprendras-tu ? Jamais, probablement. Bien sûr tu joueras les indignés. Tu ne te précipites pas sur les derniers gadgets à la mode comme le font certains, toi. Tu voyages, aussi. Beaucoup. Tu vas en Italie, en Angleterre, en Espagne, parfois même aux États-Unis. Le monde, tu le connais. Tu l’as vu. Mais tu n’as rien vu, petit lecteur, rien du tout! Tu n’as pas vu le sourire du vieux Mongol qui te réchauffe davantage que le bol fumant de soupe qu’il te tend. Tu n’as jamais voyagé avec pour seuls compagnons ton sac à dos et ta soif d’apprendre. Lorsque tu te déplaces, c’est en métro, en taxi, en avion. Tu vas d’un aéroport à un autre, d’une plage à une autre, d’une chambre d’hôtel à une autre chambre d’hôtel. Du béton contre du béton, la belle affaire ! Tu ne fais qu’échanger les cages plus ou moins dorées. Quand auras-tu le courage de tout plaquer pour prendre la mesure de qui tu es et de ce que tu es vraiment ? Une année pour toi et rien que toi, une année entière passée à te déplacer et à échanger. Te retrouver seul avec toi-même, avec rien d’autre à des kilomètres à la ronde que du sable et encore du sable.

Toi. Ton Corps. Ta Pensée. Tes pensées. Le Monde. Vierge. Inconnu. Libéré. Libre. InHumain.

II. De la nécessité artificielle de voyager

Pourquoi artificielle ? Parce que créée de toutes pièces par l’Homme ; indirectement, certes, mais elle n’en reste pas moins une résultante de ce que nous continuons à appeler « civilisation ». Ce besoin de s’éloigner n’est plus en nous, comme dans le cas de cette « horloge biologique » qui nous pousse à voyager, mais en dehors de nous. Il est même tout autour de nous, il suffit de lever la tête pour l’apercevoir.

Levons la tête.

Il est grand temps que la Matrice s’effondre sur elle-même et que de ses ruines émerge une nouvelle façon de vivre. Notre société est malade. Nous, composants de ce système géant, sommes à l’agonie. Et rien de ce que nous produisons ne pourra nous guérir. Nous vivons dans un système tellement centré sur lui-même qu’il est à présent incapable de regarder dans une autre direction que celle que lui indiquent les soi-disant progrès technologiques, balises lumineuses traçant un chemin menant tous les Perdus de ce monde à leur perte. En se parant volontairement d’œillères, c’est sur tous ceux qui choisissent de s’y soumettre qu’elle en pose. Nous avons fait le choix libre et conscient de devenir non pas des individualités au sein d’une collectivité, mais de simples prolongements d’une machine qui n’a plus besoin de nous pour vivre et étendre sa domination. Il n’y a qu’à regarder la seule solution qu’elle ait trouvée pour se sortir de la situation pré-apocalyptique dans laquelle elle s’est elle-même placée : accélérer le mouvement. Plutôt que d’envisager une porte de sortie, même temporaire, elle reste fidèle à ses œillères. Et nous en faisons tout autant. Il ne faudra plus longtemps à ce système et à son mode de pensée circulaire pour nous imploser à la figure. Le système capitaliste, après avoir muté à au moins deux reprises (de capitalisme marchand elle est devenue capitalisme industriel et enfin cet ogresque capitalisme financier dont nous commençons aujourd’hui à percevoir les effets terminaux dévastateurs), ce système capitaliste mutant, disais-je, touche à sa fin.

À l’image du système féodal au XVIe siècle, il n’aura bientôt plus de matière première, il n’aura d’ici quelques années plus rien pour se nourrir. Nous avons la chance d’assister non seulement à la fin d’un cycle de Kondratiev , mais aussi du même coup à la fin d’un système en place depuis des siècles et sur lequel nous avons naïvement basé tous nos projets et toutes nos attentes pour le futur. C’est la fin d’un règne et personne ne veut regarder le roi tomber. Pourquoi ? Parce qu’après lui nous ne voyons que le Néant. C’est à peine si, ici et là, certains collectifs un peu plus intelligents que la moyenne, ou en tout cas plus réalistes, tentent d’imaginer « l’après ». Il faudra en effet qu’émerge une autre forme de société. Quelle sera-t-elle ? Je n’en sais rien. Je n’en sais rien, mais vais vous dire ce qu’elle ne sera pas : elle ne sera pas le résultat d’une entente pacifique et donc hypocrite entre les libertés et les technologies. Cette entente, ce compromis voulu par les lâches et les ignorants (deux qualités très prisées dans ce que nous avons aujourd’hui l’arrogance crasse d’appeler « démocratie »), ne peut par définition pas exister. Les nouvelles technologies, malgré tout le potentiel bénéfique qu’elles contiennent à l’égard de l’espèce humaine, sont automatiquement et logiquement accaparées par des intérêts particuliers (et ce « dans l’intérêt général », ce à quoi personne ne trouve à redire ; si c’était le cas, les colis piégés façon Théodore Kaczynski seraient aujourd’hui monnaie courante). Et d’ailleurs qu’en dit-il, The Unabomber ? « QUATRIEME PRINCIPE. Une nouvelle sorte de société ne peut pas être conçue sur le papier. C’est-à-dire qu’on ne peut pas projeter une nouvelle forme de société à l’avance, la fonder ensuite et s’attendre à ce qu’elle fonctionne comme prévu. […] CINQUIÈME PRINCIPE. Les gens ne choisissent pas consciemment et rationnellement la forme de leur société. Les sociétés se développent par des processus d’évolution sociale qui ne sont pas sous un contrôle humain rationnel » [2]. En résumé : on verra bien quand on y sera.

Nous ne nourrissons plus les machines, elles nous nourrissent. Nous ne modelons plus nos sociétés, elles nous forcent à nous adapter. Nous n’avons pas « besoin » d’iPhone et de lecteurs MP3, nous en avons envie. Et cette envie, que diverses pressions extérieures nous poussent à envisager comme un besoin naturel et presque vital, permet au système de fonctionner. Vous souriez gentiment devant la trilogie Matrix, ses machines littéralement tentaculaires et son plagiat brouillon des philosophes contemporains ? Vous êtes pourtant en plein dedans. Nous avons tacitement accepté que nos libertés soient non seulement restreintes, mais aussi encadrées dans l’intérêt d’une société technologique qui se fait passer pour la collectivité. Il existe donc désormais trois intérêts : l’intérêt individuel, l’intérêt général et l’intérêt technologique. En d’autres mots, nous avons abandonné le premier au profit du dernier croyant qu’il s’agissait du second. Et il est trop tard pour faire marche arrière.

C’est toute une façon de penser, toute une façon de vivre qu’il faudrait revoir. Ceci n’est pas un appel à la révolution, il est trop tard. Il ne nous reste plus qu’à attendre que la Bête s’effondre et à observer les fourmis s’agiter dans la fourmilière. Sous peu les rats commenceront à quitter le navire. Il est plus que jamais temps de nous éloigner de la course-au-temps-au-vent-et-au-néant dans laquelle nous avons été jetés et de prendre du recul. Alors, invente et parcours ce chemin qui sera le tien, ami lecteur. Lorsque tu te retrouveras à la croisée de plusieurs chemins, ne te demande pas lequel choisir, mais comment faire pour en parcourir et en découvrir le plus possible.

NOTES

[1] « L’homme demeurant dans une pièce close court le risque de perdre la raison, torturé par des hallucinations et l’introspection » Chatwin B. (1997) Anatomy Of Restlessness.

[2] “FOURTH PRINCIPLE. A new kind of society cannot be designed on paper. That is, you cannot plan out a new form of society in advance, then set it up and expect it to function as it was designed to do. […]FIFTH PRINCIPLE. People do not consciously and rationally choose the form of their society. Societies develop through processes of social evolution that are not under rational human control.” Kaczynski T. (1995) Industrial society and its future.

En savoir +

Les deux photos sont respectivement extraites des films Into The Wild et The Matrix.

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: Ne parlons pas de moi. Non, parlons plutôt de toi. Dis-moi, es-tu désirable ? Es-tu irrésistible ? Vide ces verres de vodka avec moi et on verra. Embrasse-moi, fais-moi goûter ta langue et on verra. Déshabille-toi et bois de la vodka en regardant au plus profond de moi. Alors seulement je commencerai à avoir de l’estime pour toi. Verses-en sur ton corps nu et dis-moi de boire. Écarte tes cuisses, fais couler ce liquide incolore de tes seins jusqu’à ton sexe et dis-moi de le boire. Alors peut-être je tomberai amoureux de toi, car désormais j’aurai un but : te nettoyer entièrement avec ma langue, et ça... ça prouvera que je vaux quelque chose. Je te lècherai tant et si bien que tu pourras t’en aller et en piéger un autre. Alors, ce verre... on le boit ?

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