De 1980 à 2012, 16 albums en 16 pochettes

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À l’heure où la musique se cherche (ou se perd ?) dans l’ère numérique, petit tour d’horizon loin d’être exhaustif d’un art qui survit à travers le temps, même s’il ne rend pas toujours justice à l’œuvre qu’il représente.

Qu’elles soient provocantes, contestataires, énigmatiques ou volontairement hors de propos, les pochettes mettent parfois en lumière le message véhiculé par la musique et en soulignent la singularité.

Joy DivisionCloser (1980)

Formation culte de la fin des années 70 et du début des années 80, Joy Division n’a connu qu’une carrière fulgurante, mais a profondément marqué son époque et influencé les générations post-punk et New Wave à venir. En ce sens, Closer est un disque remarquable, d’une profondeur abyssale, plongé dans une torpeur absolue et qui transpire la tristesse de la première à la dernière seconde. Rares sont les albums qui peuvent se targuer d’une noirceur et d’une mélancolie aussi palpables.

Cette atmosphère lugubre qui envahit littéralement le disque y est pour beaucoup dans les expressions vocales et textuelles (à noter que Atrocity Exhibition trouve son titre et son inspiration dans le recueil de nouvelles du même nom signé J.G. Ballard) du frontman Ian Curtis, porteur véritable d’un mal-être qui semble n’avoir aucune limite, aussi gigantesque que le vide qui le ronge de l’intérieur. Sa voix blafarde et habitée lui confère tout son cachet, décuplant l’intensité sinistre et sépulcral de ce chanteur brisé qui se suicidera quelques mois plus tard à l’âge de 23 ans, peu de temps avant la sortie de l’immense single Love Will Tear Us Apart.

Un testament qui se reflète dans l’artwork conçu par Martyn Atkins et Peter Saville, avec l’aide du photographe Bernard Pierre Wolff. La photographie originelle est elle de Demetrio Paernio et montre la tombe de la famille Appiani dans le Cimitero Monumentale di Staglieno à Gênes, en Italie.

PixiesDoolittle (1989)

Somme d’expérimentations complètement assumées, mais finalement totalement cohérentes, Doolittle s’impose comme un modèle du genre. Éclectique dans ses sons, ce troisième opus démontre toute la maîtrise du combo de Boston qui livre ici l’une de ses meilleures offrandes. La production très propre, pour la première fois signée Gil Norton (qui produira plus tard Feeder ou Foo Fighters) tranche avec les thèmes abordés sur le disque, piochant dans le surréalisme, la violence biblique, la torture ou encore la mort. À ce titre, le frontman et principal compositeur Black Francis désirait faire de cet album une référence à la Prostituée de Babylon dans la Bible. Le premier titre évoqué pour le disque était d’ailleurs Whore.

Seulement, pour la première fois Simon Larbalestier et Vaughan Oliver, les deux responsables des pochettes du groupe, ont accès aux paroles pour laisser s’exprimer leur art. La représentation de ce singe empaillé affublé d’un halo au-dessus la tête avec le titre Whore aurait pu créer une polémique perçue comme anticatholique, ce que Francis ne souhaitait pas. C’est ainsi qu’il a opté pour le titre Doolittle, inspiré par les paroles du morceau Mr. Grieves présent sur l’album : « Pray for a man in the middle / One that talks like Doolittle » (« Priez pour un homme au milieu / Celui qui parle comme Doolittle »).

Le reste de l’artwork contient également son lot d’étrangetés surréalistes, comme l’illustration As Loud As Hell, en référence aux textes du morceau I Bleed, qui montre une cloche avec des dents ou Walking With The Crustaceans, représentation visuelle des textes de l’excellent Wave Of Mutilation. Et si vous vous demandez quelle est la chanson préférée de Black Francis sur Doolittle : « Ma chanson préférée reste Gouge Away, et non pas Monkey Gone To Heaven dont tout le monde a dit qu’il s’agissait de notre plus grand tube… ».

Public EnemyFear Of A Black Planet (1990)

Avec son troisième opus, Public Enemy a décidé de frapper fort, très fort. Fear Of A Black Planet, brûlot hip-hop sur le racisme institutionnel et la suprématie Blanche, trouve son inspiration dans la théorie du Docteur Frances Cress Welsing sur la confrontation de la couleur et le racisme. L’idée est de condenser cette théorie sur la longueur d’un album et de « dire aux gens, eh bien, la couleur est un problème créé et concocté pour exploiter des gens en vertu des bienfaits d’une minorité. ».

La pochette signée B.E. Johnson, illustrateur pour la NASA, reprend le concept de deux planètes élaboré par le frontman Chuck D. La planète « noire », où est apposé le logo de la formation, et la Terre qui ici s’éclipse sous la première. Le titre de l’album, écrit à la manière de Star Wars, est complété par la mention « The counterattack on world supremacy… » (« La contre-attaque sur la suprématie du monde… »). Au dos de la pochette, le groupe est justement installé autour d’une table, pour la plupart en uniformes militaires, et surplombe une carte mondiale ou joue avec un globe terrestre.

Marqué par un groove incomparable, Fear Of A Black Planet est un disque dense, étouffant de rage et profondément varié grâce à un assemblage d’innombrables samples (allant du funk à la soul en passant par le rock et le hip-hop), boucles et autres extraits sonores provenant des médias (le morceau d’ouverture, Contract On The World Love Jam, contient d’ailleurs entre quarante-cinq et cinquante échantillons de voix d’après le frontman). Chuck D dira même à propos de l’enregistrement en studio « 95 pour cent du temps ça sonnait comme du bordel. Mais il y a avait 5 pour cent de magie qui arrivait. ». Il ajoute : « Nous avons compris l’ampleur que représentait un album, pour cela nous avons décidé de faire quelque chose qui non seulement incarnerait la norme d’un album, mais résisterait à l’épreuve du temps en étant diversifié avec des sons et des textures (…) Nous voulions créer un nouveau son à partir de cet assemblage de sons qui a fait notre propre identité. (…) Lorsque nous avons fait It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back (NDLR : le deuxième album de Public Enemy), nous projetions de créer le What’s Going On de Marvin Gaye et lorsque que nous avons fait Fear Of A Black Planet, j’ambitionnais pour Sgt. Pepper’s (NDLR :  Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, le disque culte de The Beatles). ».

Réalisé pendant l’âge d’or du hip-hop, Fear Of A Black Planet en est une pierre angulaire, une institution à lui tout seul, un monument intemporel qui a marqué à jamais la culture populaire et l’industrie musicale dans son ensemble.

Dinosaur Jr.Green Mind (1991)

En 1991, suite au départ du bassiste Lou Barlow qui en profite pour partir travailler avec son groupe Sebadoh, Dinosaur Jr. sort son génial Green Mind, premier album de la formation à sortir sur une major. Il s’agit aussi quasiment d’un album solo de l’inimitable chanteur et guitariste J Mascis dans le sens où le batteur Murph n’apparaît que sur trois morceaux, laissant libre cours au frontman pour composer, arranger et produire, allant même jusqu’à enregistrer lui-même la plupart des parties de batterie (J Mascis a débuté sa carrière musicale en tant que batteur dans le groupe de hardcore Deep Wound). La guitare acoustique et les effets de synthétiseurs sont ici plus marqués qu’à l’accoutumée, conférant à cet opus une fraîcheur inattendue et aérant de fait les titres entre quelques riffs et solos de guitare stridents toujours aussi bien sentis. La voix débonnaire et si attachante de Mascis trouve par ailleurs un écho dans cette superbe pochette, la photographie Priscilla, 1969 de Joseph Szabo tirée de son ouvrage Almost Grown. Le livre, célébration fascinante de l’expérience adolescente, est aujourd’hui un véritable objet collector, dont l’image de cette jeune fille à peine sortie de l’enfance avec la clope au bec est un des témoignages les plus marquants. Aussi marquant que ces références du rock alternatif que sont Green Mind et son auteur.

Rage Against The MachineRage Against The Machine (1992)

Nul besoin de présenter l’éponyme de Rage Against The Machine, premier album de la bande de Los Angeles. Blindé de morceaux cultes tels que les fameux Killing In The Name, Bullet In The Head ou encore Know Your Enemy (avec la participation de Maynard James Keenan, chanteur de Tool), ce disque est un modèle incomparable de groove, de colère et de contestation. Un propos renforcé par une pochette qui a fait date dans le monde de la musique : la photographie de l’immolation par le feu de Thích Qung c, moine bouddhiste vietnamien, en 1963 pour protester contre l’oppression exercée par l’administration du président Ngô ình Diem sur la religion bouddhiste dans le pays. Prise par Malcolm Browne, correspondant pour Associated Press, cette photographie d’une rare violence a attiré l’attention internationale et ainsi persuadé le président américain de l’époque, John Fitzgerald Kennedy à retirer son soutien pour le gouvernement Ngô ình Diem.

HelmetBetty (1994)

Il pourrait s’agir de la bande originale de La petite maison dans la prairie ou d’un joli disque de bonne famille… Non, c’est un album d’Helmet ! Riffs lourds et puissants, rythmes syncopés ont fait la notoriété d’un groupe qui s’autorise pour la première fois des incursions vers le jazz et le blues. À ce titre, Betty est souvent considéré comme « l’album expérimental » d’Helmet. Bien qu’il s’agisse du meilleur placement dans les charts U.S. du combo et que la presse lui est presque unanimement favorable lors de sa sortie, Betty ne rencontre pas le même succès que son prédécesseur, l’excellent Meantime (1992). Véritable claque, il prouve en tous cas qu’il ne faut jamais se fier aux pochettes dégoulinantes de bons sentiments…

Alice in ChainsAlice in Chains (1995)

Injustement relégué dans l’ombre de cet album culte qu’est Dirt, l’éponyme de la bande de Seattle représente pourtant l’apothéose, la quintessence de son univers musical. Plus lourd, plus lent, plus oppressant, plus torturé, plus sombre, plus froid… le guitariste Jerry Cantrell explique que « cet album est à la fois le plus ouvert et le plus dur que nous ayons jamais enregistré. ». Tout ici pue la poisse, la souffrance et le désespoir les plus répulsifs, alliant la froideur du metal à la candeur de l’acoustique. L’immense chanteur Layne Staley y est lugubre, grandiose, scandant comme un possédé son requiem, dansant dans le couloir de la Mort comme prêt à se libérer enfin de ses démons. Le destin scellé par la drogue, le chanteur se suicidera sept ans plus tard, laissant derrière lui ce véritable testament,  qu’il « chérira pour toujours » car c’est « le seul disque que je me souvienne avoir enregistré. » explique-t-il au célèbre magazine Rolling Stone.

Le disque, parfois surnommé « Tripod », doit ce surnom à sa « superbe » pochette. De face, ce chien à trois pattes, le regard triste et jaunâtre, seule couleur de cet artwork (une autre version de la pochette existe, avec un écrin violet transparent où le schéma de couleur est inversé, le jaune-vert translucide occupant la totalité de la face de cette pochette aujourd’hui très difficile à trouver). De dos, une photographie de Francesco Lentini, ce sicilien né en 1889 avec trois jambes, quatre pieds, 16 orteils, deux corps et deux ensembles d’organes génitaux. Le livret, quant à lui, est orné d’illustrations obscures, principalement issues du Dictionnaire Infernal, encyclopédie du XIXe siècle portant sur la démonologie et les sciences occultes. Une atmosphère qui se retrouvera jusque dans le clip du single Grind, commandé par le label Columbia pour les grandes chaînes de télévision musicales, et où Alice in Chains prendra un malin plaisir à concevoir une vidéo pour le moins sordide.

Pendant la promotion de l’album, Cantrell dira : « Notre musique c’est en quelque sorte prendre quelque chose de laid et la rendre belle. ». En cela, Alice in Chains est un album terrible, magistral et profondément malade, qui laisse une trace indélébile à quiconque l’écoute un jour.

Faith No MoreAlbum Of The Year (1997)

Ironiquement intitulé Album Of The Year par les membres de Faith No More peu satisfaits de leur album, ce dernier opus marque l’essoufflement de ce combo californien atypique. Mike Patton, l’inénarrable et déluré frontman, ira même jusqu’à dire « On a commencé à faire de la merde. ». Partant de ce constat, la formation se résout d’une décision collective à raccrocher les gants en 1998. Pourtant, comme à l’accoutumée, Faith No More est toujours frappé par ces moments de grâce qui confèrent à cet Album Of The Year un charme certain. Pristina, la ballade clôturant d’une bien belle manière le disque, en est un des exemples les plus probants. Partant du nom de l’actuelle capitale du Kosovo, la chanson relate avec un grand romantisme l’histoire d’un couple séparé par les affres de la guerre en ex-Yougoslavie. Autre morceau intéressant, et quelque part prémonitoire, l’agité Naked In Front Of The Computer. Billy Gould, le bassiste, commentera d’ailleurs plus tard : « En fait, cette chanson traite des emails. Patton est en quelque sorte obsédé par l’idée que les gens peuvent communiquer et avoir des relations derrière un ordinateur sans parler ni même se rencontrer. C’est une version extrême de ce concept. Le plus drôle c’est que… l’image de quelqu’un s’asseyant nu devant son ordinateur n’avait pas vraiment de sens pour les gens il y a quelques années, mais maintenant tout le monde sait ce que ça signifie. C’est devenu une part de notre culture. ».

La pochette de cet ultime album de Faith No More n’est évidemment pas en reste, montrant ni plus ni moins qu’une galerie de photographies du premier président de la République tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk. Outre la photo du train et, au dos, la tombe du vieil homme, le livret va jusqu’à dévoiler une photo de sa sépulture, également présente sur le disque. Son cercueil est d’ailleurs couvert d’un drapeau portant l’inscription « Pravda vítězí » (« La vérité l’emporte »), qui demeure encore à ce jour la devise de la République Tchèque. À noter qu’une affirmation persistante bien que fausse de la part des fans prétendait que la photographie était celle des funérailles de Lenin. Le combo a cependant reconnu une ressemblance dans les traits des deux hommes. Au final, l’utilisation de cette imagerie tend surtout à représenter la fin d’un âge d’or, coïncidant ici avec la fin de l’âge d’or de ce groupe légendaire.

16voltSuperCoolNothing (1998)

Quatrième album pour 16volt, et pas des moindres, SuperCoolNothing brille encore aujourd’hui par son efficacité à toute épreuve doublée d’une dimension mélodique plus prononcée qu’à l’accoutumée sur certains morceaux. C’est avec cet opus que le guitariste et bassiste Mike Peoples, en plus d’apporter son sens inné du riff, fait sa première apparition dans 16volt et devient l’alter ego du frontman Eric Powell, jusqu’ici seul véritable maître à bord. Brutal et épique, SuperCoolNothing l’est à tous les niveaux. Dans le son, massif et très bien produit. Dans les thèmes qu’ils abordent, entre attaques virulentes envers le système et l’industrie du disque, sombres introspections et espoirs matérialisés par le rêve. Enfin dans son artwork signé JK Potter (Jeffrey Knight Potter, photographe et illustrateur américain) et Eric Powell lui-même. Afin d’apprécier au mieux cette pochette aussi atroce que fascinante, quelques explications s’imposent. D’une part, une citation de Potter : « le grotesque est beau, le bizarre sublime et le macabre est un cru rare et délicieux. ». D’autre part, l’homme voit en la plupart de ses clichés un caractère de catharsis. La vision de cette femme ensanglantée, aliénée et torturée par un système qui l’est tout autant, le regard livide et figé dans un cri, le laisse en effet à penser. Les teintes argentées, qui se retrouvent dans le livret (véritable musée des horreurs) représentent par ailleurs bien les travaux de Potter qui privilégie le travail sur pellicule argentique noir et blanc sans aucun apport informatique. Les paroles ainsi que les remerciements écrits à la main avec une encre couleur argentée renforcent cet aspect.

L’ironie du sort, c’est que ce brûlot connaîtra un avenir éphémère dans l’industrie qu’il diffame. Le rachat du label Slipdisc/Mercury/Polygram par Seagram cause en effet l’éviction du staff ayant travaillé sur la promotion de l’album et SuperCoolNothing voit le jour sans promotion, sans tournée et sans aucun autre soutien financier. Aussitôt disparu des magasins, le disque connaîtra deux rééditions. La première sous l’appellation SuperCoolNothing v2.0 en 2002 (tirage réduit dont la pochette est également très réussie) et la seconde au mois de Juillet dernier en version remasterisée. Toutes deux entretiennent le mythe d’un album culte, mémorable et intemporel.

Alanis MorissetteSupposed Former Infatuation Junkie (1998)

Trois années se sont écoulées après le raz-de-marée Jagged Little Pill qui a élevé Alanis Morissette au rang de star mondiale avec 33 millions d’albums vendus. Deux ans de tournées harassantes auront eu raison de la santé physique et mentale de l’artiste qui claque alors la porte, autant à sa sphère professionnelle que privée. Entre voyages et reportages sur la pauvreté en Inde ainsi qu’à Cuba, Morissette est déterminée à ne jamais reprendre le chemin du studio et de la scène, elle qui pourtant rêvait étant enfant de consacrer sa vie à la musique. Heureusement, l’incroyable morceau Uninvited composé pour la bande originale du film City Of Angels en 1998 va lui faire rempiler en studio avec le producteur Glen Ballard. Il en résulte cet album répondant au nom étrange de Supposed Former Infatuation Junkie. Aux antipodes de son prédécesseur, celui-ci se veut sombre et habité, parfois lourd et dérangeant. L’artiste se libère ici de ses démons du passé à travers des morceaux longs et à la structure inhabituelle, loin des traditionnels couplets / refrains.

La pochette du disque tend également à instaurer un climat surprenant. En sus de ce sourire, on peut y lire Huit des Préceptes du Bouddhisme  :

« We ask you to abide by the following moral code upon the premises.

Please refrain from killing stealing lying sexual misconduct taking intoxicants playing music singing please dress respectfully »

« Nous vous demandons de respecter par ce qui suit le code moral des locaux.

Prière de s’abstenir de meurtre de vol de mentir de mauvaise conduite sexuelle de consommer des drogues de jouer de la musique de chanter prière de s’habiller respectueusement »

À l’intérieur, le visage d’Alanis Morissette apparaît, masquant cette fois-ci de sa main son sourire mis en avant sur l’artwork. Au dos, sa chevelure peut faire penser aux racines d’un arbre, comme les prémices de la vie. Une hypothèse qui peut être appuyée par l’image gravée sur le disque, montrant l’artiste nue dans la position du fœtus. Une nudité qui se retrouve d’ailleurs dans le clip du magnifique Thank U, diffusé en amont de la sortie de l’album, où l’on y découvre une Morissette déambulant nue dans les rues, le métro ou les magasins. L’idée, qui lui est venue sous la douche, cherche ainsi à illustrer le sentiment de liberté et d’appartenance. Un clip qui aura évidemment des répercussions aux États-Unis, autant que la chanson en elle-même en aura sur le public, surpris par l’atmosphère sereine et poétique de ce titre, loin de la facette énervée que l’artiste avait montrée précédemment. Il en va ainsi de ce disque magistral qui dévoile une femme et une artiste accomplie, prête à s’émanciper avec talent des codes musicaux qui l’ont gratifié de succès. Inutile donc de préciser que cet opus s’est vendu cinq fois moins que son aîné.

Public EnemyThere’s A Poison Goin On…. (1999)

En 1999, Public Enemy n’a rien perdu de sa verve, ni de son sens aigu de la pochette qui fâche. Le titre est en fait un dérivé de l’album « There’s A Riot Goin’ On » de Sly & The Family Stone sorti en 1971. Quant à l’artwork, il reprend une idée de la pochette du troisième album de la bande avec un sous-titre, ici la mention « the millenium for many is the wall…. » (« le millénaire est le mur pour beaucoup…. »). Un album bruyant, provocateur et abrasif qui interpelle intelligemment, d’abord distribué sur Internet via le site du défunt label Atomic Pop en 1999 avant d’être réédité en 2004 par le label Koch Records (aujourd’hui E1 Music).

P.O.D.Payable On Death (2003)

L’éponyme de P.O.D. marque un double tournant, bien que non définitif, dans la carrière du combo. D’une part, le guitariste originel Marcos Curiel n’est plus de la partie et il se voit remplacé par un ancien membre du groupe de metal chrétien Living Sacrifice, Jason Truby. D’autre part, la musique de P.O.D. s’oriente ici vers un metal plus traditionnel, s’émancipant ainsi de son nu metal teinté de hip-hop, genre qui est en perte de vitesse en 2003. Du fait de ce revirement brutal, l’accueil critique se veut très mitigé et l’album se vend relativement peu, ce qui s’explique avant tout par des restructurations au sein du label Atlantic Records qui vient d’être vendu à un investisseur privé, laissant ainsi le groupe sans réelle promotion. L’album mettra plusieurs années pour faire son bonhomme de chemin, la promotion résultant surtout des fans sur Internet et du bouche-à-oreille.

Payable On Death marque également le retour des démêlées entre la formation et la communauté chrétienne. En effet, l’artwork de The Fundamental Elements of Southtown s’était déjà vu censurée en 1999. Cette fois-ci la pochette, entièrement peinte par l’artiste Daniel Martin Diaz, a été jugée comme porteuse d’une mauvaise symbolique. 85% des disquaires chrétiens américains ont ainsi refusé l’album dans les rayons. L’artiste peintre se défend pourtant d’être un fervent catholique et ses autres peintures qui ornent le livret ne laissent aucun doute quant à sa dévotion au Seigneur.

MudvayneMudvayne (2009)

Pour son album éponyme sorti en 2009, Mudvayne n’a pas lésiné sur les moyens. Massif, bestial, enragé, glauque, ambiant, progressif, à l’instar de sa pochette. Celle-ci n’a pas que la particularité d’être aussi affreuse que belle. Conçue par le tatoueur de renom Paul Booth, elle est imprimée avec une encre sensible aux rayons ultraviolets et n’est donc visible que sous une lampe à UV. Booth, qui s’est montré particulièrement enthousiaste devant le projet de Mudvayne, a également exprimé son contentement : « Je suis heureux de voir des groupes concentrer plus d’énergie sur leur pochette d’album… je pensais que c’était quelque chose qu’Internet avait tué. ». Considérant leur second album, The End Of All Things To Come, comme leur « album noir », les membres de Mudvayne espèrent avec leur éponyme avoir créé leur « album blanc », ce que souligne l’artwork qui, s’il n’est pas placé sous une lampe adéquate, ne dévoile qu’un fond blanc.

HelmetSeeing Eye Dog (2010)

Si en 2010 la voix de Page Hamilton se montre plus éraillée que par le passé, son jeu de guitare n’a en revanche rien perdu de sa superbe. Seeing Eye Dog, qui signifie « chien d’aveugle », tire son nom du poème The Seeing Eye écrit par Ezra Pound, un auteur important qu’Hamilton a découvert à l’université et pour lequel il voue une certaine adoration depuis. Il se souvient d’ailleurs très bien de ce poème : « Je ne prétends même pas comprendre la moitié d’où il veut en venir, mais c’est tellement beau. ».

Produit par Page Hamilton lui-même, ce septième album d’Helmet est le premier à sortir sur leur propre label Work Song, créé avec le chanteur/compositeur Joe Henry. Ce disque, s’il porte toujours l’empreinte du son Helmet, recèle également quelques surprises. Les fans n’ont en effet pas tellement apprécié la présence de And Your Bird Can Sing, reprise de The Beatles, ainsi que le superbe titre instrumental Morphing qui nous rappelle qu’Hamilton a aussi composé pour le cinéma. Une inspiration cinématographique qui se retrouve dans la pochette aux allures d’un film de David Lynch. À noter qu’au dos, on y découvre la jeune femme en train de se maquiller, avec ce même verre sur fond d’une route plongée dans la nuit noire.

IncubusIf Not Now, When? (2011)

Humilié par une grande majorité de la presse Internet française (nettement moins aux États-Unis) ainsi que par une partie du public, If Not Now, When ? d’Incubus, qui marque le retour du groupe après un hiatus de cinq ans, a fait couler beaucoup d’encre lors de sa sortie. La principale raison invoquée étant la quasi-absence de riffs de guitare, laissant de fait le champ libre à l’expression de ballades. Incubus joue pourtant depuis une décennie avec les nerfs de ceux qui attendent toujours un impossible retour aux sonorités de S.C.I.E.N.C.E..

Qu’importe, un nouveau palier à cette fois-ci été franchi, d’autant que le guitariste Michael Einziger (qui a profité du hiatus pour étudier la musicologie à l’Université d’Harvard) avait prévenu ses auditeurs : « Au fil des ans, nous sommes devenus de moins en moins agressifs à mesure que notre musique progressait. Il y a toujours des moments avec cette agression, mais cet album en est assez dépourvu. Ce n’est certainement pas un album de hard rock. Je pense que nous demandons beaucoup à nos fans. Nous leur demandons d’écouter des choses qu’ils n’écouteraient pas habituellement. Nous ne nous reposons pas non plus sur les points forts de nos derniers enregistrements. C’est très différent que de nos travaux précédents. Je pense que nous avons pris un risque en faisant ce type d’album. Mais ce n’est pas un album fou, expérimental. » Il ajoute : « Brandon (NDLR : [Boyd], le chanteur) et moi, lorsque nous avons commencé à écrire des chansons pour cet album, quelque chose sur laquelle nous nous n’étions  pas vraiment concentré par  le passé était l’idée d’une simplicité très, très forte. C’est ce sur quoi est basé cet album, des  idées très, très simples. (…) Je pense que les sons que beaucoup de gens attendent de nous sont basés sur l’idée de grands murs de guitares très épais. C’est en quelque sorte une marque de fabrique pour beaucoup de musiques rock lourdes et agressives, mais cela peut aussi être un soutien, ou un mur que vous pouvez cacher derrière. Mais nous n’avons pas compté là-dessus pour cet album, il ne contient rien de tout ça. »

Une simplicité dans laquelle il avoue avoir trouvé « une meilleure ou une plus large perspective du paysage musical global » et qui donne l’impression que la section rythmique flotte sur un nuage. Une évolution finalement logique dans la discographie du combo, que l’artwork en parfaite adéquation avec la musique tend à souligner. Il s’agit en fait d’une photographie montrant Philippe Petit, funambule français rendu notamment célèbre pour sa traversée entre le sommet des deux tours du World Trade Center à New York le 7 août 1974. Quant au titre du disque, qui mesure bien cette volonté de prise de risque, il fait référence à une citation d’Hillel, le rabbin de la Mishnah (premier ouvrage de la littérature rabbinique) : « Si je n’existe pas pour moi-même, qui serai-je? Et quand j’existe pour moi-même, que suis-je? Et si ce n’est maintenant, alors quand? ».

P.O.D.Murdered Love (2012)

Entre 1980 et 2012, le monde a bien changé ou du moins, les mentalités commencent à s’ouvrir sur des problèmes longtemps passés sous silence.  Et si P.O.D. fait encore parfois référence à son obédience chrétienne pour appuyer ses propos, force est de constater que la prise de conscience est bien réelle de la part d’un groupe ne faisant habituellement pas preuve d’autant de noirceur dans ses textes. Le chanteur Sonny Sandoval explique d’ailleurs dans une interview : « Si nous sommes une société moralement pourrie, nous allons fatalement finir par périr. C’est triste. ». L’atmosphère apocalyptique de cette pochette signé Invisible Creature (qui a déjà œuvré pour Foo Fighters, Norma Jean, Chris Cornell et bien d’autres encore), entre menace nucléaire et pollution de masse, transparaît en partie dans ce nouvel opus efficace en diable, varié et parfaitement maîtrisé, marquant le retour du producteur Howard Benson (Bon Jovi, Motörhead, Papa Roach, Seether, etc.) depuis leur immense succès Satellite en 2001. P.O.D. retrouve d’ailleurs la fougue imparable de ses jeunes années et se paye une fois de plus le luxe d’invités prestigieux : Jamey Jasta de Hatebreed, Sen Dog de Cypress Hill et Sick Jacken de Psycho Realm.

Seulement voilà, le groupe s’attire une nouvelle fois la foudre de la communauté chrétienne avec l’un des meilleurs titres de l’album : I Am. La raison ? La présence du mot « Fuck » sur le refrain. Sur Internet, un chroniqueur de confession chrétienne est scandalisé et le fait clairement savoir dans ses lignes et dans sa note finale qui chute irrémédiablement à cause de cet « écart de conduite ». Et les internautes qui commentent de renchérir en annonçant qu’ils n’achèteront que les dix premiers morceaux de l’album sur iTunes (I Am étant le onzième et dernier titre de l’album). La maison de disque tente bien de remédier au problème en censurant le mot interdit derrière un artifice sonore, mais celui-ci reste encore tout à fait audible. Trop tard ou insuffisant, le mal se répand et les disquaires chrétiens américains menacent de ne pas accepter le disque dans les rayons. Le morceau offensant est finalement supprimé des versions mises en vente chez ces disquaires, là où il est relégué à une simple piste bonus (dans sa version censurée qui plus est) pour le marché grand public. Entre le temps qui sépare Murdered Love de son prédécesseur When Angels & Serpents Dance en 2008, le frontman Sonny Sandoval est intervenu auprès de jeunes défavorisés dans des quartiers sensibles. Ce qu’il y a vu l’a bouleversé, ce qui explique ce morceau narré depuis le point de vue d’un enfant de la rue qui ignore tout ou presque de la religion. En voici un avant-goût :

« I am the murderer, the pervert, sick to the core / I am the unclean, dope fiend, I am the whore / I am the beat down, mistreated, sexually abused (…) Are you the one that’s comes to set me free? / ‘Cause if you knew who I am, would you really want to die for me? / They say you are the cursed man, the one who hangs from this tree » (« Je suis l’assassin, le pervers, malade à l’âme / Je suis celui qui est impur, drogué, je suis la pute / Je suis battu, maltraité, abusé sexuellement (…) Es-tu celui qui vient me libérer? / Parce que si tu  savais qui je suis, voudrais-tu vraiment mourir pour moi? / Ils disent que tu es l’homme maudit, celui qui pend à cet arbre »)

(…)

« Well, I know this is the one and only son of God / So tell me, who the fuck is he! » (« Eh bien, je sais que c’est le seul et unique fils de Dieu / Alors dites-moi, qui c’est putain ! »)

Obligé de s’expliquer sur le choix de ce mot, Sandoval s’est dit « déçu » par les réactions de toutes parts, d’autant qu’un long débat avait eu lieu au sein du groupe pour savoir si oui ou non le terme devait être conservé dans le morceau final. Et c’est pour coller le plus à la frustration des jeunes qu’il a côtoyés que Sandoval a tranché sur cette décision.

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A propos de l'auteur

Image de : Esprit ouvert vers le monde, aussi bien apaisé que profondément rock'n'roll, Ghost erre dans l'immensité des paysages musicaux d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

1 commentaire

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  1. 1
    le Jeudi 22 août 2013
    indrova katka a écrit :

    « Pravda vítzí » = « Pravda vítězí »

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