David Bartholomé : sous le « Cosmic Woo-Woo », la finesse.

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Certains artistes ne savent pas se contenter de faire de la musique : il faut aussi qu’ils créent le lien. Il en est ainsi de David Bartholomé, auteur avec le groupe SHARKO de cinq albums studio et d’un Best Of, mais également - depuis 2001 - d’un journal web finalement publié sous format papier et souvent très personnel.

Se livrer à la fois en blog et en chansons peut certes conférer une certaine intimité à la relation, mais aussi donner faussement l’impression de connaître l’artiste.

Aussi le premier choc est-il visuel avec une tête quasi méconnaissable sans ses cheveux blonds peroxydés. Le message est presque trop facile à décoder : le naturel après l’artifice, le solo après le groupe et bing, l’homme peut enfin être lui-même, privilégier l’Être face au Paraître, livrer sa substantifique moelle. Un peu plus, et on se faisait avoir. Depuis la pochette du disque où son visage émerge d’une eau turquoise, jusqu’aux paroles de l’excellent Ocean Dry (« I was a just climber … Big mistake !  But I kept going down down down ») l’album semble avoir été écrit par un homme possiblement « noyé » (pourquoi pas suite à la douloureuse séparation d’avec son groupe ?), qui reprendrait tout juste pied par la grâce de son nouveau projet. Sauf qu’en fouillant un peu, on retrouve d’abord l’exacte même chanson jouée dès 2008 pour les inaperçus du métro, ainsi qu’une autre, We spent (« We spent our week end, spitting on each other ») qui aurait pu tout autant être écrite dans ce même contexte.

Erreur totale d’aiguillage donc, il faut bien admettre que le garçon nous a mené en bateau.  Alors on efface tout et on recommence, loin des vérités toutes faites et des grandes certitudes ; avec celle-là seulement qui s’impose : David Bartholomé est du genre de ceux qui s’y entendent comme personne pour emmener leur petit monde exactement là où ils l’ont décidé.

Sans doute serait-il faux de dire que David Bartholomé ne s’est malgré tout pas rapproché de lui-même ; la vérité est – comme souvent – entre les deux, car pour autant, il ne s’est pas franchement non plus coupé du monde. Bien au contraire a t’il, pour cet album, « suivi l’enthousiasme, au gré des rencontres », s’assurant la collaboration d’une chanteuse iranienne, d’une fanfare ou de choeurs, d’une cantatrice d’opéra, d’un joueur de « fiddle » (ce violon davantage folklorique que classique) ou d’un auteur compositeur canadien, Hawksley Workman. Collaborations toutes réussies, particulièrement pour cette dernière puisque Snow est sans doute le plus joli titre de ce disque, à la fois mélancolique et espiègle, exquise gourmandise au parfum d’autrefois.

Tout l’album se déroule comme avancerait un funambule en équilibre parfait sur son fil. On y trouve la grâce de l’art suspendu entre ciel et terre, le subtil dosage entre travail profond et facéties, rêve et réalité ; en grattant bien on y rencontre une sorte de clown blanc aussi, bien caché sous les atours du clown drôle.

L’autre choc est dans la musique. Adieu rock efficace ou plus encore, rythmes électroniques (surprenant et oubliable Dance on the beast). Plus personnel, ce disque à la voix chevrotante se promène depuis la guitare folk de Jeux Interdits (Never) jusqu’au reggae de Jamaïca (« This is the story, of a Batman in a wrong place […] I sold America I sold a reggae tune to a guy from Jamaica »). Pour Snow ou Everybody, le décor d’une enfance plus lointaine que nature se dessine au son des crépitements d’un vieux gramophone ou des sonorités d’un piano vintage - il faut dire que l’homme est un fan de cinéma et s’y entend comme personne pour faire resurgir les images d’un temps où les patins à glace étaient encore bois. En maître du jeu absolu, David Bartholomé s’essaie également au mix des genres avec Speak out (en duo avec Fanny Beriaux), mêlant sifflotement, trompettes façon Aristochats et petite musique digne des atmosphères du Magicien d’Oz (« Ce qui me faisait rire, c’était de faire des claviers californiens et puis de se retrouver sur la E 411. J’assume ma Belgitude »). We Spent n’est pas en reste en alignant harpe, claps et chœurs, une couche après l’autre jusqu’à un chant soliste qui se termine en gospel. Ocean Dry a des accents groove bien sûr mais aussi japonisants, tandis que l’artiste redevient l’amuseur public numéro 1 qu’il sait parfois être avec Moon (à voir sur scène pour son interactivité avec le public) ou In the middle of dont les rythmes jazzy et sautillants ramènent une fois encore à l’univers du cirque, aux antipodes d’un texte aussi pudique que touchant (« Don’t you look back / I’m standing in between / I’m caught in the middle of »).

Brouilleur de pistes, Arlequin émouvant sous son costume aux mille pièces, bien malin qui pourrait dire si le David Bartholomé de Sharko a changé ou s’il est resté le même. On peut toujours, en revanche, saluer sa délicatesse et son humanité avant de reprendre à son compte les paroles de Mars : « Thank you for the ride, far above the sky ».

Finalement, le secret de David Bartholomé est dans Sing, litanie qui se suffit à elle-même et comme cet album, rend un vibrant hommage à la chanson qui libère l’âme et nourrit l’existence. Une belle réussite, pour un poète saltimbanque d’une étonnante finesse.

 

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En savoir +

Le blog de David Bartholomé : http://www.davidbartholome.be/category/journal/

Cosmic Woo Woo a été élu « Album de l’année » en février, lors de la 9e cérémonie des Octaves de la musique (Belgique).

Sortie en France (et dans l’Univers entier) le 2 avril 2012.

Cadeau bonus, paroles de OCEAN DRY (courtesy of David Bartholomé himself) : Love’s my flavour, takes some climbing / But I keep going down, down, down, down / I was just a climber… Big mistake ! / And I kept going down, down, down, down / Love is mystery, is the climbing all ? / I’m going down, down, down, down / I was just climbing on top (of a mountain) / Hey Speedo, how do you keep this ocean dry and not my eyes ?/ Speedo, how do you keep this ocean dry and not my eyes ? / Cause I am swinging my fingers Crying and weeping… / My eyes sooth my fingers so keep this from happening

A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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