Cyril Mokaiesh : du rouge et des passions sauce major

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On oublie régulièrement pourquoi les majors restent à ce point détestables. Pour s’en convaincre à nouveau, il suffit d’abandonner de temps à autre autoproduits et indépendants pour que tout revienne comme une vague.

Comment ces gens là n’ont pas leur pareil pour instrumentaliser les grands sentiments, comment ils s’y entendent pour ridiculiser l’exaltation, comment, somme toute, ils ont depuis longtemps piétiné leurs idéaux pour rejoindre l’insupportable immoralité des marchands.

Ce n’est pas qu’on ne comprenne pas les enjeux économiques d’une entreprise, non. C’est plutôt que bien plus souvent qu’à leur tour, face à l’expression des désirs des artistes, les majors n’ont pas leur pareil pour rater le coche de la confiance et arranger à leur sauce des productions qui semblent s’éloigner terriblement de l’intention originale de leur auteur.

Les arrangements. Voilà précisément où le bât blesse.
Cyril Mokaiesh, – qui perd son groupe mais y gagne un prénom -, concède donc être passé par le filtre de l’arrangeur et réalisateur Philippe Uminski, lequel, nous explique la bio, « va bouleverser ses certitudes qu’il faudrait forcément en passer par le dénuement pour se faire entendre ». Or si l’envie de s’éloigner du rock pour passer à la chanson est parfaitement légitime, on comprend mal pourquoi le désir de « dénuement » a été tellement ignoré. Le plus surprenant, c’est sans doute de voir que les grands chanteurs de variété qui ont visiblement marqué le jeune homme (Brel, Brassens etc) avaient à l’évidence une couleur musicale justement un peu « grattée », comme une pierre à l’état brut, et que cet album en soit si loin. De s’apercevoir qu’au lieu de rechercher à réaliser un désir artistique, la maison de disque a tout au contraire cherché à le convaincre d’adopter ses vues, son emballage, son marketing avec sa cible supposée, ses techniques censées faire son chiffre d’affaire… De ne pouvoir s’empêcher de les imaginer examinant sous toutes ses coutures leur nouveau-produit-pour plaire-aux-dames-si-émouvant-avec-ses-jolies-révoltes, se demandant comment toucher un maximum d’acheteurs. D’être à ce point persuadé des heures passées par Mokaiesh à se laisser convaincre plutôt que celles passées par le staff à l’écouter.

Résultat des courses, le « dénuement » recherché passe complètement à l’as, dénaturant l’essence d’un Cyril Mokaiesh qui aurait rendu les armes malgré ses velléités combatives, jusqu’à cette pochette du disque le peignant pourtant comme un Gavroche des temps modernes.

Dommage pour cet album à la voix écorchée vive, qui aurait dû bouleverser sans réserve, et traîne au contraire dans son sillage, comme autant de casseroles, des arrangements ampoulés dont l’ambition à peine masquée est de séduire la ménagère de moins de cinquante ans. Adieu guitares bien trop électriques ou batterie forcément trop « boum boum », c’est un déluge de cordes indigeste ou d’arrangements mainstream à pleurer qui s’abattent sur les révoltes sincères de Cyril Mokaiesh, cherchant parfois aussi fort à ressembler à du Brel qu’il écoeure l’oreille d’emblée. Triste ironie pour ce Mon époque dont le texte fustige précisément ce temps qui « s’abreuve des tendres gens qu’elle effrite au couteau, …s’enrichi[ssan]t sur le dos de nos jolis printemps ». Vous avez dit Major ? La musique est un art auquel, décidément, la commercialisation créé des torts incommensurables.

Le jeune homme, pourtant, avait de belles ambitions ; revendiquant l’héritage de nos grands auteurs de chansons, ses impudeurs assumées en étendard, il souhaitait « dépouiller ses chansons de tout artifice » pour « mieux laisser respirer ses textes », dixit cette même bio accompagnant le disque. Raté, donc. Plus humaniste que chanteur engagé, il avait le recul nécessaire pour écrire un Communiste dont l’humilité un poil amusée aura pourtant échappé à tous ceux, nombreux, qui se seront arrêtés au premier degré (la chanson est partie d’une soirée entre amis et d’un amalgame). Raté encore. Alors que le malentendu persistera certainement longtemps, servi par l’indéniable puissance mélodique du morceau, le chanteur poursuit le récit de ses interrogations existentielles sur fond d’arrangements tantôt légers et guillerets tout en citant Renaud (Le sens du manège), grandes envolées lyriques plus proches de Calogero que de Ferré, petites bouffonneries et parfois, une voix un poil trop plaintive secondée en live par des sourcils en accent circonflexe.

Pourtant, il y a ces textes toujours, qui ramènent à l’auteur et font qu’on sait qu’il n’est pas dupe et qu’on lui pardonnera tout. Sa poésie, que l’on reçoit comme autant d’appels au secours, Le cri des essoufflés en tête : « D’avoir rêvé d’extase pour emballer sa vie, […] d’avoir souvent erré puis s’être vendu à des oiseaux si laids sur des branches si glissantes / d’avoir gardé fierté ou plutôt fait semblant […] C’est le cri des essoufflés, celui qui plane avant d’échouer [...] Et maudire, maudire son trajet ».

Comment s’acharner après ce type de confession, alors qu’une chance est donnée à l’espoir naïf revendiqué en remède au cynisme (on a ici une pensée émue pour Benoit Dorémus) ? Comment enfoncer celui qui chante « Si on se laissait porter à l’importance d’aimer à crever » (Tes airs de rien) après un sans appel « Faut croire en notre fièvre à vendre, faut croire au bonheur à défendre / Partout, puisqu’au bout, nos cendres se ressemblent » (Nos Yeux) ?

Cette profession de foi, il semble que les radios et les magazines l’ont comprise à l’étonnante unanimité (quoi, pas une critique un peu négative ?!), laissant à ce romantique qui rêve encore de liberté et d’un monde plus équitable le bénéfice du doute et en fait, la possibilité de récolter les fruits de ses choix.

Comme si, malgré tous les soupçons de variétoche possibles et imaginables, le garçon interpellait tellement qu’en aucune façon, on ne pouvait mettre en doute son authenticité.

« Aller voir où ça mène, au pire, on s’oubliera », c’est tout l’avenir que l’on souhaite pour la relation AZ / Cyril Mokaiesh.

A moins qu’une prochaine fois, sait-on jamais, Philippe Uminski se souvienne qu’il a usé ses fonds de culotte sur les mêmes bancs que Romain Humeau.

On a toujours raison d’espérer.

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A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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