Court, toujours : Festival du Court Métrage de Clermont-Ferrand

par Ophélie|
Il y a des rendez-vous que l’on ne manquerait pour rien au monde. Quitte à se lever aux aurores un matin gris de février pour traverser la France et s’enfermer ensuite dans des salles obscures.

Image de Festival Court Métrage Clermont Ferrand Aller « au Court », comme on dit à Clermont, c’est découvrir le paradoxe de consacrer un genre peu exploité en salles – le court-métrage – dans un festival ouvert au public, et pas seulement aux professionnels. Et c’est sans doute ce qui explique le fait qu’il soit devenu le deuxième festival de cinéma en France, juste après Cannes. Avant Deauville et Gérardmer, donc.

Première étape : concocter son programme. Cette année, pas de sélection « labo ». On préfère faire la part belle aux compétitions nationale et internationale, et réserver de l’espace pour deux-trois surprises.

On commence donc ce festival par Wardyat Yanayer (Emad Mabrouk), qui se déroule pendant les émeutes en Egypte. Ambiance de plomb dans la salle. Cela ne va pas en s’améliorant avec le film australien Ghost Train (rien à voir avec son homonyme iralndo-finlandais, lui aussi en compétition) de James Fleming et Kelly Hucker. Grosse claque pour ce documentaire gothique, au point de ne pas pouvoir applaudir et de rester cloîtrée dans notre fauteuil, telle une enfant dans un train fantôme. Le petit vieux qui tombe amoureux d’une danseuse de burlesque alors que sa femme est en fin de vie à l’hôpital a réussi à faire pleurer et sourire, en même temps.

Le reste de la séance permet de reprendre un peu ses esprits, jusqu’à l’incroyable film britannique Keeping Up With The Joneses de Michael Pearce. Deux pieds nickelés du banditisme prennent en otage la femme d’un homme politique. Évidemment, rien ne va se passer comme il se doit. Le drame se joue à chaque séquence, et pourtant, le rire est toujours présent (superbe scène où l’un des malfrats se bat avec un homme déguisé en poulet dans un fast food), tirant vers l’absurde pour mieux revenir au sérieux. On en ressort avec une furieuse envie de s’affranchir, de dire « merde » à ceux qui nous oppressent, et de chanter Bronski Beat très fort dans une voiture. Le festival s’annonce prometteur rien qu’avec cette seule séance.

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Toujours dans la sélection internationale, on reste charmé par l’esthétique des films néo-zélandais (Killing Phillip d’Adam Gunser) et coréens (The Incredible Shrinking Man de Baik Kim), par le sens de la mise en scène des Anglais (No Kaddish in Carmarthen de Jesse Armstrong), de la photographie chez le Belge Benoit De Clerck (les dunes de la mer du Nord dans De Honger ne m’auront jamais paru si lumineuses). On est agréablement surpris par l’audace des Scandinaves avec un film tel que A Living Soul (Henry Moore Selder), où un cerveau humain artificiel se met à développer une conscience.

Et on prend une claque, avec Meu Amigo Nietzsche du brésilien Fauston da Silva. Un jeune garçon des favelas, en difficulté scolaire, tombe sur un exemplaire d’Ainsi parlait Zarathoustra dans une décharge. Pour lui, c’est le début d’un périple intérieur pour déchiffrer ces signes, comprendre les mots et… les utiliser comme une bombe idéologique. Le film, au pitch pas forcément très sexy, s’avère être une merveille de poésie, un moment de grâce, de joie et d’optimisme. Ce n’est pas pour rien qu’il a reçu le prix du public pour la sélection internationale, ainsi que le prix du rire.

Du côté de la compétition française, on va qualifier la sélection de plus académique. Le palmarès salue le très moyen et un peu répétitif La Lampe au beurre de yak de Hu Wei en lui attribuant le grand prix. La Fugue de Jean-Bernard Marlin reçoit le prix de la presse et prix d’interprétation masculine pour Adel Bencherif (que l’on a déjà vu dans Un Prophète d’Audiard), à la réalisation sobre, serrée, austère parfois, lorgnant vers le cinéma de Kechiche et misant tout sur le jeu – certes très bon – des acteurs. De quoi remporter l’Ours d’or lors de la dernière Berlinale et d’être nommé au César du meilleur court. Mais pas au point de nous transporter.

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À côté des choix classiques du jury, un vent de fraîcheur souffle dans le public. Après avoir consacré Meu Amigo Nietzsche en sélection internationale, le commun des mortels plébiscite donc Inupiluk, de Sébastien Betbeder, également réalisateur du très bon 2 Automnes, 3 Hivers, toujours dans les salles. Pour en revenir au film au nom imprononçable (c’est de l’inuit), prenez deux Esquimaux (pas la glace) en vacances à Paris, guidés par deux Français bien gentils mais un peu paumés (magnifique Thomas Blanchard). Laissez agir les lacunes du langage et vous obtiendrez un film touchant, plein de poésie, inversant le rôle de L’Autre et proposant un cinéma intelligent sans être moralisateur.

Il y a aussi les bouffées d’air frais que sont Trucs de gosse d’Emilie Noblet, jeune diplômée de la FEMIS, et Le Quepa sur la vilni ! de Yann Le Quellec. Le premier a reçu le prix Canal+, témoignant la tradition de la maison pour les productions impertinentes ; le second est actuellement projeté en salles à la suite de Je sens le beat qui monte en moi, du même réalisateur. Deux films qui font rire, beaucoup, et qui parlent d’amour aussi. Deux films avec Finnegan Oldfield (retenez ce nom) et Alix Bénézech. Deux films qui aiment le cinéma au point d’en faire leur fil conducteur ; on comprend d’ailleurs le titre du Le Quellec en le voyant. Deux films qui nous rappellent que le cinéma est là pour nous raconter des histoires, pour donner vie à des personnages tous plus fous les uns que les autres (incroyable Bernard Menez en chef de troupe cycliste dans Le Quepa…). Deux films qui donnent envie de faire du cinéma, comme la petite fille de La Nuit Américaine d’Angélique (Joris Clerté et Pierre-Emmanuel Lyet) après avoir vu l’original de Truffaut.

Vient LA claque du festival. Le court dont on ne se remet pas vraiment, celui qui nous fait oublier celui qu’on a vu juste avant et celui qui sera diffusé juste après. Il y a des talents d’acteurs que l’on ne soupçonnait pas chez un bonhomme qui a déjà de la bouteille. La gifle, c’est Daniel Bevilacqua, dit Christophe, qui nous l’a donné par son interprétation magistrale dans Juke-Box d’Ilan Klipper. Seul film à concourir dans les deux compétitions (française et internationale), ce qui lui permet de remporter le Prix spécial du jury international, il retrace le parcours de Danny, ancienne star de la chanson qui a depuis sombré dans l’anonymat au point de s’enfermer chez lui, tel un ermite. Danny boit pour oublier, il se repasse ses moments de gloire à la télévision. Il collectionne aussi les juke-box, au point de virer à l’obsession. L’histoire est proche de celle de Christophe. Jusqu’à quel point joue-t-il un rôle, fut-il le sien ? A quel moment bascule-t-on dans la folie ? Bouleversant autant qu’impressionnant.

Bien plus que le long et ennuyeux Scars of Cambodia (Alexandre Liebert), qui a pourtant reçu les prix de la bande originale (que nous aurions plutôt décernés à Loik Dury pour La Virée à Paname) et de la photographie (malgré un gros problème de mise au point sur certaines images). Bien plus que l’incompréhensible voyage de l’âne maquillé en zèbre de Pedro Malheur (Camila Beltràn) qui s’est vu attribuer une mention du jury, ou de la vie de femmes-abeilles dans Nectar (Lucile Hadzihalilovic).

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Le festival, c’était une rétrospective américaine cette année, permettant ainsi de découvrir le photo-documentaire Terminal Bar de Stefan Nadelman, de voir sur grand écran le clip Nantes de Beirut filmé par La Blogothèque, de rire avec Michael Cera faisant du tir à l’arc avec un homme à tête de cheval dans Darling Darling de Matthew Lessner.

C’est une sélection polar (en partenariat avec la SNCF), plus drôle qu’effrayant, notamment avec La Femme qui flottait de Thibault Lang-Willar et Bad Toys II de Daniel Brunet et Nicolas Douste. Bad Toys II, subtil mélange entre Michael Bay, les Schtroumpfs, le film Lego et Logorama, primé en 2010 à Clermont-Ferrand avant de recevoir l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation puis le César du meilleur court-métrage l’année suivante.

Parce que Clermont-Ferrand est avant tout un dénicheur de talents. C’est Dónde está Kim Basinger ?, Logorama, L’Accordeur, primés respectivement en 2010, 2011 et 2012 avant de recevoir le César. C’est le triomphe l’année dernière de l’effroyable Avant que de tout perdre, en lice pour le César et l’Oscar du meilleur court-métrage cette année (on lui souhaite). C’est la découverte de Klapisch en 1987 avec In Transit, de Jeunet avec Foutaises en 1990, de Jan Kounen en 1994 avec Vibroboy. Peut-être entendrons-nous parler encore longtemps de Finnegan Oldfield, d’Emilie Noblet ou de Scars of Cambodia. Et surtout des maux bleus de Christophe et de ses Juke-Box.

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