Coup de tonnerre sur la presse britannique #1

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L’onde de choc du scandale des écoutes effectuées par le journal News of the World atteint l’empire de Rupert Murdoch et la presse, mais aussi la police et le pouvoir politique.

« Cette affaire va sortir des squelettes du placard », avait commenté le correspondant de la BBC, Tom Symonds, lors de l’arrestation en janvier 2011 de Ian Edmondson et Neville Thurlbeck du journal News of the World (NoW), journal le plus vendu au Royaume Uni, avec 7,5 millions d’exemplaires chaque week-end. Ces deux journalistes auraient commandé les services du détective privé Glenn Mulcaire, pour accéder à la messagerie téléphonique de personnalités, dont certains membres de la famille royale.

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Tom Symonds ne croyait pas si bien dire. Sept mois plus tard, un nouvel épisode de l’affaire des écoutes de NoW retentit. Le 4 juillet 2011, le tabloïd britannique est accusé d’écoutes sur le téléphone portable de Milly Dowler, une adolescente assassinée. S’en est fini. Le journal dominical vieux de 168 ans est fermé le 10 juillet. Quelques jours plus tard, le directeur de Scotland Yard, Paul Stephenson, accusée de lien avec NoW, démissionne. Rebekah Brooks, la directrice générale de News International, filiale de News Corp au Royaume-Uni, est arrêtée, peu de temps après avoir démissionné. Elle était rédactrice en chef de NoW lorsque certains délits auraient été commis. Quant à Rupert Murdoch et son fils James, qui dirigent News Corp, propriétaire de NoW,  ils sont convoqués au Parlement. Le baron de la presse nie toute responsabilité et affirme avoir été trompé par des responsables du groupe.

L’empire de Rupert Murdoch tremble

« Nous avons la réputation de faire du bon travail dans ce pays », a déclaré Rupert Murdoch dans le Wall Street Journal qui fait aussi partie de News Corp. Selon Philip Turle, journaliste britannique à Paris*, « la crédibilité et l’image de responsabilité de Murdoch dans l’opinion britannique est perdue ». Pour preuve, le retrait des annonceurs choqués par les méthodes sans scrupules utilisées par NoW. Mais l’empire News Corp, plus gros groupe de presse au monde peut-il s’effondrer ?

« Blessé mais pas vaincu », « l’increvable » empire de Rupert Murdoch n’est pas donné pour mort. Il peut s’en sortir. Certains médias présagent le « sacrifice » du fils Murdoch, James. Mis en cause pour avoir mis trop longtemps à réagir à ce scandale, ou pour avoir fait capoter le rachat de la totalité du bouquet satellite BskyB, James pourrait donc être l’un des boucs émissaires de cette affaire. Murdoch père déclare que la position de président du conseil d’administration de News International de son fils reste « inchangée ». Mais il est possible que les actionnaires de News Corp exigent son départ, comme l’écrit The Times du 21 juillet. Pour l’instant, il n’en est rien. Les Murdoch semblent en avoir rassuré quelques uns après leur audition devant le parlement britannique. Juste après cette commission, les actions de News Corp ont grimpé de 1,05%.

Il ne faut pas oublier que si le groupe est chahuté au Royaume-Uni, il y reste très fortement implanté grâce aux journaux influents et historiques The Sun, The Times et The Sunday Times. De plus, à 80 ans, Rupert Murdoch est extrêmement puissant aux Etats-Unis et en Australie, même si des enquêtes commencent à émerger aussi dans ces pays. News Corp y possède de nombreux titres, chaînes de télévision et production de films.

Mémoire Courte

News Corp s’en sortira probablement, car les anglais ont beau avoir été choqués et affectés par cet énorme évènement, ils ne pourront pas abandonner dans le long-terme la « culture du tabloïd » en Grande-Bretagne, comme la décrit Philip Turle : « La mémoire publique est relativement courte. Tout ne reviendra peut-être pas exactement comme avant, je l’espère, mais les britanniques garderont cet appétit pour ces journaux ». De toute façon, le magnat de la presse ne pourra pas être blâmé pour ces pratiques qui semblent étendues à toute la presse tabloïd.

Cette affaire aura-t-elle tout de même le mérite d’assainir les méthodes délictueuses de cette presse à sensation ? The Economist croit à une « ethical counter-reaction », un retour de l’éthique. Ce retentissement pourrait ramener un peu de déontologie dans cette « gutter press », cette presse du caniveau. Mais pour combien de temps ? Quand la concurrence infernale à laquelle se livre les différents titres poussera-t-elle à nouveau les tabloïds à franchir la ligne de la légalité ? Il faut vendre du papier avant tout, rappelons-le.

Pour mieux réguler les pratiques de la presse, David Cameron a annoncé vouloir remplacer le Press Complaints Commission (PCC), par une nouvelle entité plus transparente et efficace. Contrairement au Guardian, The Economist juge « pathétique » la gestion des tabloïds par le PCC. Mais il met aussi en garde contre le danger d’un contrôle trop stricte de la presse : « Une régulation de la presse par l’Etat serait une erreur. La presse s’est mal comportée, certes, mais c’est elle-même, et notamment The Guardian, qui a révélé la conduite de News International.»

Ce qui est sûr, c’est que le pays de la liberté d’expression n’acceptera jamais que l’on bride sa presse. Aussi nauséabonde qu’elle peut l’être parfois, ils préféreront conserver The Sun, News of the World ou The Daily Mirror qui participent à la pluralité des médias et à la vie politique, plutôt que de se plier à une régulation liberticide.

L’onde de choc du scandale des écoutes ne s’arrêtera pas à l’industrie de la presse. L’affaire est d’autant plus énorme, qu’elle est politique. Au centre, le Premier ministre, David Cameron. Le conservateur s’était mis dans une position délicate en engageant Andy Coulson comme porte-parole, alors que cet ancien rédacteur en chef de News of the World était en charge lors des délits présumés du journal. Accusé de liens trop proches avec Rupert Murdoch, Cameron a aussi dû être auditionné devant le Parlement. Les répliques de ce séisme médiatique ne devraient pas tarder à se faire sentir.

* Philip Turle est un journaliste britannique. Il est chef de service, au service anglais de RFI et professeur de journalisme bilingue à la Sorbonne.

A suivre, dans la deuxième partie de « Coup de tonnerre sur la presse britannique », les jeux de connivences entre médias et politiques et l’impact politique de cette affaire.

Crédit photo : World Economic forum / Flickr.

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A propos de l'auteur

: Fanny adore passer des soirées dans les salles obscures ou dans les salles de concert, mais elle préfère parler de trucs un peu moins glamours : les médias et la politique. Assister à une séance de l’assemblée nationale, une conférence sur l’opinion publique ou un débat entre deux responsables politiques ne lui fait pas peur. Elle adore ça. Elle est même devenue parisienne pour avoir l’occasion de le faire plus souvent. Mais, elle n’oublie pas d’où elle vient et soutient avec véhémence son groupe grenoblois préféré : The Melting Snow Quartet ( http://www.themeltingsnowquartet.com ).

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