Conte de notre temps ou il était une fois… Le Gamin au vélo

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Attendu comme par habitude, le nouveau film des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne Le Gamin au vélo sort ce jour-ci dans les salles françaises, deux jours après sa présentation cannoise. Les Frères s’imposent, le film émerveille et les comédiens resplendissent.

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Bref historique. Après des débuts dans la vidéo militante ou documentaire, Jean-Pierre Dardenne, ancien étudiant en Arts Dramatiques, et son frère Luc, formé de philosophie, réalisent deux premiers longs métrages méconnus. Falsch, tourné en 1986, raconte l’histoire d’un survivant Juif de retour sur sa terre natale après un exil américain, en quête de son passé. Je pense à vous, en 1992, narre lui l’histoire d’une femme qui part à la recherche de son mari, ouvrier sidérurgique, disparu après avoir perdu son emploi. Mais la véritable naissance du cinéma des deux Frères ne se fait qu’en 1995, avec la présentation à la Quizaine des Réalisateurs de La Promesse. Le film expose déjà toute la ligne du cinéma des deux Belges : l’importance des liens, familiaux et sociaux. Mêlant l’intime d’une relation père/fils aux problèmes plus amples de nos sociétés contemporaines – ici l’emploi de travailleurs clandestins – ce troisième « premier » film, naissance et reconnaissance d’un cinéma qui prendra toute son importance par la suite, explose à la figure des spectateurs.

Sous la pluie de récompenses que leur film obtient, Jean-Pierre et Luc Dardenne se révèlent aussi d’incroyables talents de dénicheurs. C’est ainsi sous leur caméra que naissent deux des plus grandes figures du cinéma belge, Olivier Gourmet et Jérémie Renier, père et fils à l’écran, et depuis, les plus grands collaborateurs des Dardenne. En 1999, ils reviennent à Cannes, mais cette fois en Compétition Officielle. Rosetta, le film qu’ils y présentent, est un film gris et d’un pessimisme morne, mais d’une humanité et d’une sincérité sidérante. On y découvre le trop méconnu Fabrizio Rongione ainsi qu’Emilie Duquenne, la Rosetta, le regard buté, fille perdue et têtue, acharnée dans son vœu de normalité et Prix d’Interprétation Féminine. David Cronenberg, alors Président du Jury surprend tout Cannes en accordant au quatrième film des Dardenne la prestigieuse Palme d’Or – avec remous. Ça y est, les Belges jouent sérieusement dans la cour des Grands.

Trois ans plus tard, nouvelle consécration. Olivier Gourmet, pour qui c’est la troisième collaboration avec les Frères, remporte le Prix d’Interprétation Masculine pour Le Fils, chef d’œuvre inégalé du duo belge. Si leur mise en scène, leur cadrage ou leur lumière atteint des sommets encore jamais atteints pour ce genre de cinéma, dit « social » ou si l’émotion, forte, sincère, entière et dévastatrice de leur écriture sont indéniables, la présence et la prestance de l’acteur, qui occupe la plupart du temps de dos une importante partie du plan est bouleversante et impressionnante. En 2005, les Dardenne retrouvent Jérémie Renier et les honneurs d’une Palme d’Or avec L’Enfant, l’histoire d’un jeune père de famille sans domicile fixe qui n’assure pas sa paternité. Dans le rôle de la mère, une nouvelle révélation, Déborah François. Le film a une toute autre force que leur précédant métrage, mais c’est une force quand même. S’attaquant encore une fois au lien père / fils, le film, d’un naturalisme pur et sans misérabilisme, émeut le Jury de Kusturica et les festivaliers. Enfin, en 2008, sous la présidence de Sean Penn, Jean-Pierre et Luc Dardenne obtiennent le Prix du Scénario pour leur Silence de Lorna, moins familial que les précédents, mais beaucoup plus social – film néanmoins mineur dans la filmographie des cinéastes belges.

Qu’en est-il alors de leur Gamin au vélo ? Si leur nouveau film reste dans la veine des précédents – toujours cette filiation, toujours ce suspens, ces hésitations, cette caméra qui colle aux personnages, cette Belgique déshéritée, ces déshonneurs sociaux, ces errances familiales, bref, ce cinéma réel, véridique, humain et naturaliste – on sort réjoui de la projection, comme si leur pessimisme donnait maintenant le sourire aux lèvres, voire le baume au cœur. Car Le Gamin au vélo est objectivement un véritable conte, et comme tous les contes, malgré leurs méchants et grâce aux gentils, la fin est belle. Le Gamin, c’est Cyril, douze ans, abandonné par son père dans un centre, son vélo comme monture. La fée, c’est Samantha, jeune coiffeuse qui décide de l’accueillir tous les week-ends chez elle. Le méchant, c’est Wes, trafiquant, dealer et manipulateur. La contrée, c’est toujours cette Belgique de la région Liégeoise, mais que les Dardenne filment cette fois à la lueur de l’été. Plus sérieusement, Le Gamin au vélo est une histoire d’amour. Plus précisément l’histoire de quelqu’un qui recherche de l’amour (Cyril qui poursuit son père), mais qui le trouvera là où il ne l’attendait pas, grâce à Samantha. Sans misérabilisme, les Dardenne re-filment leur Belgique en réinventant les formes de leur cinéma. Le grand renouveau ici, c’est tout d’abord une utilisation de la musique, absente jusqu’alors. Ensuite, comme il a était dit, c’est la lumière chaude de l’été, au service de leur histoire. Enfin, et c’est peut-être là la meilleure nouvelle, c’est la présence au casting d’une actrice-star, Cécile de France, Samantha, la Fée – une première.

Mais c’était censé ne pas être une surprise – il fallait s’y attendre. Les Frères Dardenne sont de formidables directeurs d’acteurs, comme il y en a que très peu. Cécile de France, la plus française des Belges, est tout en retenue, hors de la performance, incarnant avec une grâce inouïe son désormais plus beau rôle, qu’on devine si proche d’elle-même. En retrouvant sa Belgique et son accent, et en intégrant la famille Dardenne, elle se dévoile fabuleuse, lumineuse, charmante. Bien qu’au service seul du personnage de Cyril, elle détonne à chaque apparition, que ce soit en douceur ou en colère contenue. Le pire dans tout ça, c’est qu’elle n’est heureusement pas la meilleure : Thomas Doret, le Cyril en T-shirt rouge, boule d’énergie, de rage endormie, à la quête de son vélo et contre lequel Samantha va amoureusement se cogner, est la véritable pépite du film. On n’avait pas vu cela depuis… la veille, face à la prestation de Hunter McCracken, le gamin de The Tree of Life de Terrence Malick. La performance de l’un n’entame en rien celle de l’autre : on assiste juste, à 24 heures d’écart, à deux naissances d’acteurs. Un souvenir pour deux films, celui de ces regards d’enfants, tout en retenue, d’une tension extraordinaire, que bien des caméras devraient aimer.

Et si Le Gamin au vélo n’a pas la saveur d’un Fils ou d’un Enfant, il reste un merveilleux moment, où se grave, entre douceur et lumière, la présence d’un Cyril en roue libre qu’on verrait bien partager un Prix d’Interprétation avec un jeune Jack cosmique.

En savoir +

Le Gamin au vélo, de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Avec Thomas Doret, Cécile de France, Jérémie Renier et la participation d’Olivier Gourmet

Durée : 1h27

Sortie le 18 mai 2011

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: Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

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