Comptes et histoires du magazine Asies

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Laurent Passicousset, co-fondateur et directeur de la rédaction d’Asies, nous a confié les secrets de fabrication de son magazine. L’occasion de comprendre la vision qui anime cette rédaction pas comme les autres et de voir la machinerie que nécessite la création de ce support.

À une époque où la mort de la presse papier est annoncée à longueur de journée, il n’est franchement pas de bon ton de lancer un magazine d’enquêtes et de reportages. Malgré tout, Laurent Passicousset et Solomon Kane ont lancé en juin 2011 le leur, un magazine trimestriel exclusivement consacré à l’Asie. Quelque temps après la sortie du numéro 2, Laurent Passicousset nous raconte Asies en lettres et en chiffres.

De l’ESJ  à Asies

Image de Asies 1 Laurent Passicousset est sorti de la prestigieuse École de journalisme de Lille, l’ESJ, au début des années 90. Son attirance pour l’Asie l’a très vite rattrapé : «J’ai fait mon service national au Vietnam. Après quoi, je suis devenu correspondant pour des titres de presse quotidienne, des magazines et des radios en Asie. Au total, j’y suis resté dix ans. » De retour en France, il travaille pour des écoles de journalisme, l’ESJ tout d’abord, puis le Centre de Formation des Journalistes (CFJ), dont il assurera la direction en 2007 et 2008. Une fois redevenu journaliste indépendant, il ne trouve pas de supports satisfaisants où parler de l’Asie. « L’une des réponses, comme beaucoup de journalistes le font, a été d’écrire un bouquin.[1] L’autre réponse a été de chercher un support sur lequel s’exprimer dans la longueur. Comme il n’y avait pas grand-chose sur l’Asie, nous avons créé un magazine. » Le projet a démarré dès l’été 2009, mais il a fallu du temps aux fondateurs d’Asies pour sortir le premier numéro. « La société éditrice, Syndicasies, a été créée en octobre 2010. Il y a une grosse phase de murissement et de préparation avant le lancement du magazine en juin 2011. »

De Paris à Bangkok

L’organisation du magazine Asies est d’une complexité étonnante. Si le siège social de la société éditrice d’Asies, Syndicasies, est situé à Paris, la rédaction est basée à Bangkok. Aussi, le directeur de la rédaction, Laurent Passicousset, et le rédacteur en chef, Solomon Kane, sont séparés par plus de 9.000 km. « Grâce aux nouvelles technologies (Skype, visioconférence, etc.), il y a énormément d’échanges entre Bangkok et Paris. » Le magazine voyage autant que les idées qui le construisent. Une fois le numéro bouclé, il est envoyé en Espagne afin d’y être imprimé. Le magazine part enfin en direction des kiosques des pays francophones (France, Canada, Belgique) et des états asiatiques (Inde, Cambodge, Laos, Vietnam, Corée du Sud, Japon, Chine et Hong-Kong) ainsi que dans les boites aux lettres des abonnés.

L’équipe est tout aussi cosmopolite et tout aussi dispersée. Il y a cinq salariés permanents, dont deux à Paris et trois à Bangkok. Moins de la moitié du contenu (articles, dessins, photos) des premiers numéros a été réalisé par des Français tandis qu’un gros tiers a été fait par des journalistes asiatiques. Les quelques papiers restants sont l’œuvre de journalistes étrangers non asiatiques. Quoi qu’il en soit, tous sont déjà familiers avec leurs sujets et leur zone de couverture : « Il est rare que l’on envoie quelqu’un sur un terrain qu’il ne connaît pas. Il y a également beaucoup de gens qui sont résidents du pays sur lequel ils écrivent » affirme Laurent Passicousset.

La rédaction d’Asies a fait le choix de ne pas parler de toutes les «Asies». « Nous avons défini l’Asie comme étant à la fois l’Asie du sud, l’Asie centrale et l’Asie de l’est. Nous n’avons pas intégré les pays arabes et les pays perses par exemple. » Si l’équipe a choisi de raconter ces pays par différents biais (enquêtes, reportages, fictions, etc.), le but est unique : donner à voir la proximité qu’ils ont avec la France. « Notre idée, c’est qu’il ne faut pas seulement regarder l’Asie comme quelque chose d’exotique. Nous sommes en pleine interaction avec ces pays, que ce soit d’un point de vue économique, culturel ou sociétal […]. Sur certains sujets, il y a de l’information, sur l’économie, par exemple. En revanche, sur les conditions de vie des peuples asiatiques, les gens ne sont peu ou mal informés.

Asies en chiffres

Image de Asies 2 Au total, le magazine trimestriel est tiré à 30.000 exemplaires. La majorité d’entre eux vont venir remplir les kiosques français (26 200 ex.), tandis qu’une petite partie va être envoyée à l’étranger (1.800 ex.). Deux mille magazines vont dormir sagement à la rédaction en attendant d’être envoyés aux abonnés (près de 400 à la fin du mois d’octobre), aux bénéficiaires d’une distribution gratuite ou vont servir à alimenter les stocks. Cette organisation dantesque a un coût. Pour chaque numéro d’Asies, il faut compter environ 43.000 euros. Cette somme regroupe à la fois les moyens nécessaires à la création du contenu (15.000), à l’impression (15.000) et à la distribution (13.000).

L’équipe tire majoritairement ses revenus de la vente en kiosques, d’où son prix : 8,90 euros. À l’instar de Rue 89, elle propose également des formations payantes en  journalisme afin de compléter ses recettes. Plus original, « nous sommes en train de négocier notamment avec les chaînes hertziennes, la transformation de nos sujets d’enquête en magazine de télévision.  La télévision cherche souvent les idées dans la presse écrite, autant leur proposer en amont ».

Là où de nombreux journaux emplissent leurs pages de dizaines d’espaces publicitaires, l’équipe d’Asies a choisi de lui accorder une place discrète. Il y a en tout et pour tout 3 pages pleines de publicité dans les premiers numéros, toutes situées aux extrémités du magazine – deuxième et dernières pages. Par conséquent, seule une petite partie des revenus sont issus de la publicité : « Nous avons la volonté d’avoir plus de publicité. Mais nous ne voulons pas que nos lecteurs soient ‘victimes’ de notre succès dans ce domaine. Aussi, si nous avons plus de publicités, nous augmenterons la pagination. » Asies doit donc faire du chiffre s’il veut survivre. « Bien que cela dépende de nos autres recettes, nous ne pouvons pas être en dessous de 5.000 à 6.000 exemplaires pour atteindre l’équilibre. » Pari réussi pour le premier numéro : 5.265 exemplaires ont déjà été vendus en France ainsi que 680 à l’étranger.


[1] Philippe Papin, Laurent Passicousset, Vivre avec les vietnamiens, éditions de l’Archipel, 2010.

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A propos de l'auteur

Image de : Yves Tradoff s'intéresse à beaucoup de choses : http://yvestradoff.over-blog.com (work in progress)

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