Commémorations du 11 septembre : faut-il brûler le Coran ?

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Faut-il brûler le Coran ? Cette question à première vue anachronique est pourtant au cœur de l’attention médiatique depuis plusieurs jours. La raison ? Une déclaration de Terry Jones, pasteur de Gainesville (Floride, USA), selon laquelle il aurait l’intention de faire partir en fumée le livre sacré des musulmans le 11 septembre prochain, date du neuvième anniversaire de l’attentat contre le World Trade Center et le Pentagone. Il faut croire que la tradition des bougies se perd.

Commençons par le commencement. Avant toute chose, difficile de ne pas relever que le buzz médiatique que ces déclarations ont suscité est le reflet de tout ce que les journalistes ne devraient pas être : des rapaces prêts à faire d’un fait divers isolé (la congrégation de ce pasteur n’excède pas la cinquantaine de personnes) un évènement mondial. Ensuite, les divagations des groupes évangélistes américains ne sont pas nouvelles. Il y a fort à parier que les médias ne se seraient pas tant intéressés à la chose si Terry Jones avait brûlé un Coran un 23 mars ou un 15 juin.

Pour la défense de Terry Jones, il faut rappeler que les autodafés sont particulièrement appréciés du monde chrétien. Vers 40 apr. J.-C. Saint Paul brûlait déjà à Éphèse tous les livres qu’il considérait comme « curieux ». On se demande ce qu’il aurait fait devant les Œuvres complètes de Marc Levy, d’Amélie Nothomb ou de Florian Zeller… Quatre siècles plus tard les empereurs chrétiens organisèrent de grands rassemblements au cours desquels on brûlait divers trésors du monde païen. Puis, en 490 apr. J.-C., ce fut le tour de la bibliothèque d’Alexandrie. Nous passerons sur les moines irlandais, Charlemagne, l’éradication du monde cathare et l’Inquisition (qui d’ailleurs est d’origine juive, rappelons-le : Saul de Tarse fut tout de même l’un des premiers inquisiteurs). On en vient à se demander si l’autodafé ne serait pas tout simplement une tradition chrétienne.

Pour faire bonne figure le Conseil pontifical du Vatican pour le dialogue interreligieux a néanmoins affirmé dans un communiqué que ce serait « un geste de grave offense envers un livre considéré comme sacré par une communauté religieuse ». Nous sommes curieux de savoir ce qu’en pense le Pape Benoit XVI, pour qui le Coran est « une chose tombée du Ciel, qui ne peut n’être ni adaptée ni appliquée », en conséquence de quoi il affirme que « l’Islam est bloqué. Il est bloqué avec un texte qui ne peut pas être adapté »[1]. C’est ce même Benoit XVI qui avait cru pertinent de citer le 12 septembre dernier les propos qu’avait tenus un empereur byzantin Manuel II Paléologue, à des juristes musulmans : « Montrez-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau. Vous ne trouverez que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait ». Les chargés de communication du Vatican n’ont décidément pas un travail facile.

Les médias ne sont cependant pas les seuls à récupérer ce fait divers. Les hommes et femmes politiques s’en donnent à cœur joie pour fustiger les propos de ce groupe radical. Non seulement cela ne présente aucun intérêt, mais cela démontre aussi une fois de plus l’attrait de nos politiques pour la facilité. Ils auraient tort de se priver d’une si belle occasion de détourner l’attention du public des véritables problèmes qui minent la société.

La communauté juive n’est d’ailleurs pas en reste non plus, ne perdant jamais une occasion de rappeler qu’elle aussi a fait l’objet d’actes similaires (au 13ème siècle tout d’abord, avec l’autodafé du Talmud, puis en 1933 avec celui des « écrits juifs nuisibles », écrits parmi lesquels on trouvait pêle-mêle Zweig, Kafka, Marx, Freud ou Einstein). Primo Levi écrivait, en guise de préface à Si c’est un homme : « N’oubliez pas que cela fut, non, ne l’oubliez pas : gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, en vous couchant, en vous levant ; répétez-les à vos enfants. » Évidemment les erreurs du passé doivent nous apprendre à ne pas les répéter. Mais pourquoi ne parle-t-on pas autant de l’extermination des Rwandais ? Des Indiens ? De l’actuel génocide qui vise le peuple Karen à quelques kilomètres des touristes occidentaux, dans un pays où les journalistes sont interdits de séjour ? Ils ne figurent même pas au programme scolaire. De toute façon ça n’a plus d’importance : l’Histoire est désormais une option. D’ici à ce que la culture le devienne également, il n’y a qu’un pas.

Mais revenons à Terry Jones. 20 minutes nous apprend en outre que le révérend Larry Reimer, également de Gainesville, organisera le dimanche 12 septembre une lecture de textes religieux par des juifs, des musulmans et des chrétiens. Selon lui, « le problème n’est pas entre les religions, mais entre des fanatiques fondamentalistes qui existent de chaque côté. Juifs, chrétiens et musulmans sont plus que prêts à se tendre la main ». Dans la série des actions inutiles, une pétition de près de 2000 signatures sera d’ailleurs remise à Terry Jones la veille de l’autodafé. Il l’accrochera sans doute au-dessus de sa cheminée.

Au final on se demande dans quel camp le degré de stupidité est le plus élevé : dans celui du pasteur qui non seulement croit encore que des musulmans sont à l’origine des attentats du 11 septembre, mais qui en plus jette l’argent par les fenêtres en achetant un livre pour le brûler sans même le lire, ou dans celui de ceux qui lui accordent l’attention qu’il recherche. Lorsqu’il s’agit de faire de l’audience, le discernement ne fait décidément pas partie des priorités.

EDIT (10/09/10) : Le pasteur Terry Jones renoncerait à l’autodafé en l’échange de la promesse de déplacer le projet de construction d’une mosquée sur le site de Ground Zero. Notons au passage qu’il n’a jamais été réellement question de construire une mosquée sur le site mais uniquement à proximité. Il y a quelques heures néanmoins Terry Jones aurait à nouveau menacé de brûler le Coran, l’Imam Rauf ayant rejeté toute idée de négociations avec le pasteur à ce sujet, démentant par la même occasion toute promesse ayant pu lui être faite par les autorités américaines. A se demander si le pasteur n’a pas demandé une chose impossible dans l’unique but de paraître modéré et de justifier son comportement.

EDIT (13/09/10) : L’autodafé n’a finalement pas eu lieu. Mais au-delà de ce ridicule non-évènement, c’est la responsabilité des médias dans leur ensemble qui est mise en jeu. A la suite de la couverture médiatique démesurée dont a fait l’objet le projet du pasteur Terry Jones, cet incident minime est devenu une véritable affaire d’envergure internationale. Déjà des voix commencent à s’élever ici et là pour critiquer le rôle de la presse dans ce type d’affaires. Ainsi, voir par exemple l’article (en anglais) de Dan Kennedy, professeur de journalisme à l’Université Northeastern de Boston.

EDIT (20/03/11) : Finalement, le pasteur a ce dimanche brûlé le livre saint, estimant qu’il avait « tenté de donner au monde musulman l’opportunité de défendre son livre ».  La cérémonie fut selon lui un succès.


[1] Voir l’intéressant article de Daniel Piles : « Le Pape et le Coran ».

 

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Crédit photo : John Raoux

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

6 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 10 septembre 2010
    Mélissandre L. a écrit :

    tu viens de gagner une lectrice assidue!

  2. 2
    le Vendredi 10 septembre 2010
    salem a écrit :

    Actuellement, au cœur de l’attention médiatique, faut-il brûler le Coran pour agir contre le fanatisme islamique, ou contre la construction de mosquées ? C’est à mon avis répondre à la haine par la haine, en tant que Chrétien, nous n’avons pas à agir de la sorte. Votre idée Monsieur Terry JONES, est très mauvaise et inutile, si non qu’elle ne peut qu’encourager encore plus la haine entre les peuples et donner aux extrémistes de la voix. Je vous invite à renoncer à ce projet qui n’est pas digne des actions d’un Pasteur.

    Salem

  3. 3
    le Vendredi 10 septembre 2010
    ANDI a écrit :

    au nom de DIEU le tous miséricorde DIEU et le très miséricorde DIEU : quand dieu veut une chose elle se réalise mais si non elle ne se réalise pas :comme DIEU le dit, la religion c’est pour les gants intelligent et pour les personne qui ont peur de lui , en 2009 un bébé russe de 9 mois chaque jeudi tombait malade et le lendemain pendant 20 min des versets coranique apparaissait sur son corps et ces verset diffère chaque semaine ,et a Madagascar une femme avait le même cas mais il est écrit seulement DIEU (ALLAH), avant de faire une chose il faut savoir ce qu’on fait , car les musulmans aime jésus car la promesse de dieu est que si on ne croix pas a l’un de ces envoyer jamais on aura le paradis même si tu prie jusqu’à ton dernier souffle ,sait tu que dans le coran il est écrit que dans le berceau jésus il a déjà parler au gents autant qu’a sons age mure ….que DIEU nous guide tous dans le droit chemins avants de causer une catastrophe …….. DIEU EST GRAND CLAIRVOYANT ET SAGE

  4. 4
    le Samedi 11 septembre 2010
    Eymeric a écrit :

    Si on m’avait dit qu’il suffisait de menacer de brûler une cargaison de bouquins pour faire la une des tabloïds dans le monde entier, je ne me décarcasserais pas à essayer de réussir ma vie.

  5. 5
    Yves Tradoff
    le Jeudi 16 septembre 2010
    Yves Tradoff a écrit :

    Ce non-évènement stupide vient parfaitement illustrer la recherche systématique d’informations spectaculaires de la part des journalistes, qui cherchent par là une manière d’attirer l’attention du lectorat. Les torts sont toutefois à partager : on ne sait effectivement si les journalistes font du spectaculaire pour vendre plus de papiers ou si les journalistes font ça parce qu’ils ont constaté que le papier ne se vendait pas autrement. Afin d’avoir plus d’éléments sur la question, je vous conseille à tous la lecture (délicate) de l’excellent ouvrage de Géraldine Muhlmann, « Du journalisme en démocratie ». Elle y décortique de façon détaillé les critiques proférées à l’encontre des journalistes.

  6. 6
    Loïc
    le Jeudi 16 septembre 2010
    Loïc a écrit :

    C’est ce que Bourdieu décrivait comme étant l’éternelle opposition entre le « pur » et le « commercial », opposition que j’aime à transformer en lutte entre « ce qui est intéressant » (relations internationales, analyses de fond etc.) et « ce qui intéresse » (nouvelles locales, scandales nationaux, sensationnalisme).

    La faute est à mon avis à faire peser tant sur les journalistes que sur le grand public. Après tout, pour reprendre le titre de l’ouvrage que tu cites, Yves, les journalistes ne font qu’obéir aux principes même de la démocratie en nourrissant la masse avec ce qu’elle réclame à cor et à cri.

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