Ciné Lycée et la réforme culturelle de l’école

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Mesure phare de la politique culturelle dans les lycées fraîchement réformés, l'action Ciné-Lycée ressuscite les ciné-clubs version 2.0. Au programme, plus de 200 films à l'affiche en accès gratuit pour des projections dans les lycées, le tout sur une plateforme de téléchargement et de VOD. Retour sur la réforme des lycées par le prisme de cette action novatrice.

C’est en grande pompe que s’est déplacé mardi 4 octobre  Nicolas Sarkozy, accompagné d’un cortège de ministres allant de Monsieur « Culture » Frédéric Mitterrand à Madame « Internet » Nathalie Kosciusko-Morizet, au lycée Jean-Baptiste Corot (Savigny-sur-Orge). La raison d’être de cette visite est le lancement de Ciné Lycée, plateforme du patrimoine cinématographique mondial à destination des lycéens. Si la présence de Frédéric Mitterrand allait de soi, ainsi que celle de son homologue Luc Chatel (Éducation), on ne pouvait en revanche attribuer la présence de la Secrétaire d’État à l’économie numérique à un but tout innocent. En plein remous sur la loi Hadopi, l’action Ciné Lycée s’annonce comme une alternative, plus idéologique que pratique, à une certaine culture du piratage. En témoigne le logo « Tout savoir sur la loi Hadopi » figurant dans l’encart droit de la page d’accueil. En revanche, n’allons pas croire que cette louable action peut-être réduite à une prise d’otage, à une éducation à la Culture et au Cinéma avec un grand « C », rempart à une conception de l’œuvre d’art piratée, forcément amoindrie dans son statut. Elle est avant tout une prise en compte (tardive) des nouvelles pratiques culturelles des jeunes, tout en trouvant une place forte dans les réformes récentes du lycée et de l’éducation nationale.

Le retour des ciné-clubs

Voir renaître les ciné-clubs au sein des établissements scolaires, tel est le but de Ciné Lycée. Il est question également de simplifier l’organisation et d’étendre la pratique de cette activité grâce à l’internet. «C’était une idée du président de la République» a annoncé Luc Chatel dans une interview  à 20 minutes, , ajoutant que le projet devrait selon lui «permettre aux lycéens de découvrir le cinéma de façon collective avec des échanges et des débats, ce qui change du cinéma le week-end avec les copains ou la famille.»

L’étendue de cette pratique sera assurée par la plateforme Ciné Lycée : les lycées ne seront effectivement plus limités par leur fond propre de DVD puisqu’ils pourront accéder en toute gratuité à plus de 200 films libres de droits par le biais du streaming et du téléchargement direct. Pour cela, l’accès au film sera limité au professeur « référent culture », qui pourra désigner des lycéens « administrateurs » c’est-à-dire en charge d’organiser les projections. Ce référent, introduit par la réforme de l’enseignement secondaire, est désigné et chargé d’animer la vie culturelle de l’établissement, dont les fameux ciné-clubs. Il devrait également assurer des partenariats entre les établissements scolaires et les établissements culturels, apportant ainsi un enseignement de culture générale mis à l’honneur par le nouveau lycée.

Culture et sociabilisation, clé de l’intégration?

Autre point fort de cette réforme : le centrage sur le lycéen en tant qu’individu au centre du système éducatif et acteur associatif. Parmi ses éléments phares, on compte ainsi la prise en compte des activités extra-scolaires dans un livret de compétences réalisé par l’équipe éducative, pour l’instant au stade d’expérimentation, qui devra valider les acquis des lycéens, scolaires et personnels, tout au long de leur scolarité.

Il est à noter que les universités gratifient déjà leurs étudiants de points supplémentaires pour la pratique d’un sport, d’une activité artistique ou associative. Une campagne est menée actuellement pour encourager les jeunes adultes à effectuer leur service civique, remplaçant bâtard du service militaire. Si la première mesure peut paraître maladroite, elle est sans doute née du constat de beaucoup d’études sur le manque de sociabilisation en faculté, identifié comme l’un des vecteurs de l’échec des premières années.

Par l’implication des élèves dans son organisation mais aussi par la volonté de dynamiser la vie lycéenne,  Le projet Ciné Lycée s’inscrit, bien que dans une moindre mesure, dans cette démarche de sociabilisation: la plateforme singe même l’interactivité d’un site communautaire. Chaque lycéen peut ainsi voter pour le film qu’il souhaite voir diffuser dans son lycée, consulter les dates des projections prévues au sein de son établissement et les actualités du cinéma (sorties, festivals, etc.). La volonté première reste d’ouvrir les établissements d’enseignements à l’extrascolaire.

Dans l’air du temps?

Avec des pratiques culturelles se tournant depuis des années vers le visuel, Ciné Lycée se propose, en prolongement d’actions comme « Collège au cinéma » et « Lycéen au cinéma » qui existent depuis longtemps, d’initier les jeunes au langage de l’image. Ces actions, ainsi que l’approche du cinéma dans son ensemble, sont de plus en plus intégrés dans les programmes scolaires à l’occasion par exemple des enseignements de français et deviennent carrément indispensables aux vues de notre évolution vers le tout écran.



Retournons à Savigny-sur-Orge. Nicolas Sarkozy discute avec un lycéen, lui confie son amour du cinéma italien et d’Ingmar Bergman : la vidéo a fait le tour du web (voir ci-dessus), commentée par les journalistes, qui y voient une tentative de rachat du président, après le dossier houleux des retraites et de l’Hadopi. Ciné Lycée n’est-il pas d’ailleurs une tentative pour le président de montrer que la loi sur le téléchargement n’implique pas forcément une vision de l’internet rétrograde ? L’action introduit en tout cas une possible utilisation du réseau mondial pour la diffusion de la culture sous une forme libre, non-commerciale, sans s’opposer à la loi Hadopi. Un petit pas vers l’utopie 2.0, prônée par Nathalie Kosciusko-Morizet, l’internet source d’égalité? On peut se prendre à rêver. Mais ces utopies sont-elles suffisantes pour nous endormir sur les aspects les plus incriminés de la loi, tentative précipitée sinon liberticide, face à la conception nouvelle du droit d’auteur que devra impliquer l’internet? Qu’importe, Nicolas Sarkozy vient de nous présenter un projet qui sera sans doute accueilli unanimement, il peut se reposer quelques instants avant de retourner vers de nouvelles polémiques.

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En savoir +

La réforme du lycée: http://www.education.gouv.fr/nouveau-lycee/

La plateforme Ciné-Lycée: http://www.cinelycee.fr/

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

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