Chroniques des 33èmes Trans Musicales de Rennes

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On a tendance à les oublier, après le festival, mais les réflexes de début décembre reviennent très vite. Parcourir les rues du centre et slalomer entre les concerts dans les Bars en Trans (festival dit « off » à la programmation étoffée) et ceux organisés par les Trans Musicales. Croiser une foule de badgés aux alentours du village presse installé cette année dans l’Etage du Liberté. Et surtout, s’attendre à tout avec une programmation encore une fois dédiée aux découvertes du 1er au 3 décembre à Rennes.

French Touch à l’Ubu

Cette année encore, les différents groupes accompagnés par l’Association Trans Musicales à travers son dispositif d’accompagnement artistique étaient programmés à l’Ubu lors de concerts gratuits en début d’après-midi. Une bonne occasion de découvrir des groupes français, à condition de se faufiler dans une salle toujours aussi exigüe.

Pour nous, ces 33èmes Trans Musicales ont commencé jeudi 2 décembre, devant un écran d’ordinateur. Bienvenue en 2011, l’époque où même les arts vivants peuvent se vivre en ligne : c’est donc pour faire honneur à son époque que le site Commonecoute  propose une expérience « augmentée » de diffusion de concerts en direct. La particularité du site est la possibilité de s’ouvrir un compte et de commenter le concert, ces commentaires restant indexés sur la vidéo disponible après le concert. Installés dans les loges de l’Ubu afin de tester le service à l’occasion des performances des Spadassins et de Rhum For Pauline, nous voici donc dans la peau d’un commentateur sportif. Comme sur Twitter, le réflexe est pour le bon mot. Pas toujours très constructif sur la longueur sans le recul sur le concert, le concept a le mérite d’être ludique. Les Spadassins ont livré un très bon set qui transpire le garage et la pop des sixties. Bien menée par un chanteur qui entretient sa coiffure à pattes, les titres sont très marqués par l’époque qui inspire le groupe, mais ne sentent pas la naphtaline. On passe de sujets de société en sujets de santé publique (Christine, Verrine tu m’assassines) tout en twistant allégrement. Diabolique.

De leur côté, les nantais de Rhum For Pauline ont un guitariste friand d’afropop. S’ils ont encore quelques progrès à faire un niveau du chant, quelques titres sortent du lot. Le refrain de Walker’s Lament nous traîne dans la tête après le concert…

Vendredi, esquivant le succès prévisible des Juveniles, pour cause de Jeu de l’Ouïe aux Champs Libres avec Hanni El Khatib, nous avons assisté au rock sombre de Wonderboy. Une plongée salutaire dans un dédale de basse blues, d’harmonica en roue libre et de guitares efficaces. Samedi, c’est surtout le set de Mein Sohn William qui nous a séduits. Le bonhomme, seul sur scène, mélange allégrement électro 8-bits, blues, et expérimentations en tous genres grâce à une flopée de pédales de loop. Quelques surprises ont émaillé le concert et le public s’est montré un peu désarçonné devant ce curieux personnage. A voir.

Liberté, j’écris ton nom

Au Liberté le jeudi soir, l’ambiance était un peu terne. Pluie, bar délocalisé sous des tentes, fatigue de la semaine ? Quelle qu’en ait été la cause, on a senti les gens un peu hagards. Il faut dire que la programmation, mêlant des styles très différents, n’était pas folichone. Toutefois, la torontoise Saidah Baba Talibah a mis le feu en début de soirée avec un son nourri du meilleur de la soul comme des piliers du hard rock. Ses musiciennes ont d’ailleurs une sacrée pêche, et Saidah tient la route vocalement. Deuxième bon set de la soirée avec les danois Vinnie Who, menés par un garçon au look androgyne de 22 ans. Une sorte de curiosité qui cartonne pourtant au Danemark avec quelques titres radiophoniques tels Remedy, quelque part entre la disco et les Scissor Sisters. Le show est là, mais on a été plus intrigués que séduits. Mention spéciale toutefois au jeu de jambes des musiciens.

Pour la suite de la soirée, grosse déception avec Lewis Floyd Henry, à qui un petit bout de scène a été attribué pendant le changement de plateau derrière un écran. Le rejeton imaginaire de Jimi Hendrix, que le programmateur Jean-Louis Brossard a repéré jouant dans les rues de Londres des reprises du Wu-Tang Clan, a peiné à remplir l’espace d’une salle de concerts. On sentait l’énergie présente, mais la sursaturation de la guitare nous a empêché d’en distinguer les subtilités.

Isbells, c’est beau

Quelque part dans la programmation se cachait le groupe belge Isbells. Programmés au 4 Bis vendredi après-midi dans le cadre d’un Focus européen (les groupes sont accompagnés par le festival), les quatres musiciens ont fait des merveilles. Très doux mais pas gnan-gnan, le groupe mené par le flamand Gaétan Vandewoude a tricoté des mélodies de guitare, de ukulélé et de banjo assez irrésistibles.

Pendant ce temps là, au Québec

Petite incartade du côté des Bars en Trans, vendredi midi, pour un brunch québécois auquel étaient conviés programmateurs, artistes et médias des deux bords de l’Atlantique. Proposé notamment par le festival des musiques émergentes (FME) et les Francofolies de Montréal, l’évènement sur invitation était destiné à mettre en avant les liens de plus en plus étroits entre ces festivals et ceux de nos contrées. Dans une ambiance gourmande (une tourtière d’Abitibi-Tescaminingue et des bines à l’érable étaient servis), Monogrenade, programmé par les Bars en Trans la veille au Museum Café, a joué deux titres très doux en acoustique.

Du côté des Trans Musicales, la Belle Province était représentée par Colin Stetson et Galaxie, aux styles diamétralement opposés. Par sa démarche artistique radicale, Colin Stetson a tenu en haleine le Hall 4, vendredi soir. Virtuose des cuivres, Stetson nous invite à oublier la musique telle que nous la connaissons, pour la vivre comme une expérience totale et exigeante. Utilisant une technique de souffle continu lui permettant de jouer les notes tout en ajoutant une mélodie vocale, l’artiste crée des vagues tenant plus de l’hypnose que de la musicalité. Fascinant.

Samedi soir, Galaxie n’y est pas allé de main morte pour défendre son rock garage hyper énergique. Combo mené par Olivier Langevin et composé de membres d’autres formations montréalaises de talent, Galaxie n’a pas hésité à nous servir un battle de riffs de guitare pendant dix bonnes minutes. Tout ça nous a bien donné envie de découvrir leur troisième album, Tigre Et Diesel. « A cause de toi, le ciel est comme un dancefloor magnifique » (Piste 1).

Hey, Mister DJ

DJ, nom masculin : figure quasi divine ayant le pouvoir de faire bouger des foules plus ou moins importantes par la diffusion de a) vinyles (version Gloria Dave, hall 3 samedi soir) b) cds (en voie de disparition) c) sons qu’ils a créés. Peut se voir attribuer un trône de 4 mètres de haut et user des infrabasses pour assoir sa suprématie (Don Rimini).
Très bon mixes de Todd Terje juste avant SBTRKT vendredi soir. Silverio et Luz se sont disputé la palme de la classe, tous deux ayant fini le bide à l’air (voir ici et ).

Dans la famille Kütu Folk, je voudrais…

Nous ne pouvions pas passer à côté de la résidence de Kütu Folk à l’Aire Libre, surtout quand nos chouchous Evening Hymns y étaient programmés. Le label clermontois a la particularité de raviver le plaisir de posséder un cd, objets délicats cousus main. Nous n’étions donc pas étonnés de retrouver une décoration à l’honneur de la machine à coudre Singer dans le hall de l’Aire Libre, salle à l’acoustique de qualité située à Saint-Jacques-de-la-Lande, à quelques minutes du parc expo (une navette reliant les deux lieux aurait été la bienvenue).

Inaugurant cette soirée en trois parties, Garciaphone défendait son tout nouvel EP Divisadora. Pas loin de la pop de Grandaddy, les ballades mélancoliques ont pris leur envol sans difficulté.

Conclusion d’une tournée européenne de deux mois (nous avions couvert leur étape à Vannes avec Agnès Obel), le duo de Toronto Evening Hymns avait décidé de dévoiler quelques titres d’un nouvel album à paraître et intitulé Spectral Dusk. Jonas Bonetta, toujours aussi bavard sur scène, a décrit le processus d’enregistrement de l’album l’hiver dernier, dans un chalet quelque part près de Perth ; du hockey sur glace la journée, un feu de bois de la cheminée, et des soirées dédiées à l’enregistrement avec une bande d’amis. Sur You & Jake, on se retrouve avec eux, à partager une certaine idée de la sincérité artistique. Les plus beaux titres de l’album Spirit Guides, Cedars et Lanterns, ont été joués avec beaucoup d’intensité.

Pour conclure la soirée, le Kütu Folk Band (repabtisé Kütu Folk Experience par Jonas Bonnetta à la façon des groupes psychédéliques) a rassemblé sur scène tous les groupes présents pour des versions kütu-symphoniques de leurs titres. Bien que l’exercice fasse un peu colonie de vacances, la bonne humeur ambiante nous a piégés.

Hip-hop, don’t stop

Samedi, le hip-hop était à l’honneur avec quatre groupes que nous attendions de pied ferme.

A la Cité, l’islandais Epic Rain a proposé un set assez étonnant. Car c’est finalement à un exercice proche du slam et de la poésie que s’est livrée la troupe de trois artistes que l’on pourrait décrire comme suit : un conteur, un clown triste et un beatmaker, pour des ambiances entre abstract hip-hop et cabaret mélancolique. Ponctuant ses couplets d’une gestuelle de magicien, Epic Rain détricote le fil des apparences trompeuses, et on aimerait beaucoup lire ses textes à tête reposée pour en comprendre les subtilités.

Tout naturellement, le flow de Ghostpoet est venu prendre la relève. Une ambiance toujours aussi sombre mais bien différente, comme brouillée par un nuage de fumée électronique. Pas facile de distinguer les paroles du flow d’Obaro Ejimwe, qu’il débite sans répit, le rythme du batteur venant définir la structure. Un guitariste était également présent sur scène. La Cité est conquise, il faut dire que beaucoup étaient venus pour le projet du londonien. Un très bon moment entre deux eaux.

Au Parc Expo, découvrir sur scène le dernier album de Shabazz Palaces était notre leitmotiv. Malgré la difficulté de rendre sur scène les sons détaillés de Black Up, le duo de Seattle a su retranscrire les ambiances ambigües de leurs titres. Comme depuis les profondeurs de l’océan, le flow nous est parvenu déformé et étranger à cette planète. Les sons de batterie et de percussions ont donné une dimension plus tribale et beaucoup plus énergique à des titres comme Recollections of the wraith, un peu éteint sur cd.

Un peu plus tard dans la soirée, Spank Rock nous a laissés de marbre. Attitude surjouée, son mal calé pendant la moitié du set (bon, la faute ne leur est peut-être pas entièrement imputable), on n’était pas loin du kitsch. Seuls les titres Rick Rubin, extrait de Yoyoyoyo, le précédent album bien meilleur que le dernier en date, et Car Song ont pu sauver la mise.

Des guitares et un coeur

Image de hanni_el_khatib La suprématie des guitares n’était pas assurée cette année. Peu de groupes de la programmation pouvaient en effet se décrire comme purement rock. Avec l’annulation de la venue de l’iranien Kourosh Yaghmaei et son remplacement par Hanni El Khatib, la conférence du Jeu de l’Ouïe a été reprogrammée autour de la thématique du rock garage. Hanni El Khatib, californien ayant récemment fait paraître un très bon album intitulé Will The Guns Come Out, a imposé son style dépouillé et crasseux. Avec son batteur, ils ont repeint les murs de la salle de conférences des Champs Libres de tâches de sueur, de fonds de bouteilles de whisky et de fierté californienne.

Très tard samedi soir, les anglais Wolf People ont défendu quant à eux une certaine idée du psychédélisme. Dans la veine de Tame Impala, le groupe n’hésite pas à verser dans le folk électrique et épique. Malgré la voix assez peu assurée du chanteur, le groupe cultive de super mélodies et tout est très bien calé. Allez, sortez les flûtes de pan et on prend le magic bus pour Woodstock.

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Galerie de photoshttp://www.flickr.com/photos/transmusicales

Le très bon blog du festivalhttp://blog.lestrans.com

A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

4 commentaires

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  1. 1
    Samuel Cogrenne
    le Lundi 5 décembre 2011
    Samuel Cogrenne a écrit :

    Moi, mon passage préféré, c’est quand ça parle de Colin Stetson… « ’artiste crée des vagues tenant plus de l’hypnose que de la musicalité. Fascinant. » Tellement bien dit, tellement classe.

  2. 2
    le Mardi 6 décembre 2011
    Julia a écrit :

    Merci Sam, te sachant grand admirateur du monsieur, ça me fait doublement plaisir.

  3. 3
    Isatagada
    le Mardi 6 décembre 2011
    isatagada a écrit :

    Julia, cet article est une belle peformance, bravo !
    Je mesure encore une fois l’immensité de la sphère musicale ( je connaissais quoi, 2-3 noms de groupes ???) et ça me désespère …
    Encore une fois cependant, j’ai m’impression que Canadiens et Belges s’y entendent plus souvent qu’à leur tour pour sortir leur épingle du jeu. C’est l’impression globale que me laisse cet article, avec, aussi, une mise en avant des groupes du samedi et un constat (partagé semble t’il) de joyeux bordel logistique.
    Mais que le monde est vaste, décidément …

  4. 4
    Julia
    le Mercredi 7 décembre 2011
    Julia a écrit :

    Je te rassure, rares sont ceux qui connaissent plus de deux-trois noms à l’annonce de la programmation :)

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