Chronique du Cirque National

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7 septembre : cette journée fut marquée par la mobilisation nationale contre le projet de loi portant sur la réforme des retraites, mais aussi par la rentrée parlementaire. La session parlementaire a justement ouvert les débats sur ce projet.

Image de Façade du Palais Bourbon, Assemblée Nationale

« La réforme oui, la chienlit non ! ». Charles de Gaulle avait prononcé ces mots pour fustiger le désordre provoqué par les manifestations de mai 1968. Réforme et manifestation populairesemblent être toujours intimement liées aujourd’hui. Mais la rue n’est pas la seule à troubler l’ordre public.

Le mardi 7 septembre, l’Assemblée Nationale s’est embrasée. Lors des questions au gouvernement, les députés du groupe communiste sont subitement descendus de leurs bancs pour se regrouper au centre de l’hémicycle, devant le gouvernement. Ces parlementaires se sont mis à agiter des liasses de feuilles contenant les milliers de signatures de la pétition contre la réforme des retraites. Ils voulaient la remettre de force au gouvernement, mais les agents de l’Assemblée ont formé une chaîne humaine devant les ministres pour les en empêcher. Face à cette violence, les députés de la majorité ont surenchéri en se levant tous, agitant les bras, criant et scandant des « fascistes » et autres noms d’oiseaux à la mode. Le président a suspendu la séance pendant près de cinq minutes.

« Ici, c’est la maison du dialogue ! »

Par ces mots, le président de l’Assemblée Nationale, Bernard Acoyer, a tenté de rétablir l’ordre. Il a seulement récolté les railleries de toute l’assistance. En effet, cette phrase fait rire, d’un rire jaune et incommodant.

L’hémicycle ressemblait  plus à une arène où se confronte l’ardeur belliqueuse et irraisonnée des uns et des autres qu’à un havre de démocratie. On se bat, de façon systématique. Au centre, l’homme à abattre pour les uns, l’homme à encenser pour les autres. Autour du pugilat central, les députés UMP étaient excités comme des parieurs autour d’un combat de chien. Du côté gauche, lorsque les ministres étaient interrogés, à l’instar d’Eric Woerth, les cris au scandale fusaient aussi, allant jusqu’à rendre inaudible l’orateur. Il y avait de quoi rire, M. Acoyer, car dans cette assemblée, on ne s’écoute pas.

L’école du cirque

Déranger l’orateur de façon puérile devient un sport national. L’un des députés socialistes, Patrick Roy, en est le champion. Trublion, pantin ou même diablotin de l’hémicycle, l’homme à la veste et à la cravate rouge nous fait rire. Il lance des « Laaaaaaaaa ! », quand l’opposition annonce une vérité qui dérange le gouvernement. De sa voix forte, il crie des « menteurs », « c’est pas vrai » de sa voix forte et autres espiègleries.

Nul besoin de payer un billet pour aller au théâtre, l’Assemblée vous divertit. Outre le « One Man Show » de Patrick Roy, on observe les chaises musicales des députés qui vont et viennent à leur guise. On s’amuse, on boit presque le thé, ou, pour certains, on va sur Facebook. On entend également les boutades amères de certains députés. Lorsqu’un rapporteur de la commission des affaires sociales se moque de la proposition du groupe socialiste visant à taxer le capital pour aider à financer les retraites, un député de gauche s’écrie : « La finance peut payer… bah oui, mamie Zinzin ! ». Provenant des Guignols de l’info, cette référence satirique à Liliane Bettencourt n’a fait qu’amplifier la dimension grotesque de cette séance.

Toutes ces petites drôleries ont au moins eu le mérite d’empêcher le spectateur de pleurer devant ce spectacle pathétique.

C’est normal

« C’est normal, c’est la rentrée, ils sont tout excités, c’est comme mes gamins à l’école », répond l’un des agents responsable de l’accueil et de la sécurité de l’Assemblée quand on lui dit que la séance de questions au gouvernement avait été scandaleuse. Désabusé, cet homme met peut-être le doigt sur ce que cette journée a pu mettre en exergue. Les hommes (et les quelques femmes) qui nous dirigent ne sont pas sérieux. Peut-être ne sont-ils que des enfants indisciplinés, taquins et irresponsables ? N’importe qui peut légitimement se poser la question et trouver cela anormal, compte tenu de l’importance de leur fonction.

Au contraire, on peut se dire que c’est rassurant que des hommes politiques soient ainsi passionnés. Être si impliqué dans un combat politique sur le plan émotionnel pourrait être un gage de sincérité. Ces communistes avaient vraiment l’air grave et en colère.

Mais pourquoi ces parlementaires de l’opposition utilisent de telles méthodes ? Pourquoi en arrivent-t-il à ce stade ? S’ils se sentent obligés de faire des coups d’éclat pour se faire entendre, à l’image de leurs concitoyens dans la rue, c’est que l’Assemblée Nationale n’est effectivement pas la maison du débat. Les membres des différents groupes ne se respectent pas. Mardi, malgré ses tentatives sérieuses d’expliquer son projet alternatif et sa volonté de ne pas interroger M.Woerth sur les affaires qui le mettent en cause, le groupe socialiste n’a pas gagné davantage crédibilité aux yeux du groupe de la majorité.

Le citoyen français qui croit en ses institutions en ressort totalement dégouté et déçu, si ce n’était déjà le cas. Il sent que les parlementaires, ces élus locaux, n’ont pas plus de respect pour les institutions de la République que le gouvernement. Ce jour là, le débat sur les retraites n’a pas bougé d’un iota. Les protagonistes n’ont fait que répéter les arguments que l’on connait depuis des mois. Espérons que l’excitation générale était due à l’effet « rentrée des classes ».

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A propos de l'auteur

Image de : Fanny adore passer des soirées dans les salles obscures ou dans les salles de concert, mais elle préfère parler de trucs un peu moins glamours : les médias et la politique. Assister à une séance de l’assemblée nationale, une conférence sur l’opinion publique ou un débat entre deux responsables politiques ne lui fait pas peur. Elle adore ça. Elle est même devenue parisienne pour avoir l’occasion de le faire plus souvent. Mais, elle n’oublie pas d’où elle vient et soutient avec véhémence son groupe grenoblois préféré : The Melting Snow Quartet ( http://www.themeltingsnowquartet.com ).

3 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 16 septembre 2010
    Eymeric a écrit :

    Merci pour ton article! Je vais faire un constat pessimiste mais je ne pense vraiment pas que l’excitation des députés est proportionnelle à leur implication: il n’y a qu’a voir les chiffres des « absences » pour s’en rendre compte, à croire que certains ne viennent que de temps à autres pour toucher leur rente et se défouler un coup. Quant aux communistes, l’agitation et les pétitions en tout genre sont un sport national pour eux, il n’y a qu’à voir pendant la soit disant privatisation de la poste. Pour finir, je dirais que personne ne s’écoute, que ce soit la majorité ou l’opposition! Comment des socialistes, par exemple, se montrant si unanimes sur la question de la burka dans les débats télévisés et autres, se soient abstenus massivement au moment du vote, sous prétexte que la loi venait de l’UMP? Il n’y a aucune volonté chez les uns et les autres de partager la moindre idée, il y a une culture du conflit dans la politique française, là où ailleurs (en Suède par exemple) il y a une culture du consensus… ce qui fait que notre pays soit si peu moderne et continue à vivre sur des modèles (le modèle scolaire par exemple) complétement inadaptés.

  2. 2
    Yves Tradoff
    le Jeudi 16 septembre 2010
    Yves Tradoff a écrit :

    Il est très clair qu’il y a des choses à changer à l’Assemblée Nationale et plus généralement, dans la politique française. A commencer par le soutien systématique que les hommes politiques donnent à leur camp. Cela a tendance à privilégier les calculs arithmétiques au débat : la couleur politique majoritaire peut tout passer et la minorité, presque rien. Mais cette situation n’est pas uniquement le problème des hommes politiques. Il faut aussi que les citoyens admettent et soutiennent le fait que les hommes politiques puissent voter pour des projets allant à l’encontre de leur propre camp, quand il le juge nécessaire, et à ne pas soutenir uniquement les projets de leur parti. Un long chemin à parcourir en somme.

  3. 3
    le Jeudi 16 septembre 2010
    Fanny a écrit :

    On a effectivement l’impression que le vote à l’Assemblée reste une question arithmétique et systématique, et non pas un choix personnel.
    Pourtant, il y a souvent des voix dissonnantes. Mais elles respectent la plupart du temps le choix « officiel » de leurs groupes une fois dans l’hémicycle.
    Il serait intéressant de voir ce qu’il se passe dans d’autres assemblées européennes.

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