Musique et cinéma, le mariage du siècle ?

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Du 19 mars au 18 août 2013, la Cité de la Musique propose une exposition exceptionnelle sur l'importance de la musique au cinéma. Comment ce « personnage subliminal » peut altérer les sentiments du spectateur, changer la perception d'un film, voire même le transformer en chef d'oeuvre? L'exposition s'attarde également sur la relation entre réalisateur et compositeur, notamment les couples de légende comme Spielberg/Williams ou Leone / Morricone. Un parcours à la fois instructif et interactif.

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Dès l’entrée, la musique est de mise. Le visiteur, comme un clin d’œil, est accueilli par l’un des thèmes musicaux les plus connus de l’histoire du cinéma : Camille, de Georges Delerue, pour le film Le Mépris de Jean-Luc Godard.

L’exposition s’articule selon un principe très simple. Elle présente le mariage de la musique et du cinéma à trois étapes différentes de la production : la musique avant le tournage, la musique pendant le tournage et la musique après le tournage. Chacun de ces axes est présenté dans un espace rappelant celui d’un plateau de cinéma, très bien décoré, avec caméras et fauteuils de réalisateurs.

La musique avant le tournage

Comment une musique de film peut-elle exister avant un film ? Il y a plusieurs cas de figure.

L’adaptation d’une œuvre musicale au cinéma rend l’antériorité de la musique impérative, par exemple. D’abord le CD, ensuite le film.

Lorsque les Pink Floyd ont composé The Wall, ils avaient déjà derrière la tête l’idée d’un film… De même, le Sergent Pepper’s des Beatles a mené à la création du Sous-Marin Jaune, sorti en 1968. Un exemple par excellence de musique inspiratrice de film est Fantasia de Disney, dont 4 illustrations originales sont d’ailleurs présentées dans cet espace de l’exposition.

Néanmoins, pour certains réalisateurs, la musique joue un rôle tellement important qu’elle doit exister avant le tournage du film, voire même avant l’écriture du scénario, et elle se doit d’être originale, composée exclusivement pour ce film. Comme nous le montre un petit documentaire, c’est le cas de Sergio Leone et de sa collaboration mythique avec son ancien camarade d’école primaire, Ennio Morricone. Ainsi, la musique d’Il était une fois dans l’Ouest a été composée 7 ans avant la réalisation du film. Sergio Leone s’en est même servie pour convaincre les acteurs de jouer dans son film !

Certains réalisateurs ont d’autres manières de fonctionner, en s’inspirant de musique préexistante. C’est le cas de Michel Deville, qui notait les impressions que lui procuraient certains morceaux entendus à la radio ou en concert ; carnet d’ailleurs présenté dans une vitrine de cet espace de l’exposition. Présenté également, un témoignage du réalisateur Terence Davies, qui explique l’importance que ses souvenirs musicaux personnels ont dans ses films.

Dans certains cas, le réalisateur « joue » avec la musique, qui impose le scénario, comme c’est le cas pour l’ Homme qui en savait trop, d’Hitchcock, quand, pour couvrir le bruit, un coup de feu doit être tiré au moment précis où un coup de cymbale est donné durant un concert.

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Alfred Hitchcock lors du tournage de L’Homme qui en savait trop.
© Paramount Pictures © Universal Pictures

La musique pendant le film

Ici commence un petit saut dans le temps et un rappel sur le cinéma muet. Dès le début du cinéma, il y a eu volonté de synchroniser l’image et le son, de filmer la musique.

Comment faire ? Cette partie de la visite soulève les question du playback, de la prise de son, et montre les petits « trucs » qui existent pour donner le change… Car bien souvent, un réalisateur préfèrera un comédien capable de faire croire qu’il est musicien à un musicien capable de jouer la comédie.

Le visiteur pourra notamment admirer le violon qui a été spécialement conçu pour Emmanuelle Béart pour Un cœur en hiver, dans lequel elle interprète une violoniste. L’actrice avait pris deux ans de cours de violon spécialement pour jouer dans ce film. Elle était capable de réaliser les gestes d’une violoniste parfaitement ; en revanche, le son restait celui d’une musicienne débutante. On a donc construit un violon spécial, fourré au polystyrène avec un archer en poil de chamois, afin d’étouffer le son de l’instrument. La musique a été ensuite doublée au montage.

Autre petit « truc »: un acteur dont la main gauche a été doublée pour son rôle de joueur de banjo professionnel.

Cette partie revient également sur le métier de « musicien de plateau » (disparu aujourd’hui), qui jouait en permanence pour mettre acteurs et équipe technique « dans l’ambiance » d’une scène.

Cette technique reste néanmoins pratiquée aujourd’hui, comme l’explique Claude Lelouch. Pour lui, «la musique est le meilleur directeur d’acteurs». C’est pourquoi il demande à son compositeur Francis Lai d’enregistrer la musique avant ses tournage, afin qu’il puisse la faire écouter sur le plateau.

Petite pépite de cet espace: L’Assassinat du Duc de Guise, sorti en 1908. Ce film de 18 minutes est le premier enregistrement pour lequel une musique originale a été composée.

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Le cinéaste Steven Spielberg, le compositeur John Williams, et la chanteuse LisbethScott.
© Sally Stevens Pho

La musique après le tournage, ou post-production

Lors du montage d’un film, le choix de la musique est capital. C’est elle qui véhiculera émotions et tensions narratives. Elle peut servir de référence (musique burlesque sur une scène comique) ou de contrepoint (musique joyeuse sur une scène violente). Dès lors, pour le réalisateur, une question se pose : musique préexistante ou composition originale?

Cet espace revient de manière interactive sur ce choix et permet au visiteur de se prendre l’espace d’un instant pour un grand réalisateur. En effet, il est possible de visionner une scène de The Artist ou de Melancholia, et choisir de conserver soit une musique préexistante, soit le morceau composé exclusivement pour ce film.

Dans le même genre, au fond de l’exposition se trouve la salle de mixage. Le visiteur pourra réaliser son propre montage musical pour des scènes de Mesrine, l’instinct de mort, Gainsbourg, vie héroïque ou de Sur mes lèvres. Il pourra choisir le niveau sonore de la musique, des bruitages, des dialogues, etc.

Cette partie présente également des entretiens croisés des grands couples de réalisateurs-compositeurs (Spielberg/Williams, Audiard/Desplat, Lynch/Badalamenti,…) qui reviennent sur leurs parcours et leur manière de travailler ensemble. De même, elle propose de nombreux interviews et témoignages de cette espèce étrange qu’est le « réalisateur-compositeur », qui va écrire lui même la musique de ses films (espèce étrange qui compte notament parmi ses rangs John Carpenter, Michel Gondry, David Lynch, Alejandro Amenabar, Clint Eastwood, Julie Delpy, …). Le plus célèbre d’entre eux, Charlie Chaplin, allait jusqu’à écrire de nouvelles partitions pour la sortie en version sonorisée de ses classiques muets. On apprend d’ailleurs que, pour ne pas donner de concurrence à son personnage de Charlot, il ne composait pas de musique drôle et burlesque, mais préférait « une composition élégante et romanesque pour ses films, afin de donner une dimension affective au personnage, un contrepoint de grâce et de charme»… ce que ses collaborateurs avaient parfois du mal à comprendre.

Cet espace très riche possède aussi une vitrines de documents. On peut y voir la partition originale, au crayon, de grands classiques comme Autant en emporte le vent, La Planète des singes, Le Parrain, une collection de timbres sur les plus grands compositeurs américains, une lettre de François Truffaut proposant à Georges Delerue de participer à son prochain film, ou de Louis de Funès félicitant Vladimir Cosma pour la musique de Rabbi Jacob, le qualifiant de « très grand monsieur ».

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Gainsbourg, vie héroïque
de Joann Sfar, 2009.
Crédit: © 2010 ONE WORLD FILMS – STUDIO 37 – UNIVERSAL PICTURES INTERNATIONAL
FRANCE – FRANCE 2 CINEMA – LILOU FILMS – XILAM FILMS

La musique après le film

Le parcours courant sur les deux niveaux d’expositions temporaires de la Cité de la Musique se termine donc au sous-sol, avec un juke-box géant permettant d’écouter 80 thèmes de grands compositeurs. Tombés dans la mémoire collective, ils prouvent que la musique peut avoir une vie après le film.

Le clou du spectacle se trouve dans la salle de projection, où trois écrans géants diffusent en boucle, pendant 60 minutes, plus de 40 scènes de films cultes. D’ A bout de souffle à Vertigo en passant par La Haine, Lawrence d’Arabie ou la formidable scène de rasage du Dictateur, mariage parfait de la Musique et du Cinéma, et meilleure façon de conclure cet article :

En savoir +

« Musique et Cinéma: le Mariage du Siècle? », exposition à la Cité de la Musique du mardi au jeudi, de 12h à 18h.
Nocturne les vendredis et samedis jusqu’à 22h, le dimanche de 10h à 18h
Entrée de l’exposition avec accès aux collections permanentes du Musée : 9€
Tarif réduit : 7€20
Moins de 26 ans : 5€

Site de l’exposition : http://www.citedelamusique.fr/minisites/1303_musique_cinema/index.aspx

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: Martin Jeanjean est né en 1988 à Fontainebleau. Après être passé par le piano et la clarinette, il tombe amoureux de sa guitare, qu'il ne lâchera plus jamais, même après la Fin des Temps. Passionné d'art et de scène, il devient chroniqueur de théâtre pour Discordance, parce-que c'est franchement super cool. Egalement poète, il publie dans les revues "Borborygmes" et "Verso", et compte gratifier cette époque des poèmes qu'elle mérite; ce qui, croyez-le, n'est pas une mince affaire!

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