Catharsis et hubris, la tragique perfection des Maîtres du Désordre

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Jusqu’au 29 juillet se tenait au quai Branly l’impressionnante exposition mêlant expressions modernes du désordre et artefacts ethnographiques de tous ces mages, chamans et autres sorciers sensés contenir, communiquer voir mettre de l’ordre dans l’univers inexplicable qui est le nôtre.

Une exposition résolument conçue pour remuer le spectateur, dans le bon comme dans le mauvais sens de la secousse. Face à cette entreprise cathartique, au choix de l’année de sa création (c’est la fin du monde après tout !), on ne peut que s’interroger sur le succès de l’opération.

Comment parler d’art à des lièvres morts ?

La question de la scénographie artistique à l’heure du prémâché culturel est presque aussi essentielle que le questionnement de l’artiste. Comment transmettre son message à un public qui attend des réponses sans même s’être posé de question ? Pourquoi vient-on à une exposition aujourd’hui ? Par soif de culture, par curiosité ou simplement pour avoir l’anecdote la plus pédante, pardon intellectuelle à raconter à ses collègues devant la machine à café ? La réponse sera probablement le plus souvent parce que les médias se font le relai de cette manifestation, le visiteur, surconsommateur habituel aura simplement répondu aux  éternels stimuli de la communication. Un inconnu avouera d’ailleurs : « Je suis venu après avoir vu l’affiche qui semblait intéressante. » Sans en savoir plus, il aura probablement détesté cette expédition. Pourtant, il se peut qu’en creusant un peu, dans ce grand public qui se presse dans la jungle humide du Quai Branly on découvre ou fasse découvrir à quelqu’un qu’il a ri, devant l’incongruité de certaines pièces comme la performance éponyme de Joseph Beuys.

Vidéo de la performance

L’esthétique, la science du beau, n’est-elle pas étymologiquement ce qui a la faculté d’être perçu par les sens ? Ce qu’il faut maintenant se demander, c’est s’il est simplement possible de représenter le désordre du monde par une succession éclectique et hétéroclite d’œuvres, d’objets et d’installation ?

La transe de la forme et du fond

Ça commence en tous les cas par cette désorientation, on ne sait quoi faire de toutes ces pièces éparses et sans lien apparent. L’espace lui-même prévu pour mettre en valeur les objets présentés est un énorme labyrinthe chaotique. Grande structure de plâtre, de métal et de poussière. L’agence Jakob+MacFarlane s’est dépassée. On tourne, on est passé par ici, on repassera surement par là, nous sommes les tubes de verre du Jardin d’addictions (Christophe Bergauer et Marie Péjus (2010-2011), avec la collaboration des parfumeurs créateurs Les Christophs Verre soufflé, verre borosilicaté aux chalumeau, Inox et huiles.)

La perte de tous repères afin d’éviter la de retomber trop rapidement dans la mare de poncifs dans laquelle nous sommes plongés au quotidien. Qualifiée de « poétique » par certains, de « grand bordel » par d’autres, l’exposition chimérique aura surtout pour but d’amener le quidam à ressentir au travers d’un parcours ce qu’il n’est plus capable de ressentir tout seul devant une œuvre ou un témoignage simple. Le trajet mérite à lui seul un article pour rendre compte de l’ivresse et aussi peut-être pour remettre une fois pour toutes les pieds sur terre. Comme si pour arriver à contenir le désordre, tenter de le « maîtriser », il fallait en embrasser toutes les dimensions, s’y dissoudre d’abord pour mieux les comprendre.

La purgation des passions

C’est donc au beau milieu de ce ventre de baleine froid et surréaliste que la leçon s’avale sans doute le mieux. Mais au deux tiers, voilà que les rouages digestifs se grippent. On a du mal à comprendre comment certains sortent enchantés face aux horreurs affichées dans la dernière « salle » du musée. Entre les clowns-godemichets, les références directes aux fluides corporels, les couleurs plus criardes les unes que les autres, la sensation de tournis devient nausée, suffocation. La structure intestinale qui encadre la visite semble déverser ici toutes les merdes contemporaines que l’on voudrait faire passer pour de l’art. On a beau faire l’effort de trouver le Beau dans cet amas putride, il y a une sensation similaire à celle d’un fan de Madonna à l’issue d’un concert parisien. Le visiteur se sent floué, approche l’envie de hurler un grand « remboursé » avant de se raviser dans la cacophonie ambiante, puisqu’on ne l’entendrait de toute façon pas.

Après avoir hoché la tête de désespoir, on se rappelle d’Heidegger et de la possibilité de voir l’Art, non pas une expression du beau et du bon goût, mais plutôt comme une « mise en œuvre de la vérité. » Plus qu’un voyage exploratoire, les Maîtres du Désordre serait donc un voyage expiatoire qui permet de se rendre compte physiquement puis intérieurement que quelles que soient les tentatives, le désordre du monde ne peut se maitriser et encore moins à l’échelle humaine. On ne peut pas tout contrôler.Vous qui vous retrouvez  à vouloir courir et/ou couvrir toutes les expositions de l’été, vous découvrez une nouvelle fois que le désordre du temps vous a submergé et qu’il est trop tard pour poster votre papier ailleurs qu’à l’endroit même où il ne sera pas lu. De l’envie d’ouvrir une rubrique, « les expos qu’il fallait voir ».

En compensation, retrouvez les incroyables curiosités de l’expo dans le catalogue.

© musée du quai Branly. Photo Gautier Deblonde pour la plupart des clichés

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A propos de l'auteur

Image de : Mélissandre L. est une touche à tout, et c'est sous prétexte de s'essayer à tous les genres littéraires (romans pour enfants, nouvelles pour adultes, SF, chansons voire recettes de cuisine et plus encore) qu'elle se crée des avatars à tour de bras. En ce moment, elle se passionne pour la cuisine vegan et le crowdfunding, elle ne désespère pas de relier un jour les deux. Profile Facebook panoptique : http://www.facebook.com/Mlle.MelissandreL / Envie de participer à son dernier projet ? http://www.kisskissbankbank.com/marmelade

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