Casse ton Singe

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Vendredi soir, La Mangouste nous avait préparé une soirée à la sauce rennaise. Plus d’une dizaine d’artiste de tous horizons se sont succédés dans un tourbillon festif et sonore afin de nous maintenir éveillés de l’apéro jusqu’au brunch.

L’excuse de cette soirée dont l’excès semble être le thème : la revendication de se faire entendre à propos de la fermeture récente des portes de la Gare aux Gorilles. Qu’à cela ne tienne, les grands primates et leur copine la mangouste décident de se tenir la main et de casser la baraque à coup de concerts et beuveries interminables. On nous avait prévenus : casser son signe, en langage breton, c’est un peu faire la fête jusqu’à se pourrir le foie. La soirée se devait donc d’être intense, rythmée avec un goût de never ending story. Les litres d’alcool ingurgités ne suffiront peut-être pas à vous maintenir éveillés jusqu’au déjeuner chez grand-maman, qu’à cela ne tienne : un singe à la gueule hypnotique et résolument épileptique saura vous réveiller à grands coups de timbales, de happening en tous genres et de lancers de ballons. Et pour ceux qui ont survécu, le jeu en valait la chandelle. Car ce qui les a fait vibrer toute la nuit, ce sont plus les performances scéniques et musicales des artistes programmés, qui ont proposé des sets de qualité, que l’ivresse anecdotique d’un singe toxicomane. Une prog éclectique donc, mais stimulante, jouissive, faite de découvertes merveilleuses et d’hallucinations auditives. Une soirée qui nous fait presque espérer que demain n’arrive jamais.

LA BEFORE – POP IN – 19 h 30 -23 h 00

Les festivités débutent pour l’happy hour au POP’IN, haut lieu de l’indie rock et pop à Paris, connu pour sa déco Emmaüs, ses concerts intimistes en cave et sa bière cheap. 19 h 30 et déjà on sent que le public a changé. Loin, les habituels Parigots qui n’osent plus rire sur rien et rient pourtant de tout – car si l’on rit trop fort on est un peu dégénéré.

L’ambiance se veut fraiche, ludique et open minded. Démo en quelques morceaux avec CAPUCHON qui se lance sans fioriture et balance son franc parlé. Immédiatement, un vent nord-ouest-ouest investit les lieux, et la grisaille semble s’estomper pour laisser place à quelque chose qui renifle la bonne humeur, les soirées entre amis et le copinage sur la plage. Le public sourit franchement, on en vient même à rigoler lourdement. La chanteuse, au look à la Yelle et à la voix de Rebeka de Sexy Sushi nous raconte des histoires bizarres qui la feront rire aussi. On leur pardonne allègrement les quelques ratés, la chanson 2, « c’était la meilleure » disent-ils pour nous narguer brillamment, l’anti sèche des textes gravée sur le bras et parfois mal relue, « c’est notre deuxième concert et on n’a pas beaucoup répété » nous préviennent-ils comme pour s’excuser. La Petite Culotte à la rengaine entrainante, Les Martiens ou encore les Filles & Les Garçons nous sont servis avec humour et authenticité sur fond de musique électro, samplée et synthétisée. Le public est conquis et le petit groupe rennais s’est fait de nouveaux fans : « Je lui ai même serré la main !!! » hurle une fille en sortant.

En transition, un groupe qu’on n’attend pas forcément à cette place et à cette heure. LA PINCE (http://lapince.bandcamp.com/) finit de nous dévorer tous crus à grands coups de noise post-hardcore. Ces trois Bruxellois surexcités nous débouchent les écoutilles (ou nous le bouchent en fin de concert, c’est à vous de voir) sur un énergique punk crado à en faire lézarder les murs. C’est jouissif. C’est moins marrant que la première partie, mais ça prend aux tripes et ça vous donne une envie folle de vous friter avec votre voisin. Forcément, les plus peace du public ne suivront pas, et l’enthousiasme manquant, la cave finit par se vider. De toute façon, les jeunes ne savent plus faire de karaté dance style, et c’est ça le plus navrant. Depuis la cave, les dignes héritiers de Jesus Lizard font vibrer les chopes de bière du public vautré dans les canapés du 1er étage. Le set est court, mais ils reviendront, plus tard ce soir au Glazart.

À l’heure de la pause clope, une petite bouffée d’air frais s’impose. Derniers rayons de soleil et ça papote à tout va. Un jeune gringalet débarque avec son synthé et casse un tantinet l’ambiance : « Je suis obligé de commencer ma chanson dehors puisqu’il n’y a personne en bas » explique-t-il avant de se faire gentiment reconduire par le videur qui rigole moyen. Nous le suivons avec curiosité, il se présente « je m’appelle PIANO CHAT » (Allez faire un tour sur son site, le jeune homme a sorti son 1er EP chez Kythibong : Ours Molaire.). Grosse révélation de la soirée. Personnellement, j’en suis restée coi. Déjà, le mec commence à jouer de la guitare avec un archer. Et il le fait à merveille. Ensuite, ce génie tourangeau s’auto s’ample en direct, amplifie, mixe et fait monter la sauce jusqu’à rendre son auditoire complètement cinglé. Excellent guitariste, il s’enregistre pour pouvoir continuer sa chanson à la batterie, puis laisse les chœurs de sa propre voix suggérer son immense talent en un écho en canon interminable et bandant. Le mec est tout seul et fait monter la mayonnaise. Elle prend facile, et monte, monte, dans le cœur du public qui est comme en transe, hurle, danse, satisfait, ému, et va jusqu’à s’enflammer à la fin de son live. Musicalement, c’est hors norme. La particularité de Piano Chat de jouer seul ce que pourrait faire un groupe entier ne s’arrête pas là : il transgresse les genres, passant de la pop indé gentille au noise rock déjanté pour finir en explosion électro et complètement jouissive. Non, décidément, si Capuchon avait fait quelques fans, Piano Chat a fait l’amour au public. Si ça ne vous a toujours pas fait saliver, voici le clip de We always are foreigners réalisée par le Marceau Boré lui-même : http://vimeo.com/14571125.

Après cet orgasme musical, il n’en fallait pas plus pour nous remotiver à bloc pour la suite du programme. Direction le GLAZART, la while donc, la soirée à proprement parler puisque cette partie est payante et nous promet de massives pertes de sueurs et quelques courbatures.

LA WHILE – GLAZART – 0h30-6h30

Dès l’ouverture, nous sommes accueillis fièrement et à la manière d’une fête foraine, par une troupe de fanfares. On passe d’un concert incroyable à la fête au village. La chute est brutale et la remise sur pied longue et douloureuse. La fanfare reprend les classiques du genre, ce n’est même pas drôle, aucune compo personnelle. Formée il y a 6 ans à la fac de Nanterre, la troupe YOURI GARGARIZ semble tout droit sortie des Férias du Sud Ouest. Flanqués de leurs salopettes rose fuchsia et de leurs airs de bobos-jazz-manouche, j’en aurais presque eu la nausée. On aurait été sur les quais parisiens en plein mois d’août à jouer au haki sac et à boire du rosé, j’aurais peut-être pu l’admettre. Quand il s’agit de visionner une brochette de Coluches s’exciter sur des cuivres et faire leurs rigolos avec des chapeaux de paille, on dit non. Heureusement l’intro du while est rapide, mais comme ils s’occupent aussi de l’interlude au petit matin, on oubliera de passer.

Une sorte de vidéo clipée est projetée en continu sur le mur du dancefloor du Glazart. Un singe sous acides nous fixe et percute des timbales. A la vue du public, l’impression d’avoir pris l’autocar direction Évreux domine, et on se croirait en train de prendre des ecstas avec des technivaliens. Public éclectique pourtant, du teufeur au geek client de la Comicon en passant par deux trois racailles échouées ici par hasard. Les sponsors de la soirée ciblaient de toute façon tous azimuts. Des très Parisiens Technikart ou Trax, au site de soirées techno IllegalParty.com le tout relayé par ParisCampus. Ce beau petit monde se mélange et se brasse pour un rendu presque étonnamment naturel. Dans la foule, quelques blagues graveleuses sur les hipsters (qui ne seront pas au rendez-vous) « Oh mais attends, payer pour un concert c’est trop 94 ! », et à en entendre un des responsables de l’organisation chez La Mangouste « La soirée a ramené beaucoup de gens très différents, et c’était assez inattendu puisqu’en même temps se déroule la soirée du Syndicat du Hype à la Java, qui sont des amis à nous. Ils risquaient de nous piquer pas mal de public. C’est d’ailleurs pour ça que notre after n’est pas loin de leur soirée [dans le XXe, NDLR], pour en rameuter quelques-uns… Enfin, ceux qui auront le courage ! » After au BKO, anciennement Bamako Bar et seulement dans plusieurs heures.

En attendant, les NIGG DIANAMONDS (http://www.myspace.com/niggdianamonds) sont déjà à leur poste, derrière leur laptop, et ils nous entrainent dans leur tourbillon électro plutôt sexy. Plantés côte à côte comme deux barres parallèles, ils rythment leur set à base de mouvements souples de la tête et des épaules. Les deux acolytes semblent se réfléchir dans un miroir. Ils nous balancent de la french-touch-tropicale dansante et résolument clubbing. Tout l’intérêt du show vient bien du décalage entre la musique ultra énergique qui donne au moins envie de taper du pied, et leur position studieuse et concentrée comme si eux-mêmes étaient des machines prêtes à hypnotiser leur monde.

Nigg Dianamonds – We can dance

La transition est, une fois de plus, inattendue. Casser son singe, n’est-ce pas plutôt devenir dingue ? MALKHIOR (http://www.myspace.com/malkhior) chope le micro et nous voilà propulsés dans une autre dimension. De la variet version Katerine sur fond electro-clash, exhib’ et léopard inclus, bondieuseries et Jesus face en bonus. On nous dit musique burlesque, sauf que normalement le burlesque fait rire, et la vulgarité voire la provoc n’en est que le moyen. Là, il n’y a tout bonnement rien de rigolo. Si encore il avait la sex attitude de Hunx And His Punx qui se désape, mais toujours dans la convivialité, et aussi un peu pour se faire tripoter. La différence, c’est que chez lui, ça sent de chiqué et l’égo démesuré. Qu’un gourou auréole d’épines décide de nous faire un strip (sans le tease) et de dévergonder sa bonne sœur catin de musicienne à la gueule de Vampirella dégoulinante, tient plus de la provoc’ catho que du burlesque un tantinet sexy. Alors oui, forcément, ça sort de l’ordinaire, c’est « spectacle » et à priori branchouille. Mais alors non, des paroles qui sont aussi cyniques qu’une chanson de Booba, une énergie immense déployée dans l’unique but de provoquer, sans fond, sans âme, juste pour surfer sur la nouvelle vague française. Ils disent « Pute », on dit « Jesus » et l’argumentaire s’arrête net.

Malkhior – Je suis une Pute

Histoire de rempiler sans s’attarder, CARDOPUSHER (http://www.facebook.com/cardopusher) nous en fout une bonne dans la gueule avec un set extrêmement tonique et jouissif, aux confins de l’inexploré, mêlant breakcore et électro à dreads. Les influences jungle et hip-hop inhérentes au dubstep apportent lourdeur, tempo lent, mais aussi un peu de chaleur après le dernier concert sans envergure. Ce n’est pas forcément au gout de tout un chacun, mais le détour en vaut la peine. Ne serait-ce que pour la culture. Cardopusher vous emmène loin au pays du petri moite. Electro lente donc, mais novatrice et qui change un peu de l’éternelle french touch. Ici l’influence est britannique, on sent la pluie ruisseler sur la tôle du squat, le ciel est sans doute gris, mais inside, la chaleur des tropiques a su réchauffer les plus réfractaires. Une musique intelligente, un poil ambiante et à peine techno. On s’en passerait bien dans le métro, pour oublier qu’on va bosser.

Cardopusher – PaintBrush

La Mangouste avait décidé de nous anéantir ce soir. Animal destructeur par nature, on comprend à peine mieux le choix de l’enchainement des concerts. La Pince, groupe du before nous rejoue ici son breakcore punché. On ne reviendra pas dessus pour éviter la redondance. Le Public accueille plutôt mieux qu’au Pop’In. Il faut dire que le pauvre ne sait plus à quel saint se vouer et finit par abdiquer, s’offrant, en sueur et éthylique, prêt à danser sur tout ce que cette sale bête de mangouste aura décidé de leur servir.

Quand IGORRR (www.myspace.com/igorrrrrrrrrr) passe sur scène, on sent qu’on est en train de passer au hachoir. Déjà, cela fait plus 8 heures que le public tient vaguement debout à transpirer, danser et à user toute son énergie. La musique breakcore découpée au marteau piqueur d’Igorrr ne fait qu’achever les survivants. Extrêmement hallucinogène, surpiqué de samples en tout genre, de temps contre temps et de rythmo déformée, le set fait l’effet d’un shoot au LSD et au crack confondus. Un ugly world freak et violent. La fin du monde est proche et on sent qu’on sera les premiers à crever.

Igorrr – Excessive Funeral

Presque la fin, mais pas encore, deux groupes se succèdent, l’un ALTO CLARK (http://www.altoclark.net/) nous proposant une nintendo core sous drogues, l’autre CLOTAIRE PREMIER (www.myspace.com/clotaire1er) délivrant les derniers chocs destinés à réanimer le public en train de décéder.

Alto Clark était sûrement l’un de ces gosses privés de console dans les années quatre-vingt. Il en a rêvé toute son enfance et le voilà à l’âge adulte qui se venge de ce qu’il n’a pas eu. Comme pour envoyer se faire foutre tous les parents intolérants, il décide de jouer du 8 bits énervé et horripilant à la longue. Bricoleur du dimanche, ses instruments sont à base de jouets et de Game boys . C’est efficace, et amusant à la manière d’un GIF animé pixélisé et fluo. Expérimental donc, aussi ado attardé qu’arty touche-à-tout. Quand la musique ne fait plus seulement vibrer les oreilles, mais titille les cordes sensibles du monde de Peter Pan, des années quatre-vingt, et des souvenirs frustrés de l’enfance.

Alto Clark – Guetto Party

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Dernier lever de rideau avec Clotaire 1er. Il fallait bien de la grosse techno pour nous faire décoller de notre siège. Le mix est déjanté, passant d’un beat frénétique à du sample exotique, voire carrément détourné. Un set robotique au piano. De la musique black remixée à coup de basse épileptique. Ça part total en live, ça rend dingue, et le public portant désormais un masque de singe, bouge en un rythme plus ou moins fidèle et rapide. Telle une armée de macaques schizophrènes les plus féroces et acharnés offrent là au Glazart une énorme leçon d’endurance et de pétage total de plombs.

Clotaire Premier – 2-Dundee Apocalypse Clash

L’AFTER – BKO – 7h30 – midi.

La fête se poursuivait dans le XXe au BKO pour un set surprise et quelques cadeaux. Je n’aurai malheureusement pas le courage de suivre, quoique les litres de vodka RedBull m’auront pourtant laissée éveillée jusqu’à treize heures. Les yeux écarquillés, impossible de fermer l’œil, j’aurais donc pu casser mon singe comme il se doit. 17 heures de musiques live, est déjà un exploit en terme de sorties parisiennes, mais quand il s’agit en plus de gérer 3 lieux et une dizaine d’artistes aussi frénétiques les uns que les autres, on vous conseille d’être un minimum entrainé. Il a fallu qu’une poignée de Bretons nous montre ce qu’est « casser son singe » pour nous prouver une fois encore que Paris n’est pas la ville de la night.

Sportif donc, et intense, jouissif, exsudatif. Dommage que les plus irréductibles des Gaulois aient été si peu nombreux à profiter d’un after dont j’aurais aimé avoir des nouvelles. La mangouste a dû flyer à la sortie de la Java pour engrainer les derniers fêtards de la soirée du Syndicat du Hype. La rumeur disait que les premiers arrivés auraient droit à un croissant et à une trace… de sueur, donc.>

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A propos de l'auteur

Image de : Adepte de l'écriture cynique, je pose pour la première fois des mots sur un papier en 1997 et décide qu'à la lecture cela doit donner comme une musique. Après l'ouverture d'un blog LA VIE VALERIE! et un premier livre publié en aout 2011 chez Vuibert, provoc et rigolo sur le vintage « Habillez-vous vintage », je réponds aujourd'hui à mes premières aspirations : la rédaction d'articles sur les mondes de l'art, de la mode et de la musique via différents médias/magazines. L'écriture, sinon d'informer, ne doit-elle pas justement surprendre et bousculer ? Follow me sur Twitter : @valbaluchon.

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