Buck 65- 20 Odd Years

par Jo|
Véritable ovni musical venu du grand nord canadien, Buck 65 est de ces artistes difficiles à classer tant leur horizon musical est vaste. 20 Odd Years, son nouvel album est un voyage au coeur de ses influences hip-hop peuplées de samples folk, rock et de sonorités électro.

Image de Buck 65 - 20 Odd Years Malgré un titre évocateur, 20 Odd Years n’est pas un simple coup d’œil dans le rétro pour l’artiste. Créateur avant-gardiste, Buck a construit sur ces fondations hip-hop un édifice haut en couleurs mêlant les genres et les ambiances. Symboliquement, l’album s’ouvre sur un hommage à un autre grand artiste, Michaël Jackson : Michaël Jackson died today. Un hommage brutal façon Camus sur lequel il ne s’attarde pas, trop occupé à asséner de grosses basses sur l’auditeur avec une intro franchement hip-hop. Mais l’univers de Buck ne serait pas complet sans tous ces artistes avec lesquels il fusionne. Ainsi, il est capable de se mouvoir en crooner « bluesy » sur Whispers Of The Waves avec son compatriote illuminé Gord Downie ou encore de se transformer en vampire tueur avec l’excentrique Olivia Ruiz sur Tears Of Yours Hearts, un morceau Tim Burtonesque à l’image du dernier album de la belle.

D’un morceau à l’autre, Buck 65 multiplie les instants suspendus. Les ballades mélancoliques comme She Said Yes succèdent aux productions plus pop à la manière de Stop en featuring avec Hannah Georgas. De son coté, il se vante d’avoir sur cet album la plus belle voix féminine qu’il nous sera donné d’entendre dans notre vie en la personne de Jenn Grant. Une chose est sûre, Buck 65 ne se prend pas au sérieux, pire encore, il peut même devenir carrément enfantin comme sur BCC, une comptine exécutée avec brio sur une batterie hip-hop. Avec seulement 4 titres en solo sur 12, l’album tient toutes ses promesses. Bien que très travaillé, il garde une aura brute, spontanée et l’idée que les chansons sont composées lors de moments de douce folie intemporelle.

BUCK 65, l’interview

Gardien insolite de l’art ésotérique du hip-hop… C’est ainsi que Buck 65 se définit lorsqu’on l’interroge sur sa musique. Venu en France pour présenter son nouvel album, on découvre aussi que ce chanteur touche-à-tout est un passionné de culture française, de Gainsbourg et un grand fan du regrété Michaël Jackson. Rencontre avec un artiste sans compromission qui a fait de la France son nouveau terrain d’expérimentation !

Ton nouvel album est intitulé 20 Odd Years. S’agit-il seulement d’un coup d’œil dans le rétro ou as-tu travaillé dessus comme sur un de tes projets expérimentaux avec des méthodes nouvelles ?

Buck 65 : Quand j’ai commencé à élaborer l’album, je n’avais qu’une idée en tête : la mélodie. Je voulais que cet album soit mon album le plus mélodieux. Au cours de ma carrière j’ai réalisé que les mélodies les plus entrainantes, les plus puissantes venaient plus du chant et des refrains. Il y a quelques exceptions comme Seven Nation Army des Whites Stripes où les gens retiennent plus la ligne de basse du début plutôt que le refrain ou encore Iron Man de Black Sabbath. Si je voulais vraiment marquer le public avec mes mélodies sur cet album alors c’est aux parties chantées que je devais faire le plus attention. Malheureusement, le chant n’est vraiment pas l’un de mes dons à la base donc j’ai du m’entourer de gens pour qui le chant est une seconde nature. Par chance, j’ai beaucoup d’amis qui chantent très bien. Le titre de l’album est venu bien plus tard. Alors qu’il était presque terminé, j’ai réalisé que ma première véritable sortie CD remontait aux années 90-91. Il y a 20 ans ! C’est là que j’ai décidé d’utiliser ce projet comme une manière de marquer le coup. Il ne faut pas que les gens croient que cet album a pour but de faire le bilan des 20 années passées parce que le titre est juste anecdotique. En réalité je pense que cet album a plus vocation à se projeter vers l’avenir qu’à se tourner vers le passé.

L’album s’ouvre sur ces mots : « Michaël Jackson died today… ». Est-ce un fait que tu voulais véritablement mettre en relief ?

Buck 65 : Il était très important pour moi que l’album s’ouvre sur ces mots. La majeure partie de l’album a été fait après sa disparition (25 juin 2009, ndlr) et pour être honnête j’ai écrit cette chanson le jour de sa mort. J’étais en studio et j’ai appris la nouvelle au moment d’écrire les paroles de la chanson. Comme beaucoup de gens, j’ai été particulièrement touché par sa disparition. Difficile à croire que quelque chose comme ça pouvait arriver. C’est une perte inconcevable pour la musique. Voilà ce que je me suis dit : « Michaël Jackson vient de mourir, qu’est ce qu’on fait maintenant ? » Cet album c’est ce que moi je fais en réaction à sa mort. C’est ma manière de répondre à cette interrogation.

Y-a-t-il un sens caché derrière Zombie Delight ? Une connexion particulière notamment avec la chanson Rapper’s Delight ?

Buck 65 : C’est la deuxième fois que l’on me demande ça aujourd’hui ! En vérité, cette chanson est liée à celui dont on vient de parler – Michaël Jackson. Lorsqu’à sa mort j’ai repensé à sa carrière et à la relation que j’entretenais avec lui en tant que fan, il y a une chanson et un clip qui me revenait sans cesse à l’esprit : Thriller. Enfant, j’étais dingue de ce clip, j’ai du le regarder un million de fois. Avec le clip, il y avait aussi un making of où l’on voyait MJ danser et répéter la scène avec les zombies. Ça met revenu alors que j’avais déjà la musique du morceau. J’avais beaucoup de difficultés à trouver un thème qui collait à ce son. Tout ce que je sentais, c’était l’énergie de ce morceau, l’urgence qui s’en dégageait. De cette urgence, je suis venu à penser que je pouvais faire un titre où je prévenais les gens d’une catastrophe qui allait arriver. D’où l’urgence et la panique ! La grosse batterie et le sample tatatata véhicule cette idée de panique. Puis tout s’est recoupé, j’ai pensé à Thriller, aux zombies dans le clip et je me suis dit que je devais prévenir les gens sur cette attaque de zombies. En réalité il y a une rime dans la chanson qui dévoile un peu le mystère : « One weird thing is that they are excellent dancers » (la chose étrange c’est que ce sont d’excellents danseurs [les zombies, ndlr]). Où est-ce que tu peux voir des zombies qui dansent super bien à part dans le clip de Michaël Jackson ! La connexion avec Rapper’s Delight est donc moins évidente mais je vais trouver un moyen d’en établir une.

En parlant de ça, tu te dis fan de hip-hop, mais adhères-tu à cette culture urbaine et à l’esprit de contestation qui a en partie fait le hip-hop, ou n’est-ce pour toi qu’un moyen de t’exprimer en chanson ?

Buck 65 : Ma relation avec le hip-hop a beaucoup évolué. Pour moi, cette musique reste la musique que j’écoutais quand j’étais au lycée. Pour moi comme pour beaucoup d’autres, c’est la musique que l’on écoute à cette époque où l’on cherche son identité qui fait de nous ce que nous sommes, au moins en partie. Le hip-hop a vraiment commencé à exploser à cette époque de ma vie (1986-1989) et j’ai été pris par cet élan. Le hip-hop dans ces années-là n’était pas encore mainstream. Les labels qui sortaient des disques hip-hop étaient indé. Comme cette musique était encore marginale, son public était disparate, il s’agissait de geeks de la musique comme moi qui adoraient disséquer la musique pour en reconnaître les samples. Les beatmakers cherchaient des samples provenant d’obscurs vinyles, des boucles que personne ne connaissaient.
Du coté des rappeurs, les meilleurs Mc’s à ce moment étaient jugés sur leur technique et la complexité de leurs rimes. Au début des 1990’, tout a changé avec l’arrivée de Notorious BIG et 2Pac. Ils ont débarqué avec des lyrics au contenu plus personnel et plus autobiographique. Plutôt que de rester cet art ésotérique et technique, le hip-hop est devenu une expérience que l’on peut transmettre. En d’autres termes, c’est l’art de partager sa vie ou la vie que l’on voudrait avoir. Quelqu’un comme Bruce Springsteen est considéré comme le chanteur rock du peuple et la base de ses fans est constituée de citoyens lambda. Dans un sens, je pense que Biggie et Pac étaient les Bruce Springsteen du hip-hop. En parallèle, c’est à cette époque que, moi, j’ai commencé à ne plus me reconnaître dans cette musique. Ce n’était plus seulement une musique pour nous autres geeks bizarres, c’était devenu la musique que ma sœur écoutait. A partir de là tout a changé, tous les secrets de fabrications se sont envolés tout comme le Dj. Donc je m’en suis remis à cette musique hip-hop que j’aimais étant jeune et que je pouvais comprendre.

Tu as dit dans une interview que c’était une forme de musique conservatrice. Hors, les choses commencent à changer et le hip-hop s’ouvre maintenant. Penses-tu que ce soit une véritable ouverture ou que l’on se dirige vers une forme de musique plus pop que hip-hop ?

Image de Buck 65 @ Paris - 22-02-2011 Buck 65 : En effet, le hip-hop s’est plus que jamais ouvert au monde et aux autres musiques. Dans un sens, c’est positif puisque ça lui a permis d’avoir un succès sans précédent. Mais honnêtement pour moi ça en a fait quelque chose de moins intéressant artistiquement. Je ne cherche pas à viser tel ou tel rappeur en particulier. Historiquement, la même chose est arrivée à tous les mouvements qui ont d’abord été underground puis ont pris la voie mainstream. Ce processus implique toujours une simplification de l’art. Ce qui est fascinant pour moi quand je m’attarde sur la transformation du hip-hop surtout aux Etats-Unis, c’est la question de la race et son évolution. Beaucoup de gens maintenant ont tendance à penser que l’on vit dans un monde post-racial où l’égalité prime et le racisme n’existe plus. Je n’y crois pas, je pense au contraire que le racisme est plus présent que jamais même s’il s’exerce de manière plus subtile.

L’exemple le plus frappant pour moi c’est quand Kanye West a repris un sample de Daft Punk pour sa chanson Stronger. Tout le monde s’est extasié devant le fait qu’il puisse reprendre du Daft Punk. J’ai l’impression que si c’était un blanc qui avait repris ce groupe, il n’y aurait pas eu autant d’exaltation. J’interprète cette exaltation ainsi : « N’est-ce pas étonnant qu’un noir ait des gouts musicaux aussi éclectiques, je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’il aime l’electro français». Premièrement Daft Punk n’a pas attendu après Kanye West pour faire de la bonne musique. Deuxièmement, Planet Rock, l’un des tous premiers tubes hip-hop d’Afrika Bambaataa était déjà inspiré de la dance européenne de l’époque. Il n’y a rien de nouveau ! Le hip-hop s’est toujours accaparé différentes musiques pour les insérer dans sa propre matrice. Aujourd’hui, on ne se concentre plus sur la technique du rappeur mais sur l’apparat, contrairement à l’époque où j’ai découvert le hip-hop. Cette époque était plus post-raciale que celle dans laquelle nous sommes. Voilà pourquoi je m’en suis éloigné pour garder cette dimension philosophique et artistique que je ne retrouvais plus.

Tu as vécu en France pendant 6 ans et tu as déjà travaillé avec de nombreux artistes français (Olivia Ruiz sur cet album ndlr), quelle est ta relation avec la musique et, plus largement la culture française ?

Buck 65 : La culture française me passionne. J’ai commencé à m’y intéresser avec le cinéma français. Quand je suis arrivé ici pour la première fois, je pensais à ma carrière en priorité. Puis, par l’intermédiaire de ma petite amie de l’époque, j’ai découvert Gainsbourg, Brel et Brassens. En France, les paroliers sont de véritables poètes qui explorent vraiment les tréfonds de l’âme humaine et ne restent pas en surface comme le font les chanteurs de pop aux Etats-Unis. Avant de travailler avec Olivia, j’avais déjà collaboré avec La Caution et d’autres artistes underground. Ce qui me frappe dans ce pays c’est l’omniprésence à la fois historique et contemporaine de la culture. Ainsi, les étudiants français ont été dès leur plus jeune âge introduits à différentes formes d’art contrairement aux américains. Aux Etats-Unis, le marketing joue beaucoup tandis qu’en France, les jeunes sont peut-être capables plus rapidement de faire leurs propres choix. Ici, je me suis créé un public plus rapidement que n’importe où malgré la barrière de la langue. J’ai l’impression qu’ici on m’écoute de la façon dont j’ai toujours eu envie d’être écouté. Alors bien entendu, je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. Dorénavant, je vais m’attacher à avoir cette touche française sur chacun de mes albums.

Crédits photo : Phil Abdou

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Site officiel : http://www.buck65.com/

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