Brothers – Jim Sheridan

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C’était dans les années 80. Rappelez-vous (pour ceux qui les ont vécues bien sûr)… les Stephen King et autres Clive Barker nous ramenaient l’horreur sur le pas de nos portes, dans nos quartiers, sous la lumière de nos réverbères, dans les ténèbres de nos placards.

C’était délicieusement kitsch ou gore mais on y croyait, car tout était bon, pourvu d’oublier la guerre froide, et l’incertitude de cette fin de millénaire en se focalisant sur des être inhumains aux vertus apotropaïques.
Dans ce bestiaire fantastique, une figure ressortait plus particulièrement.
Une figure que l’on retrouve régulièrement, et qui, trente ans plus tard, connaît aujourd’hui un joli ‘revival’, j’ai nommé : le zombie.

Non, vous ne vous êtes pas trompé de chronique. Non, votre humble serviteur ne s’est pas trompé de salle de cinéma, allant voir un film d’épouvante à la place du Brothers de Jim Sheridan ( My Left Foot, Au Nom du Père). Il a juste été frappé par cette cinglante analogie entre les films de morts-vivants et le septième long-métrage du réalisateur/scénariste irlandais.

Car c’est bien d’une histoire de revenant dont il s’agit là.

Pourtant, pour Grace et Sam, couple uni et sans histoires, la vie semblait être taillée dans une routine simple et heureuse, à peine chahutée par les missions de ce dernier, militaire de carrière régulièrement envoyé à l’étranger dans le cadre de l’ONU.

Mais dès la première séquence, on sent la faille, cette peur irrépréhensible de perdre l’être aimé, qui fissure légèrement cette image d’Epinal de la belle famille middle-class des Etats-Unis d’aujourd’hui.
Le sourire figé de la bonne épouse, les larmes vite écrasées dans les yeux de l’aînée des deux filles (la petite Bailee Madison, toute jeune actrice absolument incroyable de sensibilité, véritable baromètre émotionnel du film), l’air faussement maîtrisé du chef de famille.
Oui, ça sent déjà l’orage.

Jim Sheridan, fidèle à sa réputation de réalisateur néo réaliste, dirige un trio de stars éblouissantes ( Natalie Portman, enfin dans un vrai rôle de femme/mère, Jake Gyllenhaal faussement détaché et Tobey Maguire, méconnaissable en militaire de terrain), sans jamais abuser de leur célébrité, avec réalisme et un vrai souci de cohérence sociale.

Ainsi, quand Sam va chercher son frère Tommy à sa sortie de prison, les cartes sont déjà bien distribuées. Le mari/père/frère exemplaire accomplit son devoir à tous niveaux, il est le pivot central de l’équilibre des autres personnages, qui comptent sur son aide.

A l’instar de cette petite bourgade américaine, toute dédiée à l’effort de guerre patriotique (un peu comme ces monovilles soviétiques entièrement construites et alimentées par une seule et unique usine), le personnage de Sam est monolithique.
Fier de servir son pays, militaire comme son père, il part sans sourciller, si ce n’est en rédigeant une lettre à sa femme.

Son frère (Jake, impeccable comme toujours, et à nouveau dans un rôle marginal, sorte de prolongement adulte de Donnie Darko) est de suite positionné comme étant le mouton noir, l’élément faible, qui a besoin d’aide (matérielle) et de soutien (psychologiquement, on sent bien que le thème du besoin de Rédemption, cher au réalisateur, sera à nouveau un noud important de l’histoire).

Du reste, la figure paternelle vient confirmer et sceller cette distribution inégale entre les deux frères, pesant de tout son poids dans la balance, pour consacrer le bon fils et réprimander automatiquement la brebis perdue.

Mais la vie brouille souvent les pistes, en redistribuant les cartes au détour d’un coup du sort.

Ainsi, quand l’hélicoptère de la troupe de Sam se fait prendre pour cible, et s’écrase en plein désert Afghan (pas d’effets dramatiques à la Chute du Faucon Noir ‘ ici : on prend l’obus en pleine tronche, point), le film se brise en deux, et commence alors la reprogrammation intégrale des trois personnages.

D’un côté, Grace, terrassée par la nouvelle de la disparition de son mari, n’arrive pas à ressentir la perte de l’être aimé, doute de la réalité de ce fait, et devient, bien malgré elle, le nouveau garant de l’équilibre familial . De l’autre, Sam, rescapé, mais fait prisonnier par les talibans, dont on suit l’enfer de la captivité, la déshumanisation progressive.
Et entre les deux, Tommy, qui va véritablement prendre la balle au bond, réussissant peu à peu là où plus personne ne l’attend, c’est-à-dire dans le rôle d’un homme responsable et à l’écoute de la famille endeuillée.

Contre toute attente, le voilà qui réussit à prouver sa valeur aux yeux d’un père aigri mais au fond totalement perdu, à devenir un père de substitution pour les deux fillettes et même à se rapprocher d’une belle-sour si désirable. et désirée ?

Le film aurait pu n’être qu’une fine analyse de la difficulté à faire son deuil d’une personne brutalement disparue, de la vie des familles de G.I.. mais lorsque Sam rentre finalement à la maison, tel un homme revenu d’entre les morts, l’histoire prend soudain des allures de tragédie grecque.

Car, tout comme dans la tradition zombie, ou comme dans les histoires de Stephen King où l’on enterre ses morts dans une terre magique, puis on va se faire une tasse de café en attendant leur retour bien installé sur le perron de sa maison. ceux-ci ne reviennent jamais tout à fait pareils.
C’est le cas de Sam, qui, passé l’euphorie abasourdie des retrouvailles, semble plus distant, plus nerveux aussi, moins. on va dire, franchement moins sympathique.

Et la tension de monter d’un cran lorsque Grace et Tommy découvrent tous deux que leur revenant est devenu un brin parano, soupçonnant leur rapprochement.
Bien sûr, le spectateur connaît les pièces du puzzle qui manquent à chaque protagoniste, et sait le terrible secret que la folie naissante de Sam tente de dissimuler.

Mais Brothers, remake d’un film danois éponyme, n’est ni un film d’horreur, ni un thriller psychologique.
C’est en vain que les fans de violence gratuite ou de retournements de situations tortueux se frotteront les mains en attendant un hypothétique climax sanguinaire.

Et au final, c’est ce qui le rend si efficace et effrayant : il est plausible, réaliste, et du coup, on devine que la moindre erreur, le moindre coup, la moindre violence, pourra porter sur ces personnages en équilibre instable, sur cette famille rendue fragile comme le verre, des séquelles irréparables.

La musique elle-même suit cette logique, restant simple, humaine, avec un petit brin de nostalgie (la vieille chanson de U2, un peu bateau quand-même).

On voit donc que Sheridan, s’il change enfin de pays, délaissant les contrées irlandaises pour une banlieue moyenne américaine, reprend tous les ingrédients qui ont fait sa renommée : le drame humain, le conflit familial, fraternel, et surtout, la possibilité (ou non) de Rédemption face à des actions passées lourdes de sens.

Maintenant, certains pourraient se demander pourquoi diable refaire presque à l’identique un film danois déjà excellent, très bien joué et ne datant que de 5 ans.

Sans doute était-ce l’occasion de montrer les ‘dommages collatéraux’ de la guerre sur les familles des militaires américains d’aujourd’hui, . mais pour ce faire, la partie « afghane » du film est un peu baclée, bien que très efficace au niveau de la violence.
Ainsi le cliché du groupe de « Talibans-hommes-des-cavernes » primitifs et assoiffés de sang ne nous est pas épargné.

Mais mis à part ce parti pris politique un peu maladroit, on retiendra surtout de Brothers son interprétation sans faille.
Natalie Portman, qui avait déjà joué les mères dans plusieurs films mais en coup de vent, trouve enfin ici un rôle maternel à la hauteur de son jeu. Et ni ses traits poupons, ni sa voix et sa silhouette adolescentes ne viennent troubler cette réalité : elle est pleinement Grace, et sa douce gravité, à travers l’inquiétude, les pleurs ou la joie, nous saute aux yeux à chaque gros plan.
Jake Gyllenhaal, quant à lui, poursuit une carrière sans faux pas (en espérant que Prince of Persia ne vienne pas niveler sa filmo par le bas). Il est l’ombre et la lumière, l’acteur-symbole d’une génération un peu perdue, mais pleine de promesses à travers la désinvolture.
Et pour Tobey Maguire, c’est tout bonnement le film de la maturité, celui où il prouve qu’il est capable de trancher sauvagement dans le capital sympathie qu’on lui connaissait jusqu’ici, pour donner corps à un personnage à l’apparence froide comme la lame d’une baïonnette, mais profondément humain dans ses tourments.

Voilà déjà trois bonnes raisons d’aller voir ce film classique mais rudement efficace.
Tellement efficace qu’il vous faudra quand même vous munir du stock minimum de kleenex pour l’affronter dans de bonnes conditions.

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A propos de l'auteur

Image de : Sorti d'une école de Communication Visuelle de Bruxelles il y a 15 ans, directeur artistique belge basé à Paris depuis 10 ans, c'est un touche-à-tout dans le domaine des arts graphiques et du multimédia. Tour-à-tour photographe, graphiste, vidéaste, ou illustrateur, c'est aussi un IA ( Internet-Addict ), qui apprécie particulièrement le "cinéma-qui-possède-sa-petite-musique-intérieure", les "musiques-qui-te-donnent-des-images-dans-la-tête" et les événements culturels un peu décalés. De là à devenir chroniqueur pour Discordance... il n'y a qu'un pas, qu'il a franchi avec plaisir. Site web : http://www.mockery.fr

3 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 22 février 2010
    Virgile a écrit :

    Bien que je trouve ton analyse très pertinente, quelques gros détails m’ont quand même pas mal gênés dans ce film: les dialogues, parfois complètement incohérents, les émotions surjouées ou miniminées (3 larmes et aucun effarement quand on apprend que finalement, son mari n’est pas mort??), et puis globalement, un film aux ressorts vus et revus (le Post Traumatic Stress Disorder: Vietnam, Corée…)… et bien sûr les clichés et le patriotisme américain que tu évoques (la guerre c’est mal et ça change les gens)… Bref, globalement, un film pour moi très décevant, malgré ce casting de rêve! ^^

  2. 2
    le Lundi 22 février 2010
    M/O/C a écrit :

    Paradoxalement, oui c’est vrai, un film efficace… mais décevant sur ces points là.
    Pour l’annonce du retour du mari… une grosse ellipse est faite.
    Ce qui évite tout épanchement de sentiments, c’est pas plus mal.

    Mais ça aurait été intéressant de voir le suivi psychologique des enfants par contre, parce que c’est pas le genre de nouvelle qui apporte joie et stabilité directement chez eux je pense.

    bref. :) un film à voir néanmoins.

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