Brian Eno – Drums between the Bells

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Il n’y a même pas un an, Brian Eno sortait Small Craft on a Milk Sea, poursuite de ses réflexions sur le musicien à prothèse informatique. Un album qui n’avait rien de révolutionnaire, mais, qui était comme toujours intéressant. Avec Drums between the Bells, Eno renouvelle sa confiance à Warp records, pour un projet assez différent.

Image de Drums Between The-Bells Il s’agit en effet cette fois d’une collaboration avec le poète Rick Holland, qu’Eno avait rencontré il y a déjà plusieurs années – les deux hommes avaient notamment réalisé en commun une installation pour le festival de Brighton en 2003. Avec Drums between the Bells, cette rencontre entre les vers de Holland et les sons d’Eno prend pour la première fois la forme d’un album studio. Lequel sort à une époque où la poésie, comme genre littéraire, n’est pas franchement à la mode, où les recueils ne se vendent pas et où le public touché ne dépasse guère les cercles universitaires. En lui (re)donnant sa place dans la composition musicale, le disque pourrait apparaître comme une tentative de lui faire rencontrer un public qui a pris l’habitude de s’en désintéresser.

Car c’est incontestable, Eno essaie sincèrement ici de penser ce que peut vouloir dire « dire » une poésie de 2011, en 2011. Ce n’est plus la chanter, comme ce fut le cas il y a quelques siècles; en tout cas, pas exactement. Ici, les textes sont lus, scandés, avec un travail rythmique très détaillé. Souvent les mots sont séparés les uns des autres, pour rompre le flux du discours et pointer vers les briques élémentaires du langage. Ca marche très bien quand c’est le grand Brian en personne qui s’y colle. C’est nettement plus douteux quand le texte est pris en charge par divers voix féminines qui nous plongent dans un après-midi « lecture, thé et scones » quelque part en Angleterre au milieu de professeures de collège quinquagénaires venant se réunir pour défendre en s’amusant ce qui reste de la poésie.

Quand Eno sonne cucul, il est toujours légitime de se dire qu’il le fait forcément exprès, mais quand ça arrive – ce n’est pas systématique, heureusement – on se dit que c’est tout de même triste d’enfoncer à ce point le clou et de renvoyer la poésie à cette image un peu pathétique. Dans ces moments-là, l’accompagnement (souvent un synthé qui fait de gentilles mélodies) devient simple illustration, au lieu de former un système avec le poème.

Les meilleurs moments du disque sont au contraire ceux où la synergie fonctionne à plein, où vers et musique deviennent indissociables et se font exactement écho. Dans Glitch par exemple, où le mot, vu par Holland, désigne avant tout le « glitch in the system », ce léger dysfonctionnement, mais qui, pris en charge par Eno, renvoie aussi forcément au glitch du musicien – le défaut électronique qui devient point central d’une construction sonore – et de manière générale, quand on connaît le goût d’Eno pour la construction-déconstruction de systèmes de génération sonore plus ou moins aléatoire, glitch devient lourd de sens. C’est le grain de sable dans la mécanique, qui ouvre mille possibilités nouvelles. Comme si la perte de contrôle était encore plus riche et productive que le contrôle lui-même, comme si Eno lâchait prise – et, on ne se refait pas, en profitait pour théoriser sur le lâcher prise, à partir d’un morceau très nineties ou une voix robotique à la Daft Punk scande un poème obscur sur le dys-fonctionnement positif.

Le matériel verbal devient matière sonore, refrains répétés jusqu’à un fade out quintessentiellement musical (The Airman), chiasmes rock qui sonnent juste (« Tokyo by day, Stoch Exchange by night », sur Dow). Et puis, en fin d’album, séparées par une plage de silence – une minute exactement, simple marqueur d’une pause, non, Eno ne fait pas dans la citation de John Cale (on ne l’imagine pas avoir cet humour, en tout cas) – deux plages qui sont chantées et non plus récitées et qui sont aussi les titres les plus accessibles de l’album. Eno est un excellent mélodiste, et tout semble s’éclaircir quand il joue enfin de sa voix.

Car l’impression générale, mise en valeur par contraste avec ces deux chansons finales, est celle d’un élitisme assumé. On ne va pas reprocher à Eno de ne pas donner dans le grand public, là n’est pas la question. Ce qui est dommage, c’est qu’il fait de la poésie, encore une fois, cet art pompeux qui se récite avec une diction appuyée, alors que les meilleurs passages de Drums between the Bells laissent entrevoir autre chose, une autre chance, pour la musique et pour la littérature.

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Image de : Live from Paris

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