Bons baisers de Toronto – Rencontre avec Bryan Lee O’Malley, le créateur de Scott Pilgrim

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L’invasion canadienne continue…

Vendredi 24 septembre sortira en France Scott Pilgrim and The Infinite Sadness (tout lien avec le groupe Smashing Pumpkins est purement volontaire), 3e volume de Scott Pilgrim, comic book à base de comédie-action-drame-romance dans un style très manga dont nous parlions ici. Dans le reste du monde, l’adaptation cinématographique d’Edgar Wright a comblé les fans des livres à l’instar du dernier tome : Scott Pilgrim’s Finest Hour, sorti le 20 juillet dernier.

Outre-Atlantique, il devient de plus en plus difficile de trouver les livres tant les comic book stores sont en rupture de stock. Et ça se comprend. Bryan Lee O’Malley dépeint un univers avec une précision chirurgicale à travers un graphisme des plus simples. Il n’est donc pas surprenant de voir des gens affirmer que Scott Pilgrim est le seul comic qu’ils aient lu.

Le 19 juillet dernier, un des quartiers de Toronto ne vibrait que pour le lancement du sixième et ultime volume de la série. Minuit était le moment où les 2 500 fans (environ) ayant fait le déplacement auraient leur livre entre les mains et signé par l’auteur lui-même s’ils avaient eu la patience de faire la longue file d’attente (la légende prétend qu’elle ne finissait pas). Ainsi s’achèvera la quête de ce jeune Canadien nommé Scott Pilgrim face aux sept exs maléfiques de la fille qu’il aime, Ramona Flowers.

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Nous avons pu nous asseoir à la table d’un restaurant près du comic book store The Beguiling, centre de l’univers le temps d’une nuit, pour nous entretenir avec Bryan Lee O’Malley sur sa création indie devenue incontournable, voire culte. Et on a parlé d’autres trucs aussi comme l’adaptation ciné, le jeu vidéo, même de la France…

Level 1 : Scott Pilgrim and The Infinite Awesomeness

Grosse journée ?

BLOM : Longue journée oui !

Pendant que tu écrivais le volume 1, aurais-tu pu imaginer que 6 ans plus tard, cela deviendrait un film, un jeu vidéo, ce véritable phénomène culturel ?

BLOM : Non, non pas du tout. Je pensais que ça aurait été un comic obscur et indépendant.

Le lectorat français n’a eu le droit qu’aux deux premiers volumes, le reste devrait probablement suivre. Ce que nous aimerions savoir, c’est comment as-tu vendu le pitch de Scott Pilgrim auprès d’Oni Press à l’époque ?

BLOM : Oni Press avait publié ce livre, intitulé Blue Monday (comic book de Chynna Clugston, publié chez Oni Press en 2000, NDLR), de style manga, mais aussi dans un genre américain très ado. Donc c’était comme si Blue Monday rencontrait Dragon Ball. Je voulais faire des combats, mais avec des personnages réalistes.

Mais pas des personnes ado, plutôt post-ado.

BLOM : Oui.

Le fait de créer cette série t’a-t-il changé, est-ce que ça t’a rendu plus adulte par exemple ?

BLOM : C’est dur à dire, car ça fait 6 ans, donc j’ai changé naturellement.

Y a-t-il une part importante d’autobiographie dans les livres ? Particulièrement ces 6 années de changements ont-elles influencé le processus de création ?

BLOM : Je pense que oui. Le début est particulièrement plus autobiographique que le reste. Je vivais à Toronto à cette époque. Puis j’ai déménagé, mais je continuais de penser à Toronto avec nostalgie sans doute, donc tout ce que j’y ai vécu se retrouve dans les livres, mais peut-être d’une manière subconsciente.

Et ton déménagement à L.A a-t-il eu une répercussion importante ?

BLOM : Non j’ai déménagé à L.A juste le mois dernier après voir terminé le volume 6. J’étais en Caroline du Nord avant ça.

La qualité de Scott Pilgrim réside énormément dans les dialogues et leur minutie, est-ce ton plus grand challenge d’illustrer graphiquement la force des dialogues ?

BLOM : Oui (rires), j’ai pu m’améliorer au dessin, c’est toujours dur de retranscrire, je dois tout d’abord écrire le script pour le livre et parfois c’est dur à « traduire », mais je pense que je m’améliore. Je pense que je peux faire des expressions faciales même les plus minimales, je considère ça comme un de mes points forts. Le dessin a beau être simple, le plus important c’est retranscrire l’émotion. Et puis je suis mauvais à dessiner d’autres trucs comme des voitures…

Le tramway dans le volume 4 était très bien dessiné.

BLOM : Oui il est pas mal (rires). Je me donne parfois des challenges pour dessiner ce genre de choses afin de m’améliorer.

Le volume 5 se distingue particulièrement par sa noirceur.

BLOM : Je pense que c’était le moment pour la série pour une histoire plus sombre, je ne pense pas que j’étais malheureux à cette époque.

Le volume 5 était en effet différent du reste de la saga avec son important impact émotionnel. Sans nous spoiler sur le volume 6, comment définirais-tu la connexion entre les deux tomes ?

BLOM : Selon moi, le volume 5 est peut-être trop sombre, j’aurais aimé le faire un peu plus long pour pouvoir y mettre davantage d’humour. Mais le volume 6 est encore plus long, et a plus d’humour, donc j’ai pu au final réaliser mon souhait (rires), mais il y a toujours ce noyau émotionnel, je voulais surtout qu’il soit plus divertissant et qu’il ait davantage d’impact.

Quels étaient les défis en écrivant chaque nouveau volume ? Par exemple, l’évolution graphique s’est vraiment fait sentir avec le volume 4 ou la dimension plus sombre que nous évoquions dans le volume 5 ?

BLOM : Le fait que je fasse chaque volume comme un livre intensifie un plus grand saut créatif. Pour le volume 4, j’avais commencé à dessiner sur du papier grand format donc ça rendait vraiment bien. Puis plus tard, je suis revenu au petit format, mais j’étais devenu plus talentueux donc au final c’était la même chose (rires). Mais oui, c’est la raison majeure de l’évolution graphique. J’adore le volume 4, il est plus complet. J’aime beaucoup aussi le volume 6. À vrai dire les tomes 5 et 6 fonctionnent comme une paire.

L’évolution et la psychologie des personnages sont très fortes, tant les personnages principaux que les secondaires. Ça se ressent surtout dans le 5e tome où l’histoire des exs maléfiques est en recul. Était-ce une volonté de davantage préparer la psychologie et la situation des personnages pour le volume 6 ?

BLOM : Il était clair qu’il fallait développer un côté plus émotionnel, après, je ne peux dire à quel point c’était prémédité.

Tu as écrit quelques chansons qui apparaissent dans le livre…

BLOM : Oui quelques-unes. Elles sont mauvaises (rires). Mais elles sont supposées être intentionnellement mauvaises. Mais elles sont vraiment mauvaises. Pour ce qui est de la musique pour le film, nous n’avons pas utilisé ces chansons, heureusement (rires).

Tu joues toujours pour Kupek ? (Bryan Lee O’Malley est également compositeur et musicien. NDLR)

BLOM : De temps en temps. Je n’ai pas joué depuis un an je crois, je ne sais plus.

Le Scott maléfique constitue une des grandes énigmes de la série. Est-il une métaphore d’être trompé ou largué ou plutôt la probabilité que Scott devienne à son tour un ex maléfique ?

BLOM : C’est un peu de tout ça, mais c’est exploré dans le sixième volume donc je ne peux pas en parler, je ne veux pas rien gâcher. Mais ce que je peux dire c’est que tout devient plus clair dans le dernier livre.

On va parler des exs. Est-ce qu’ils meurent vraiment ?

BLOM : On me la pose souvent celle-ci (rires). J’en sais rien, c’est une métaphore.

Notre théorie : supposons que Ramona largue Scott et commence à sortir avec un autre garçon. Alors, il pourrait y avoir 8 exs maléfiques qui reviendraient pour se battre. Et si on continue dans la métaphore du jeu vidéo, c’est comme si quelqu’un commençait une nouvelle partie.

BLOM : Je ne pense pas. Le livre s’appelle Scott Pilgrim et non Ramona Flowers, donc il sera toujours le héros. Donc non. Mais je pensais ramener tous les exs à la toute fin, un peu comme dans Megaman ou ce genre de jeu, où le boss revient à la fin et on doit le battre à nouveau. Mais c’était trop de travail.

Tu savais dès le départ qu’il y a allait avoir 6 livres, connaissais-tu toutes les réponses de la série comme la tête brillante de Ramona, Scott maléfique ?

BLOM : Certaines choses oui, d’autres ont changé au fur et à mesure. Il y a certaines choses que j’ai trouvées à la toute fin (rires). C’est dur à dire. Donc un peu des deux.

À quel point était-il difficile de concevoir ce dernier volume, de clore la série ?

BLOM : C’était très difficile. Surtout avec le film, je sentais qu’il fallait que je fasse mieux que le film, parce que je suis meilleur qu’eux (rires). Donc oui c’était très dur, et les gens avaient beaucoup d’attentes, le genre de choses où il faut être à la hauteur, je voulais faire quelque chose de satisfaisant pour tout le monde, pas simplement pour moi. Je ne voulais pas que ce soit comme un projet d’art personnel.

Y a-t-il une chance pour le public de voir les livres publiés dans un autre format que celui du manga ?

BLOM : Dans une plus grande taille ? Oui, j’aimerais beaucoup. Je les préfère personnellement dans un plus grand format en fait. Lorsque je les avais imprimés de l’ordinateur, j’aimais comment ça paraissait.

Reverra t-on les personnages de la série après le volume 6 ?

BLOM : Non, pas pour le moment en tout cas.

Des rumeurs disaient que Gideon (« le boss de fin ») allait être un robot géant…

BLOM : Dans le film, il devait l’être oui. Mais non.

Level 2 : Scott Pilgrim vs. The World, le film

Tu as su assez tôt qu’Edgar Wright faisait un film ?

BLOM : Oui, pendant l’écriture du volume 2.

Et cela a-t-il alterné le processus, en ce sens, s’il n’y avait jamais eu de film, y aurait-il pu avoir davantage de volumes ou même d’exs maléfiques ?

BLOM : Non j’avais déjà planifié 6 livres. Il a toujours été question de 7 exs incluant des jumeaux. Non quoiqu’il arrive, il y aurait eu 6 volumes.

Est-ce que le fait qu’Edgar Wright travaille sur le script a-t-il influencé l’écriture des livres, particulièrement le sixième ?

Image de BLOM : Oui, définitivement. Ils avaient la première version du script après que j’ai eu fini le volume 3 et avant que je commence le volume 4. Donc il y a certaines lignes que j’ai volées, immédiatement (rires), mais ça allait dans les deux sens car ils m’ont volé des lignes du volume 5, même des choses que j’avais coupées au final, que j’avais décidé de ne pas utiliser, et qui ont donc fini dans le film. Et pour le volume 6, le tournage était terminé, je pouvais voler des lignes voire complètement des scènes que j’aimais, ou même les designs de la production (rires). J’ai pu composer avec tout ça. Au final, l’équipe du film a tourné de nouveaux plans du volume 6 pour les insérer au film.

Si le film cartonne au box-office…

BLOM : Universal demandera une suite, c’est clair. Ils me demanderont : « avez-vous une idée pour une suite ? » et je répondrais : « Donnez moi de l’argent ! » (Rires). Mais oui je pourrais être d’accord, ça pourrait être sympa, mais on n’en a pas parlé avec Edgar Wright.

Tu sais que la sortie du film a été repoussée au 1er décembre en France ?

BLOM : Oui j’ai appris ça, c’est vraiment tard, je ne comprends vraiment pas.

Level 3 : Scott Pilgrim vs. The World, le jeu vidéo

As-tu joué au jeu vidéo ?

BLOM : Juste un tout petit peu. J’ai joué le niveau démo.

On a pu faire le premier playtest du jeu en novembre dernier chez Ubisoft à Montréal.

BLOM : Vraiment. Il devait y avoir pas mal de bugs. Les gens pensent que tester des jeux vidéo est un excellent boulot, mais c’est horrible. On essaye des choses pour voir si ça fonctionne ou pas, mais ça ne fonctionne jamais.

As-tu écrit pour le jeu ?

BLOM : Oui. On voulait vraiment donner un esprit d’ancien jeu, donc pas beaucoup de textes. Ubisoft voulait ajouter davantage de dialogues pour se rapprocher des livres et du film, mais il fallait que ça soit un jeu avant tout, donc on a juste laissé les textes au début des niveaux. Et à la toute fin du jeu quand on gagne. C’est toujours chiant de taper sur le bouton pour passer le texte et enfin jouer.

Trailer du jeu : http://www.youtube.com/watch?v=yAY4vNJd7A8

Level 4 : Bryan Lee O’Malley vs. The Future

La série Scott Pilgrim enfin terminée, tu vas tout de suite amorcer de nouveaux projets ou prendre une pause méritée ?

BLOM : Je voudrais commencer bientôt, mais j’ai réalisé que j’ai vraiment besoin de faire une pause. Je me donne le temps qu’il faudra. Quelques mois. Ensuite je ferai quelque chose d’encore bien mieux.

Toujours sur un format manga ?

BLOM : Je n’en sais rien pour le moment. On verra ce qu’il se passera. J’aime l’idée de raconter une histoire par petites séries. Mais je suis assez difficile quant au type de parutions.

À propos de webcomics ?

BLOM : Potentiellement. Je ne sais pas. C’est un genre encore illégitime, ils ne sont pas chroniqués dans les magazines. Je les aime, beaucoup de mes amis font des webcomics, mais c’est comme si ça n’était pas encore pris au sérieux.

Supposons qu’on ait lu Lost at Sea (son premier comic book. NDLR) et terminé les Scott Pilgrim, que conseillerais-tu aux lecteurs qui aiment ton travail ?

Image de BLOM : King City de Brandon Graham. C’est vraiment excellent.

C’est Brandon Graham qui avait fait un portrait de toi à la fin d’un des livres ?

BLOM : Oui c’est bien lui, à la fin du volume 5.

As-tu le temps de lire des comics récemment ?

BLOM : Je n’ai pas beaucoup lu récemment. Je n’avais pas accès à un bon comic book store, mais je viens juste d’emménager à Los Angeles donc je vais avoir accès à beaucoup plus de choses. Je vais lire beaucoup plus dans un futur proche.

Level 5 : Bryan Lee O’Malley vs. La France

Connais-tu la France ?

BLOM : J’étais à Paris l’année dernière, j’ai essayé de parler le français de France. Mon père est Canadien-français en fait. Mais j’ai arrêté de parler français très tôt, donc je suis très rouillé. Je peux comprendre, j’y parvenais mieux à Montréal, c’est plus dur à Paris à cause de l’accent.

Tu as aimé ton séjour à Paris ?

BLOM : Oh oui, vraiment. J’étais vraiment déprimé quand je suis revenu aux États-Unis. J’ai mangé beaucoup de pain, de fromages… Ici ce n’est pas la même chose, même à Montréal.

Insert coin to continue. 10, 9, 8…

L’heure tourne. On prend quelques photos et il est temps de laisser la place. Bryan Lee O’Malley est un mec adorable, simple et généreux. Il espère que plus de gens s’intéresseront aux comics et si Scott Pilgrim peut servir de levier, il ne pourrait qu’être comblé. On le croisera plus tard dans la soirée à signer mille et un artéfacts de sa création, un marathon qui l’attendra le lendemain au Comic-Con de San Diego. En attendant, on a dévoré le dernier volume à 1 h du matin dans une chambre d’hôtel de Toronto, et c’était magnifique.

7, 6, 5, 4…

À propos du film que nous avons pu voir en avant-première canadienne au Festival Fantasia à Montréal : Edgar Wright et son équipe ont fait un boulot tout simplement épique. Cette adaptation sortira en France le 1er décembre ce qui est d’autant plus choquant quand on sait que la sortie du DVD et du Blu-Ray est prévue pour le 9 novembre 2010 en Amérique du Nord. On imagine déjà les téléchargements illégaux de la part de l’Europe.

Quant au jeu d’Ubisoft, c’est un petit bijou de beat them all efficace avec une bande originale jouissive tout en 8-bit signée Anamanaguchi. Et bien sûr les deux bandes originales (oui, deux) du film sont tout aussi géniales. C’est simple tout ce qui concerne Scott Pilgrim est fortement recommandable et recommandé.

3, 2, 1… Game Over

From Toronto, with love…

Réalisé avec la collaboration de Simon Panneton et Clara Ortiz-Marier.
Remerciements à Christopher Butcher et à toute l’équipe du Beguiling, You guys are awesome, thanks.

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Site officiel : http://www.scottpilgrim.com/
Blog Bryan Lee O’Malley:
http://radiomaru.com/
The Beguiling
(comic book store) : http://www.beguiling.com/

Éditions Oni Press : http://www.onipress.com/
Éditions Milady : http://www.milady.fr/graphics/livres/view/scott-pilgrim-and-the-infinite-sadness (ou http://www.milady.fr/)

A propos de l'auteur

Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

2 commentaires

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  1. 1
    L.
    le Mardi 28 septembre 2010
    L. a écrit :

    Epic ! L’une des meilleures interviews de tous les temps.
    J’ai tellement hâte de voir le film… en salle bien sûr !

    Thx awesome Sam, et merci à Clara et Simon aussi :)

  2. 2
    le Mardi 28 septembre 2010
    Sam a écrit :

    Merci beaucoup Lola. Disons que l’epicness de Scott Pilgrim a fortement influencé l’interview, on n’a fait que se laisser porter par cette awesome vague… Hâte que le public français découvre cet excellent film en salle en effet. Car Edgar Wright aussi est un génie.

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