Boards of Canada : The Past Inside The Present

par |
On n'y croyait plus. Attendu depuis quelques années par toute personne sensée ne voulant pas dépenser une somme d'argent comprenant trois chiffres pour se procurer la discographie de Boards of Canada en vinyle, Warp a récemment annoncé la réédition de la majorité du catalogue du duo écossais sur format noble. L'occasion de revenir sur deux des albums les plus fascinants de la musique électronique du 21ème siècle.

Music Has the Right to Children

boards-of-canada---music-has-the-right

Music Has the Right to Children est un album froid. Froid comme insaisissable, imperceptible, nébuleux, dont le sens plein et profond paraît camouflé, semblant se dérober sous une multitude de signes plus ou moins occultes. Boards of Canada est un groupe insondable, impénétrable et d’une complexité s’entourant de nombreux paradoxes. Désincarnée mais pleine de vie, répétitive mais fourmillante de détails, inquiétante et rassurante à la fois : la musique du duo reste ouverte à toutes interprétations et ne donne pourtant aucune piste menant à la vérité, au sens profond d’une discographie perdue dans le mystère. On peut tout de même se raccrocher à certaines fugaces impressions, comme le fait que Music Has the Right to Children évoque l’enfance (les nombreuses voix d’enfants disséminées au long de l’album), une enveloppante et douce nostalgie, des aperçus de souvenirs flottant dans l’infini, diffus, évanescents, des mémoires qu’on ne peut étreindre et qu’on regarde de loin avec une certaine tristesse.

Cependant, la musique de Boards of Canada ne représente pas qu’un vieux film d’enfance rongé par la vieillesse et l’impossibilité de revivre ce qui se trouve derrière nous. Certes, une musique empreinte de nostalgie, mais on ne pourrait s’arrêter à cela pour essayer de décrypter un album qui recèle de nombreux secrets et dont le sens ne cesse de se dissimuler et de se voiler. Ni tout à fait triste, ni heureuse, ni tout à fait sereine, ni colérique, on la dirait éthérée, s’élevant au-dessus de la dualité, de l’opposition bien/mal, pour atteindre une posture inatteignable, pour rejoindre le sublime vers l’éternité, pour s’échapper et fasciner à jamais. Des morceaux comme Turquoise Hexagon Sun, An Eagle In Your Mind ou Aquarius nous donnent littéralement l’impression de nous enrouler dans nos propres songes, à la fois de rentrer en soi et de s’élever pour se contempler, évitant l’émotion trop facile pour se concentrer sur une trouble et indescriptible sensation d’inconnu, d’inexploré et d’obscur, comme les visages effacés de l’artwork. Et c’est cela qui fabrique l’incroyable attraction que peut provoquer Boards of Canada, car on ne saura jamais de quelle manière envisager cette collection de morceaux à laquelle on désespère de coller un sens mais qui, au final, s’évapore dès qu’on essaye de l’approcher, comme un mirage, comme une vérité qui disparaîtrait à chaque fois que l’on s’en rapproche de trop près. Music Has the Right to Children constitue un album absolument magnifique, se renouvelant sans cesse, nous entraînant sur des fausses pistes, nous égarant.

Michael Sandison et Marcus Eoin s’effacent d’ailleurs derrière leurs productions. Ils sont rarement interviewés (un peu plus depuis la sortie du dernier – relativement décevant – album), ont donné deux ou trois concerts de toute leur carrière, et on pourrait les associer à des artisans œuvrant dans l’ombre et cherchant à passer un message. On sait que le groupe use de signes mathématiques afin de rendre sa musique d’autant plus cryptique (additionner tout les chiffres prononcées par la voix dans Aquarius donne 666, mais on en trouvera beaucoup plus sur Geogaddi) ou de références obscures (Pete Standing Alone fait référence à un vieux film des années 60), et, même si cela sent parfois la théorie du complot un peu pétée, cela ne fait que renforcer l’imaginaire.

Comme toute musique s’approchant du beau, Music Has the Right to Children évoque la nature. La photo de l’artwork provient vraisemblablement des montagnes rocheuses de Banff Springs, leur nom découle de la National Film Boards of Canada, une série de films relatives à la nature, le duo sample également souvent des chants d’oiseaux, comme sur Rue the Whirl ou Happy Cycling. Une nature parfois menaçante ou accueillante, à la fois calme et angoissante, jouant une fois de plus au-dessus de la dualité et brouillant les pistes, mais qui, comme Boards of Canada, reste imperméable, recelant autant de dangers que de magnifiques et doux paysages.

La réédition de l’album sorti en 1998 en version double LP de Warp reste fidèle en tout points à l’original, si ce n’est un sticker glissé dans la pochette et un autre, en braille, collé sur celle-ci, de quoi faire mouiller le pantalon à plus d’un hardcore fan. Seul regret : Happy Cycling, morceau intemporel présent sur la réédition de 2004, ne figure pas sur la tracklist.

Music Has the Right to Children restera l’un des albums phares de la musique électronique, considéré comme une pierre angulaire (à côté de ceux d’artistes comme Autechre ou Aphex Twin) ayant influencé un nombre toujours plus grand de musiciens et dont l’immense lumière qu’il renvoie reste toujours éclatante aujourd’hui, n’ayant rien perdu de son charme et de son mystère. Et c’est à cela qu’on reconnaît les grands albums.

Geogaddi

Geogaddi

La version vinyle repressée de Geogaddi est tout comme celle de Music Has the Right to Children, de la même manière que l’originale, dans une superbe pochette gatefold abritant trois LPs et le sticker cadeau. On aura pourtant à faire là à deux albums à la fois similaires et profondément différents. Sorti cinq ans plus tard en 2002, Geogaddi a tout de suite fait énormément parler de lui. L’espèce de jeu de piste pour geeks à lunettes carrées mis en place pour Tomorrow’s Harvest avait un précédent : le troisième album du duo a bénéficié de six sessions d’écoute dans six églises différentes à travers le monde (Londres, New York, Edimbourgh, Tokyo, Paris et Berlin) et Boards of Canada commençait déjà à jouer avec les chiffres.

Geogaddi est l’exact inverse de Music Has the Right to Children. Comme passé au négatif, cet album vise principalement le soleil, le ciel, l’espace, s’affranchit des landes désolées et froides, de la fraîcheur et de l’aspect clinique du précédent LP pour se briser en mille petites billes de lumière. La couleur, le ton, les notes, tout renvoie à la chaleur du soleil, à son écrasante et hypnotisante autorité : l’artwork, orange, les titres des morceaux (Sunshine Recorder, You Could Feel the Sky, The Beach at Redpoint), l’allure beaucoup plus psychédélique car beaucoup plus dense, chaotique et complexe. Comme si le duo s’était gorgé de psychotropes et en était ressorti avec un album portant l’apparence d’un rêve déformé par la drogue, et, de la même manière que Music Has the Right to Children, une ambivalence et un secret toujours aussi présent, et presque, cette fois-ci, pesant.

Geogaddi se fait plus extrême, dans tout les sens du terme. Chaque son est déformé, trituré, esquinté jusqu’à recomposer une infinité de vignettes par lesquelles, comme le kaléidoscope de l’artwork, on peut observer les 23 morceaux dérouler leur inquiétante beauté. Chaque titre se fait plus étouffant, le souci du détail se fait fascinant, l’ambiance est éreintante, lourde, caniculaire. C’est comme traîner lentement le pas au-dessous d’une immense et aveuglante boule de lumière, comme délirer lors d’un ultime voyage dans un désert de plomb, comme se sentir porté par une onde de moiteur, parfois réconfortante, parfois apeurante. Et c’est là que Boards of Canada se révèle à son meilleur.

La dualité évoquée dans le premier album est ici portée vers l’espace (Ready Lets Go est d’ailleurs un signal radio émis depuis Jupiter), détruite et remodelée afin d’en sortir une série de mirages tous plus hallucinés les uns que les autres, qui ressemblent à une irrésistible ascension vers l’infini. Le premier tiers de l’album comporte des titres durs, hachés et terrestres (Gyroscope et Sunshine Recorder), on trouve des titres plus aériens et légers vers le second tiers (Julie and Candy, 1969 et particulièrement The Beach at Redpoint qui donne littéralement l’impression de voler) et le dernier tiers est perdu dans le cosmos : Over the Horizon Radar (ou comment nager dans un nuage), You Could Feel the Sky et Corsair. Et, pendant toute la durée de l’album, on ressent cette brûlante et terrassante impression d’intense luminosité et de tiédeur. Là encore, comme sur Music Has the Right to Children, il est terriblement difficile de déterminer l’humeur de chaque titre, d’en tirer un indice, une direction, un sens, même si le duo a avoué à plusieurs reprises avoir composé un album plus sombre et oppressant qu’à l’accoutumée (d’ailleurs inspiré par les événements du 11 septembre 2001). Si cela semble quelque peu baliser le chemin, on reste tout de même égaré dans une atmosphère extrêmement vaste et mouvante, belle et angoissante, profondément vivante et s’échappant à a fois.

Leurs références sont toujours cryptiques : utilisation du nombre d’or, samplers vocaux trafiqués, multiples allusions bibliques. Au final, cela n’a que peu d’importance, et le duo reconnaît de toute façon que la plupart des signes cachés sont soit des jeux d’enfants (la durée totale de l’album fait 66 minutes et 6 secondes, juste une blague entre eux) soit des expérimentions de geeks perturbés, mais cela ne peut que renforcer l’aspect secret et profondément dissimulé du sens de leur musique.

Au final, Boards of Canada, une dizaine d’années après la sortie de Geogaddi et Music Has the Right to Children, garde cette stature imposante de groupe ne lâchant rien au hasard, dont la véritable identité semble rester enfouie à jamais sous une montagne de références obscures, de blagues de nerds, et d’intouchables morceaux, rayonnantes pièces d’abandon s’élevant loin de la miséreuse et quotidienne tourbe dans laquelle trempe chacun. The Campfire Headphase, sorti en 2005, restera anecdotique, moins voilé, moins mystérieux, plus humain, permettant de découvrir que son maître à penser devient faillible, peut finalement s’abaisser vers l’émotion et ne plus garder cette distance marbrant tout rapport. Tomorrow’s Harvest, lui, prend le contrepied et s’enferme au contraire plus loin et durement dans la discrétion et l’angoisse. Dans tout les cas, Boards of Canada est un groupe mythique, ayant crée sa propre légende, et risque de fasciner encore longtemps.

Partager !

En savoir +

Sortie le 21 octobre 2013 chez Warp Records des rééditions de Music Has the Right to Children (1998), Geogaddi (2002) et The Campfire Headphase (2006).

Site web du groupe : http://boardsofcanada.com

A propos de l'auteur

Image de : (a + b)² = a² + 2ab + b²

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article