Blackbird au Théâtre des Abbesses

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Situé entre deux immeubles étroits, le Théâtre des Abbesses est une antenne du Théâtre de la Ville. Deux théâtres, un service public. Deux théâtres, deux programmations diamétralement opposées. Au Théâtre de la Ville nous laisserons les productions à plus grande audience. Au Théâtre des Abbesses, dont la jauge est fort limitée, l’intimité a sa place. Cela semble idéal pour le huis-clos qui enferme Maurice Bénichou et Léa Drucker pendant une heure et trente-cinq minutes.

blackbird Blackbird de David Harrower met en scène et sur scène une jeune femme qui retrouve un homme ayant abusé d’elle quinze auparavant. Le synopsis est clair dès l’entrée de jeu et l’on a peine à imaginer ce que va donner cette confrontation entre la victime et son bourreau. Va-t-on assister à une pénible retranscription du viol et de ses circonstances ? Pourquoi ces deux êtres se retrouvent-ils dans la même pièce ? Quel lien les rattache-t-il encore ? Qui est vraiment le bourreau ? Pourquoi la victime se mettrait-elle a priori ainsi en danger ?

David Harrower brouille les pistes et multiplie les rebondissements. Una entre en scène dans un décors fort neutre : elle vient rendre visite à Peter, au sein de son entreprise. Les murs latéraux sont blancs, le mur du fond est une structure en verre fumé et acier. Est-ce un entrepôt ? Les néons y laissent à penser, ainsi que l’unique table et la poubelle qui trône au milieu de l’espace, dégorgeant de détritus. Una prononce alors les premiers mots qui révèlent au spectateur la teneur des découvertes que l’auteur nous laisse appréhender au fil de la pièce : « Le choc ». Peter lui demande instamment de partir, et pourtant elle prend possession des lieux et le questionne. Un dialogue banal s’ensuit, mais les deux personnages semblent gênés. Qu’ont-ils en commun ? Se connaissent-ils ? Ont-ils été amants ? Des questions fusent qui ne trouvent pas de réponse immédiate et restent en suspens. Elles résonneront pendant tout le temps de la représentation. Se souvient-il ? Qu’est-il devenu depuis.

Il l’a violée. Ce mot n’est jamais prononcé. Elle parle d’abus, lui ne peut prononcer ce mot. Il y a quinze ans, Una en avait douze et Peter quarante. Ils étaient voisins dans une ville provinciale du sud de l’Angleterre. Elle l’aime. Si jeune. Il l’aime. Si âgé. Par amour, Una le laissera la violer, « On a baisé. Deux fois. La deuxième fois tu m’as retournée. Tu m’as embrassée. Entre les jambes ». Peter sort alors de la chambre pour aller acheter des cigarettes mais ne revient pas. Folle d’un amour vrai, profond, qui la ronge encore quinze ans après, enfermée dans cette impossibilité d’aimer parce qu’elle n’a que douze ans et que la société condamne cela, elle sort pour le retrouver. L’a-t-il abandonnée ? Las de ne pas le trouver, elle est accueillie à minuit par une famille qui prévient la police. Elle tente désespérément de le protéger, et petite jeune fille lucide mais abîmée, courageuse et sensible, elle nie ce viol. Elle dit l’aimer. Peter est condamné à six ans de réclusion et Una à vivre dans l’enfer de son premier amour trouble, renié par sa famille et ses amis. Elle revient aujourd’hui afin qu’il sache ce qu’elle a fait pour lui ; pour le protéger et éviter l’enfermement, la prison, elle s’est décrite dès les premiers interrogatoires comme une fille fugueuse aidée par Peter à s’éloigner de cette vie dont elle ne voulait plus. Elle a refusé qu’on l’examine et a toujours clamé l’innocence de cet homme, jusqu’à ce que des pièces à conviction ne viennent les accabler malgré eux.

In fine, à travers un dialogue abrupt, parfois drôle et décalé, le fil de leur histoire nous apparaît et l’étau se resserre : ainsi, ils s’aimaient, ainsi c’était un viol, ainsi il ne l’a pas abandonnée et l’a cherchée jusqu’à l’aube dans la ville, ainsi ils se hantent toujours. Léa Drucker reste accolée au mur, debout et raide, consciente et fragile, consciente et déterminée. Sa gouaille nous séduit, on ne peut voir en elle une victime. Maurice Bénichou est convainquant en sexagénaire en accord avec sa conscience, ne laissant a priori rien paraître de son trouble. Mais la pièce prend un tournant différent : le changement de ton est palpable. Il bégaie, transpire, flanche. Leur intimité est tangible, ils ne se touchent pas mais se font face sans se parler. Il y aura peu de cri, peu d’effusions, pas de règlements de compte. David Harrower nous propose une pièce dont la dimension est comparable à celle d’une tragédie grecque. La vérité nous est dévoilée en même temps que les deux protagonistes la découvrent et la déroulent telle une maïeutique. Il n’y aura pas de pleurs a fortiori, ou si peu. Mais la finesse et la justesse du texte engendrent une émotion immédiate qui subjugue. La pièce s’achève sur un formidable rebondissement. Une petite fille de douze ans vient chercher Peter, car « Maman t’attend ». Les dernières secondes réactivent encore nos doutes, nos suspicions. Une fois le trouble passé, ils s’embrassent en un ultime et second corps à corps. Peter part .

On ressort alors du Théâtre sans voix, et l’on aimerait être seul afin de faire défiler à nouveau l’histoire de ce couple en chassé-croisé, tout deux victimes et bourreaux de leurs actes incompris. David Harrower nous offre une pièce réaliste, pudique et délicate mais aussi une allégorie sur l’amour impossible et la tragédie de la vie.

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A propos de l'auteur

Image de : Née en 1985, Marine vit à Paris. Après avoir pensé à devenir avocate, magistrat ou danseuse étoile, elle décide in fine de rester dans l'univers suranné des livres qui ont formé son imaginaire. Elle a longtemps pratiqué la danse contemporaine, avant de trouver sa place sur les sièges élimés des théâtres. Écriture, spectacle vivant, danse : voici les mots clés qui l'ont poussée à devenir chroniqueuse pour Discordance.

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