Bester Langs

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Bester Langs, aka l'homme à la tête de chien, nous reçoit dans les bureaux de l'excellent webzine Gonzaï, qu'il a fondé en 2007. Et aboie avec la même verve que dans ses colonnes. Comment trouver sa place dans la presse web, et par rapport à la presse papier ? Le travail bénévole, qu'est-ce que ça change ? Et l'écriture rock'n'roll, ce serait quoi ? Aurait-elle encore un sens aujourd'hui ? Bester (rassurez-vous, il a aussi un vrai nom, mais c'est avec son avatar que nous dialoguerons ici) nous propose quelques pistes, vif, et un peu désabusé.

Sur quel modèle économique fonctionne Gonzaï ?

Image de Le site ne génère pas de rentrées d’argent. Le local où nous sommes, où nous faisons les réunions de rédaction, c’est un bureau de promo musique. On génère des rentrées d’argent par des biais extérieurs : par exemple on bosse pour des marques en parallèle, en faisant bosser des mecs de chez Gonzaï en priorité dessus, pour leur permettre d’être un peu gratifiés, alors qu’ils sont bénévoles sur le site. C’est un peu transversal. Avec Orange on produit des émissions, et on bosse avec GreenRoomSessions pour un site qu’ils ont ouvert, axé électro, découvertes… La pub sur le site ne rapporterait rien, on ne génère pas assez de trafic. [NB: depuis que l'interview a été réalisé, Gonzaï s'est doté d'une régie pub. Signe que le site représente désormais assez de clics? En tout cas, toujours pas de bandeaux partout, ouf.]

Le bénévolat, l’absence de moyens, c’est le principe de la presse en ligne… C’est une contrainte aussi ?

C’est le principe, et c’est une fatalité surtout. On a plus de mal à fidéliser les journalistes, on est obligés de tourner. Les gens sont là pour un an ou deux, pour se faire une plume, un nom… Après, quand Gonzaï a commencé il y a quatre ans, le parti pris était d’utiliser les réseaux, à l’époque on ne connaissait personne, et pourtant on arrivait à avoir des disques avant qu’ils sortent… ça devient de plus en plus compliqué de barrer la route à un média.

On a maintenant l’impression inverse, que la presse en ligne est en train de perdre sa liberté, que tout devient très uniforme… comme avec les radios libres, après l’exaltation des débuts.

C’est assez logique, c’est un média qui arrive à maturité, qui a quinze ans maintenant. Oui, c’est la fin de l’internet libre. Gonzaï, ça nous prend du temps, c’est un boulot de chien, tu fais ça sur ton temps libre et ça te rapporte quoi ? Je peux comprendre que des gens aient envie de faire du trafic, pour avoir plus de visibilité, et donc parlent de ce dont tout le monde parle…

Dans ce contexte, Gonzaï, tu le vois évoluer comment ?

Je ne sais pas. Je suis toujours hyper critique sur Gonzaï, je me demande en permanence si c’est conforme avec l’idée qu’on avait au départ. Je ne suis jamais content.

C’était quoi le déclencheur pour créer Gonzaï ?

Au départ je n’arrivais pas à écrire en presse écrite. La vraie raison c’était ça, pas une envie de libérer la presse… J’en avais marre de dépendre de rédacs chefs. Alors on s’est dit qu’on pourrait créer un truc et dire vraiment ce qu’on pense… C’est l’époque où Tristram a sorti les traductions en français de Lester Bangs, on parlait de Hunter S. Thompson…

Tu te présentes comme l’héritier de Bangs, avec ton pseudo, Bester Langs, et le titre du magazine…

Je trouve ça hyper prétentieux de dire « héritier ». Quand tu importes la culture américaine en France tu te retrouves toujours confronté à la petitesse du territoire français, alors si on doit transposer en France l’idéal thomsonien, ça va être un mec dans sa deuche qui boit du pastis…

Quelle serait ta vision du gonzo ?

Je suis dans la branche plutôt bangsienne, pas du tout dans une vision politique… Un peu comme ce que fait Vice sur le site français, ils ont ce côté thompsonien par moment. L’idée, c’est affirmer son point de vue avant toute chose, et ne pas hésiter à écrire ce qu’on veut sans avoir peur d’en faire des tartines. Sur Gonzaï, les papiers sont souvent assez longs, et on ne se demande jamais ce que va penser le lecteur de ce qu’on fait. Après, si c’est bien écrit ou pas, j’en sais foutrement rien.

Le mot gonzo est revenu à la mode, plein de gens se sont réclamés de ça, simplement en écrivant « je ». Et le résultat est catastrophique.

C’est arrivé à cette époque où il y avait cette culture du blog, je parle des vrais blogs écrits par des personnes seules, d’où cette tendance à écrire à la première personne. Nous, on voulait plus essayer de retrouver l’esprit du gonzo. On a voulu rendre hommage à Bukowski, Selby jr, plutôt que d’être leurs héritiers. Le problème c’est que maintenant, les gens viennent sur le site parce qu’ils s’attendent à ce qu’on descende Sofia Coppola, et c’est un peu triste d’ailleurs.

Le risque c’est de parler en priorité de ce qu’on n’aime pas. Tu vois la fonction de Gonzaï comme le fait de remettre les pendules à l’heure quand tout le monde encense Katerine ou Megasushi ?

Si on prenait la une des Inrocks toutes les semaines, et qu’on se disait, on va faire différent, pour faire différent, ça ça m’énerverait parce que ce serait une totale posture. Après, je trouve ça très bien qu’on puisse avoir un autre avis sur l’album de Katerine que tout le monde encense, et qu’on le montre. On a un minimum de lecteurs et d’audience, alors les gens en parlent.

Est-ce que Gonzaï peut aussi avoir un rôle de défricheur ?

Image de C’est le cas, sans prétention. Alister, Mustang, Koudlam, ça fait trois ans qu’on en parle, on les a fait jouer, il y a un vrai suivi ; c’est notre boulot de faire ça. Mais le problème c’est que sur un papier qui dit que tel groupe est génial, on a en général trois commentaires… Quand on dit du bien de quelqu’un, il y a moins de polémique, ça fait pas parler parce que personne ne connaît. Donc oui, on fait aussi ce boulot-là, mais c’est juste moins visible.

Avec le gonzo, ce que vous défendez, ce ne sont pas seulement des artistes, mais aussi une manière d’écrire. Avec Lester Bangs, on a une verve qui correspond vraiment à la musique de l’époque. Or, est-ce que ça peut être pertinent aujourd’hui d’écrire comme Bangs alors qu’on vit une époque assez triste culturellement ?

Déjà il ne s’agit pas d’écrire comme Bangs. Je l’ai lu il y a trois ans quand les traductions françaises sont sorties, mais je ne l’ai plus jamais relu depuis, parce que c’est un putain de piège. J’ai vu des gamins, des mecs à Gonzaï qui connaissaient Bangs, Thompson, Kerouac sur le bout des doigts, et ils sont piégés par leurs idoles parce que ça les rend incapables de sortir quoi que ce soit d’eux-mêmes. Ça devient un exercice stylistique. De même pour Philippe Garnier ou Laurent Chalumeau, pour moi ce sont des monstres, plus encore que Bangs. Ça va avec la période, d’un point de vue musical, mais aussi socio-politique, c’est sûr qu’aujourd’hui la musique raconte moins de choses, mais il y a aussi moins de choses à raconter.

Aujourd’hui, la musique n’a plus rien à dire et on tombe sur Katerine qui dit qu’on n’a rien à dire…

Oui, ça devient autoparodique et de plus en plus abyssal.

Justement, on essaie de retrouver une énergie dans l’écriture alors qu’au niveau de la musique ça manque un peu d’énergie, on tourne un peu à vide.

Ce n’est pas un problème musical, c’est un problème générationnel, parce que les jeunes sont dans un hédonisme total et n’ont pas à s’opposer à leurs parents, ils ont tout entre 15 et 20 ans, ils ont de l’argent, n’ont plus rien à revendiquer par rapport à la génération d’avant. Ils sont dans une logique de conservation des acquis.

Ce qui expliquerait que cette génération soit aussi très passéiste culturellement. On est beaucoup dans l’idée de copier le passé, d’être dans l’originaire, et de ne surtout rien inventer.

J’aurais bien du mal à critiquer ce processus, parce qu’à notre façon on est aussi dedans. De toute façon, on est toujours dans une logique d’addition d’influences passées. Les Stones, Roxy Music, tous ces groupes-là ont aussi pompé les fifties.

Certes on retrouve ça à toutes les époques, mais là on n’est pas dans l’addition : on ne mélange pas les influences, parce que le but c’est de faire comme avant.

Mais quel est le but des musiques contestataires ? 1968, musicalement et socialement, c’est un échec. Le punk c’est un échec, ça a été baisé en trois ans. Il n’y a pas d’artiste qui à un moment a réussi à s’asseoir sur le système… On n’a jamais de victoire de la génération jeune sur celle qui précède. Il y a toujours un moment ou la mode ou l’industrie les a balayés. Il y a un problème économique… La pyramide qui permet d’arriver en haut, et d’avoir un discours intéressant est très difficile à grimper. Pour avoir accès aux radios, qui sont conformistes, et pour être signé, tu as intérêt à fermer ta gueule. Avant c’était plus facile de sortir du rang.

Avec internet, on espérait, justement, avoir la possibilité de faire écouter sa musique sans être signé, en contournant les radios et les majors…

Et alors pourquoi MySpace licencie aujourd’hui ? Avec internet, tu crèves la dalle, ça ne te rapporte rien en argent. Les concerts ? Le cachet est de 200 euros, pour un groupe de 4 ça te fait 50 euros la soirée… Et puis j’ai l’impression que plus le canal s’ouvre, plus il est multiple — télé, internet, radio — plus ton message est dilué. Plus tu sors du mainstream et plus tu vas vers des choses de niche. C’est entre autres ce qui explique la fin de la musique à message, qui est une musique qui n’a pas honte de siffler un refrain qui peut être repris par une masse de gens, ça a du sens seulement si on est plusieurs à le faire en même temps. Dès lors qu’il n’y a plus de médias de masse et que c’est la fin du mainstream, et pour moi c’est la fin du mainstream, tu fais un truc de niche et ton message est forcément petit. Aucune musique engagée ne m’a marquée ces dernières années.

Internet a fait rêver qu’un jour on puisse se passer des directeurs artistiques, que le tri soit fait directement par les auditeurs, sans médiation.

Tu y as vraiment cru? Au final rien ne change jamais. C’est la grande arnaque des années 2000, le « je veux tout faire moi-même », tout le DIY. Je suis convaincu que notre liberté naît de la contrainte, c’est le fait d’avoir une bonne maison de disque qui fait que tu as envie de les contourner et de faire un message pernicieux. Si tu as une totale liberté de faire ta musique toi-même, c’est beaucoup moins marrant et intéressant, et il n’y a aucune transgression. Au final c’est moins bon.

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Site officiel :  http://www.gonzai.com

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