Berlin Next à la Gaîté Lyrique

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La Gaîté Lyrique, joli bâtiment second empire au cœur de Paris et ancien haut lieu de l'opérette, a d'abord eu bien du mal à se reconvertir: brièvement école de cirque, puis parc d'attraction, il y avait de quoi perdre de son cachet.

Mais, sous l’égide de la Mairie de Paris, le lieu a réouvert il y a un peu plus d’un mois, sous la forme d’un espace dédié aux « arts numériques » – catégorie floue mais qui, on a eu le bonheur de s’en rendre compte, laisse une large part à la musique électronique, et la meilleure. L’argent ne manque visiblement pas et les programmateurs ont eu à cœur d’en faire bon usage avec des artistes pointus, pas forcément très connus en France mais qui méritent de l’être. Ou l’art institutionnel dans ce qu’il a de meilleur.

C’est donc là que se tient le festival Berlin Next, dédié aux nouveaux artistes qui ont eu la bonne idée d’aller travailler dans cette ville qui les inspire. Premier constat: être musicien à Berlin ne signifie pas être berlinois. C’est un endroit où l’on pose ses bagages, un temps, pour repartir ensuite avec un album dans les valises et aucun souvenir de toutes les fêtes qu’on a pu enchaîner (car Berlin, c’est comme les années soixante: ceux qui s’en souviennent ne les ont pas vraiment vécues). C’est donc une affiche très internationale qui ouvre Berlin Next, et cela n’a rien d’un paradoxe. On a d’un côté une MC anglo-sri lankaise accompagnée d’un israélien et d’un DJ allemand – c’est Jahcoozi – puis une chanteuse belgo-rwandaise ayant roulé sa bosse dans à peu près tout l’ancien monde, sans compter un petit passage aux États-Unis : et voilà Barbara Panther, que Discordance a eu, en plus, le grand plaisir d’interviewer. Berlin, ville-monde. Où l’électro n’est plus, justement, cette électro allemande minimaliste, mais une musique charnelle, qui se danse avec les pieds, la tête, mais aussi les tripes, parce qu’elle s’est enrichie de sons d’Afrique et d’Asie, de hip-hip, de jazz, de funk, et plus encore.

La salle est loin d’être remplie, et c’est dommage, mais les deux groupes n’ont aucun mal à chauffer leur public. Jahcoozi, déjà fort de plusieurs albums, c’est ce mélange intelligent et détonnant de blips, de beats et d’un sang chaud, avec une leadeuse grâcile qui danse pieds nus sur l’estrade avec une énergie brute. Barbara Panther, quant à elle, dans un costume détonnant (une sorte de robe-cheveux?) pose sa voix de velours sur des sons qui, en plusieurs couches de loops, créent un univers bien à elle, sensuel et technologique à la fois. Son premier métier, cependant, ce n’est pas la musique, mais la danse contemporaine. Et ça se voit, non par une virtuosité déplacée, mais par cette capacité qu’elle déploie à d’habiter toute la scène, à la parcourir d’un bout à l’autre pour établir son territoire sonore. La petite dernière de chez City Slang est une affaire à suivre – on vous aura prévenus.

Deux jours plus tard, changement d’ambiance avec une salle comble pour une soirée de Djs prévue pour durer jusqu’à quatre heures du matin. Quiconque a déjà été danser dans un club berlinois sait que généralement la musique y est dingue, et ce n’est pas à Paris qu’on verrait ça ; la Gaîté Lyrique offre donc le temps d’une soirée de superbes produits d’exportation, qui connaissent leur métier, se passent les platines comme par magie, sans rupture, et font bouger une salle comble. Skate, Siriusmo, Robot Koch (qui accompagnait Jahcoozi) : s’il fallait encore prouver que l’électro n’est pas une musique primitive, purement sexuelle et minimale, mais peut être d’une richesse et d’une complexité comparable aux ornements baroques les plus circonvolutionnés – en voilà trois, des preuves. Et on notera aussi le passage de la chanteuse Grace avec Robot Koch, pour une association chanteuse sensuelle – homme machine du plus bel effet. Grace arbore une coiffure typiquement berlinoise, ironiquement post-moderne (cheveux teints en noirs, rasés d’un côté et très longs de l’autre – pour en savoir plus sur l’ironie post-moderne capillaire à Berlin, voir l’excellent blog http://www.ichwerdeeinberliner.com/guest-column-womens-haircuts , en anglais). Et la question inévitable se pose : quel sens prend une musique a priori underground, faisant partie d’une culture qui n’est pas seulement musicale (mais qui a aussi à voir avec la danse, la drogue, le sexe, et cette ville-là), quand on la transplante dans un cadre institutionnel et opulent?

Quoi, c’est de la branlette intellectuelle de bourgeoise parisienne? Ok, je me casse à Berlin et je deviens punk à chien.

 

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Site de la Gaîté Lyrique : http://www.gaite-lyrique.net/

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Image de : Live from Paris

1 commentaire

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  1. 1
    Julia
    le Lundi 11 avril 2011
    Julia a écrit :

    Merci pour ce report coloré et cette intéressante leçon de coupes de cheveux :)

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