Benjamin Paulin : un homme résolument moderne

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En octobre dernier est sorti le dernier album de Benjamin Paulin, L'homme moderne. A cette occasion, nous avons pris notre courage à deux mains et décidé de nous entretenir avec celui qui a délaissé le rap pour la variété, et les fleurs pour les flingues. Partisan des clivages et des étiquettes s'abstenir.

Benjamin Paulin n’est pas un nouveau-venu sur la scène musicale. Ayant rejoint dans les années 90 le groupe de rap Puzzle, avec lequel il sortira deux albums (un premier éponyme en 1999 puis Viens m’chercher en 2006), il est également connu sous le pseudonyme Le Vrai Ben pour son album Suicide commercial sorti l’année dernière. C’est le 12 novembre, alors qu’il passait tranquillement le pont de la Toussaint chez lui, que Benjamin a accepté de répondre à nos (nombreuses) questions. C’est parti.

Image de BP1 Benjamin, j’ai pris des extraits de deux de tes chansons : L’homme post-moderne, que tu chantais sur ton album Suicide Commercial, et L’homme moderne qui apparaissait dans un premier temps sur l’album Viens m’chercher. J’aimerais que tu commentes ces extraits. Voici le premier passage :

« Je suis l’homme « tu te souviens » qui vit dans le passé, qui se dit que le futur n’est plus ce qu’il était, une sorte de vieillard avant l’âge déjà blasé, déjà écrasé par le poids des années passées, déjà blessé. »

Et dans L’homme moderne tu nous présentes notamment l’homme-doute qui regrette les visages rassurants et la sérénité d’hier. On retrouve assez souvent ce côté nostalgique qu’on pouvait déjà constater dans des morceaux précédents comme Je me rappelle d’une époque (Suicide Commercial). Tu penses que globalement « c’était mieux avant » ?

Non, je ne pense pas, je crois que c’est quelque chose qui colle un peu à toutes les générations : on a toujours l’impression que c’était mieux avant parce qu’on est nostalgique d’une époque rassurante où le monde, la vie semblaient avoir plus de sens, ou en tout cas semblaient plus clairs. C’est de cet ordre de nostalgie dont je fais état.

D’accord. Voici le second passage :

J’suis l’homme artiste – quelle connerie ! Aujourd’hui ce mot désigne à peu près n’importe qui, toute une poignée d’escrocs et de cinglés grotesques / dites-leur qu’ils sont géniaux car sinon ils vous détestent.

C’est de la provocation ou c’est réellement ton sentiment sur le milieu autoproclamé « artistique » ?

(Rires) Je trouve le mot « artiste » fatiguant, il est assez galvaudé aujourd’hui. Pour commencer je ne me sens pas particulièrement défini par ce mot. J’ai une vision de l’artiste qui est probablement toute aussi fausse que les autres mais dans mon esprit un artiste est une personne qui décide de se mettre en marge de la société et qui a sa propre vision, une vision assez globale de la vie et qui n’a pas besoin de la faire partager aux autres ; c’est quelqu’un qui a juste besoin de créer son propre univers sans qu’il soit utile de le faire adouber par un média, qui se fiche complètement de ce qui adviendra, et je ne pense pas que ce soit mon cas ni celui des autres aujourd’hui : j’ai plus envie de communiquer et d’être dans un échange, une interactivité avec mon public ou avec le reste du monde.

Puisque tu en parles, est-ce que les changements d’image que tu as opérés au cours des dernières années correspondent à l’évolution de ta personnalité, ou s’agit-il – notamment pour ce dernier album – principalement de communication ? Est-ce qu’on rentre dans un personnage caricatural ?

Pas du tout, je pense que je suis aujourd’hui beaucoup moins caricatural qu’auparavant. Quand je regarde mon parcours je trouve que je m’ouvre de plus en plus et que je suis de plus en plus en accord avec moi-même. Je me cachais beaucoup plus à l’époque où je faisais du rap. J’étais dissimulé sous les capuches, les bonnets, les barbes etc. et sous une voix que je ne reconnais plus vraiment aujourd’hui – à part peut-être sur Suicide Commercial où j’avais déjà amorcé un certain travail. Dans Puzzle j’avais une voix qui n’était pas la mienne, je me sentais caché derrière un genre musical. J’essayais trop de correspondre à quelque chose et je n’osais pas assez me libérer. Cet album est donc pour moi une libération et effectivement le côté costard etc. fait partie d’une tentative de cohérence et je sais qu’aujourd’hui c’est difficile d’être mémorisé par des gens qui sont déjà énormément sollicités. Je joue un peu le jeu mais je ne suis pas du tout dans une trahison de moi-même.

Donc ce n’est pas de la pure représentation, nous pouvons dire que c’est vraiment toi ?

En tout cas j’en ai l’impression.

Tu es donc passé de l’homme moderne à l’homme post-moderne pour finalement revenir au premier, un peu à la façon dont tu étais passé de Benjamin Paulin à Ben puis au Vrai Ben pour finalement redevenir Benjamin Paulin. Pour tout te dire cette nuit j’étais un peu perdu au milieu de tous ces hommes modernes, post-modernes, ces Ben et ces Benjamin et j’ai eu envie de te demander : Mais putain c’est qui Benjamin Paulin ? Le sait-il lui-même ?

(Rires) C’est difficile de savoir qui on est. Plus on essaye de se limiter et de se définir et plus on s’empêche d’évoluer. Il y a cinq ans j’étais à mille lieues d’imaginer ce que je serais aujourd’hui et je suis content que la vie ne soit pas une espèce de routine où tu décides à quinze ans de ce que tu vas faire toute ta vie. Je trouverais ça triste.

D’ailleurs je crois que tu as quitté l’école vers seize ans pour te tourner vers la musique, donc finalement…

C’est vrai. Je m’étais tourné vers la musique un peu avant, et le dégât collatéral fut effectivement l’arrêt de l’école assez tôt. Je m’y ennuyais… fortement.

Comme beaucoup. En fin de compte tu avais déjà décidé de ce que tu allais faire vers tes quinze ou seize ans…

Je crois que j’ai toujours eu envie d’être dans le monde de la chanson et du spectacle. C’est ce qui me fascinait le plus depuis tout petit.

Justement, on retrouve ce milieu artistique avec des morceaux comme Dites-le avec des flingues ou Notre futur n’a pas d’avenir, sur ton dernier album. A mon sens ces deux morceaux rappellent clairement ce qui pouvait se faire il y a quelques décennies, et là je pense notamment à la désinvolture d’un Dutronc chantant Le Petit jardin ou Gentleman cambrioleur. C’est devenu évident lorsque j’ai vu le clip de Dites-le avec des flingues : on pense immédiatement à un univers mêlant pêle-mêle Blier, Audiard, Dutronc…

Complètement. Si tu veux, tout s’est fait en plusieurs étapes. Entre le moment où tu écris, celui où l’album se fait etc. il se passe un certain temps. Quand j’ai écrit les textes je n’avais pas une vision spéciale de ce qu’allaient être les clips. Il y a vraiment plusieurs étapes entre le moment où tu es l’auteur, celui où tu es l’interprète et celui où tu es la personne devant mettre tout ça en images. Tu n’as pas une vision globale dès le début, ça s’est fait naturellement au fur et à mesure. Ça coulait de source. Pour ce clip, qui pour moi est web clip, ça partait d’une idée de Fred Vermeersch qui l’a réalisé et qui voulait faire une émission discorama. On a fait cette émission au cours de laquelle il y avait des « faux live » comme à l’époque. Par la force des choses on les a extraits pour en faire des web clips mais ça faisait surtout partie intégrante de cette émission clin d’œil.

Image de BP3 C’est vrai qu’en regardant le clip de Dites-le avec des flingues on retrouve une certaine « époque Guy Lux ». Était-ce vraiment uniquement dans le cadre de cette émission Discorama ou as-tu ce qu’on appelle des influences de cette époque que tu n’as pas vécue ?

J’ai plein d’influences de cette époque, j’ai notamment été très influencé par Gainsbourg et son album L’homme à la tête de chou qui m’a fasciné pour son côté concept. A l’époque je n’écoutais que du rap et lorsque j’ai découvert Gainsbourg ou Léo Ferré – je pense notamment à des morceaux comme Il n’y a plus rien, des morceaux parlés assez incroyables qui durent 35 minutes – j’ai vraiment été fasciné par toutes ces choses à côté desquelles j’étais passé.

D’autres références comme Dutronc sont tombées après l’enregistrement et j’en suis très content parce que le connaissant déjà, comme tout le monde, je l’ai par la suite redécouvert ; je suis donc content et bien sûr très flatté. J’ai particulièrement aimé ce qu’avait écrit Jacques Lanzmann pour lui, c’était très intéressant, et c’est vrai qu’il n’y a pas tant de choses qui ont été faites du côté « second degré ». En France on a tendance à être tout le temps dans le premier degré et quand on fait de l’humour c’est vraiment de l’humour de potache. Il y a peu de choses entre René la Taupe et Jacques Dutronc. C’est toujours de la grosse parodie et on n’est jamais dans l’humour léger, le cynisme. Ce n’est pas quelque chose qui soit facile à vendre. Mais en tout cas la comparaison est flatteuse !

C’est paradoxal : à l’étranger les Français sont parfois – et à tort – perçus comme des espèces de dandys romantiques et nonchalants alors que dans l’industrie de la musique ça paraît difficile à produire.

C’est vrai, c’est assez bizarre, mais les marchés ont beaucoup évolué et même si les Français sont vus comme ça à l’étranger on sait qu’il y a en France une grande tradition du yéyé, et finalement très peu de prise de risques. On se noie malheureusement dans une espèce de sous-culture américaine ; ça ne date pas d’hier mais ça s’accentue peut-être de plus en plus. On est en permanence dans la référence grotesque et je trouve ça dommage : on a un tel bagage culturel qu’il est dommage de s’en débarrasser au profit d’une musique qu’on maîtrisera toujours moins bien que nos amis Américains.

La France perdrait son particularisme culturel, en fait…

Sans doute. Enfin, j’imagine qu’elle le garde mais ce n’est pas ce qu’on choisit de mettre en avant dans les mass média.

Tu évoquais tout à l’heure Gainsbourg, Férré et les morceaux parlés de 35 minutes : à ton avis est-ce que ce serait toujours possible aujourd’hui ?

J’ai cru comprendre que Gainsbourg, s’il n’avait pas écrit à ses débuts pour des chanteuses et s’il n’avait pas composé pour des films, aurait eu beaucoup de mal à percer. Je crois que L’homme à la tête de chou et Melody Nelson sont des albums qui se sont très mal vendus. Je lisais récemment dans un article qu’à peine cinq ou dix mille exemplaires avaient été écoulés à sa sortie et qu’il n’a connu sa gloire que plusieurs décennies après. Je pense que c’est valable pour plein d’autres groupes comme les Velvet aux Etats-Unis par exemple.

Alors oui, pour revenir à ta question je pense que c’est toujours possible, il y a des choses très bien qui se font à droite et à gauche, seulement j’ai peur que contrairement à hier on ait du mal à les découvrir dans le futur : on est tellement sollicité et abreuvé de choses qu’on a tendance à être uniquement dans l’immédiateté. J’ai peur que tout glisse, que rien n’accroche ni ne reste de tout ça.

L’industrie musicale ne serait-elle pas trop frileuse face à ce genre de concepts ?

Je pense qu’il y a des personnes de goût dans l’industrie musicale, il n’y a pas que des gens qui correspondent aux clichés en n’étant là que pour le blé, mais malheureusement ils sont eux aussi dépendants de cette économie de crise dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Et au-delà de la question de savoir quels disques vont marcher cette année, ils se demandent quel métier ils exerceront l’année prochaine. Je pense que c’est comme ça du côté de la production en tout cas. Pour les producteurs c’est une période très difficile.

Cela me fait penser que j’ai lu sous l’une de tes vidéos un commentaire d’une personne regrettant que tu aies signé chez AZ et que tu ne soies plus indépendant. Est-ce que tu comprends cette déception ?

Je ne comprends pas trop, non. Je ne comprends pas qu’on puisse penser ça : les gens ont le droit de détester les majors et tout ce qu’elles représentent – j’ai dû moi-même dire des choses sur les majors à une époque, sans trop savoir ce que je disais d’ailleurs – mais ça reste un partenaire qui en théorie devrait me permettre d’accéder à un plus grand public et c’est bien ce que je recherche en tant qu’auteur.

Je peux comprendre la diabolisation qu’on en a faite mais aujourd’hui nous ne sommes plus dans le même schéma que pendant les années 90 ; plein de choses qui étaient alors possibles ne le sont plus aujourd’hui et le major n’est même plus le grand méchant : tout le monde est quasiment à armes égales. La confusion est telle dans le milieu musical qu’à mon avis ces problèmes ne sont plus d’actualité.

Alors quels sont les problèmes d’actualité ?

Parvenir à se créer un public et à exister. Ça ne dépend plus du fait d’être en major ou en indépendant, le monde a changé. L’important est vraiment de réussir à sortir du lot et à se faire remarquer sans pour autant tomber dans la médiocrité et dans les méthodes de buzz actuelles. Il faut rester fidèle à son propos et ne pas trop se discréditer.

Ce que j’espérais avec mon dernier album c’était de parvenir à toucher différentes sortes de public et justement, comme Dutronc, autant des publics « élitistes » que des publics plus populaires. C’est aussi en ça que Dutronc est un modèle intéressant, si modèle il y a, car il a réussi à faire ce grand écart. C’est vrai que j’étais assez content de lire un article dans Télérama puis de recevoir une invitation chez Laurent Ruquier : d’un côté une critique un peu pointue, dira-t-on, et de l’autre une invitation à participer à l’une des émission les plus « populo ». Ca me correspond complètement et j’en suis très heureux.

Puisque l’on reparle de Dutronc, il n’a pas fait que de la musique mais aussi du cinéma. Est-ce que ce serait quelque chose qui t’intéresserait ? De par cet univers observé dans tes clips, la question se pose : un film à la Blier, ce genre d’atmosphère, ça t’aurait attiré ?

Bien sûr, j’adorerais tenter l’expérience. J’ai tourné dans un court-métrage dernièrement et j’ai aussi beaucoup aimé faire ces vidéos. J’avais été appelé à passer des castings pour un film de Jean-Michel Ribes récemment, castings qui n’ont pas abouti mais il m’a conseillé de continuer dans cette voie, trouvant que j’étais très juste dans mon jeu, et ça m’a beaucoup motivé. Il y a encore cinq ans je me pensais trop timide, jamais je n’aurais passé un casting. Finalement, approchant la trentaine, je me sens beaucoup plus détendu face à un objectif et face à moi-même.

Image de BP2 C’est vrai que tu as l’air beaucoup plus libre…

Complètement. Ca vient peut-être en partie du fait d’aller vers le chant, qui agirait un peu comme une psychanalyse : c’est une véritable découverte de soi et un lâcher-prise énorme – tout en exigeant du contrôle. Il faut vraiment laisser aller tout son stress pour pouvoir ouvrir la bouche et laisser sortir une note quand t’es sur scène. En studio c’est différent, tu peux faire semblant, mais sur scène c’est vraiment quelque chose d’autre.

Comment s’est passée ta première scène ? Le trac ?

Un trac énorme, oui. Je croyais même que le son n’allait pas sortir (rires). Finalement, dans l’ensemble ça s’est bien passé, le public a été encourageant et m’a donné envie d’en refaire. Depuis j’en ai refait six ou sept. Je fais pas mal de premières parties : après Da Silva je vais commencer à faire la première partie de Brigitte Fontaine et Philippe Katerine. Ca me donne l’occasion de découvrir des villes de France que je connaissais mal et surtout de découvrir le public et d’aller le chercher. C’est très important pour ça aussi, les premières parties : comme les gens ne viennent pas pour toi il faut vraiment les convaincre. A priori tu les fais chier donc… Pour l’instant l’accueil a été plutôt bon donc je touche du bois.

Effectivement, pourvu que ça dure ! Pour revenir – en partie – à L’homme moderne, à son écoute il est difficile de ne pas penser que s’y trouve une bosse dose d’autobiographie…

Oui, je pense. On est entre la biographie et le fantasme. Je ne mets pas de limites entre les deux, c’est une somme de frustrations, de réalités, d’envies… Et puis c’est aussi un album de transition : à un moment j’avais besoin de mélodies, de chanter, et en même temps je voulais garder ce que j’avais appris du rap, une écriture punchlinée qui me plaisait beaucoup. C’est vraiment un album de transition entre le rap et la chanson, pour moi.

J’évoquais l’autobiographie parce qu’au fil de l’album on trouve à plusieurs reprises le thème du couple, mais jamais sous un angle optimiste puisqu’il est abordé soit sous celui de la tromperie – je pense là au clip de J’ai marché dans l’amour ou au texte de Laisse-moi tranquille – soit sous celui du temps qui passe et qui efface (Trop tard), le tout parsemé de quelques pics assassins (« Ma mère voulait que je range alors j’suis parti chez ma femme, ma femme voulait que je change alors j’ai changé de femme », J’ai changé).
D’où te vient cette distance lucide vis-à-vis du couple ? Et on en revient à ce que je disais tout à l’heure : autobiographie ou pas ?

Je suis quelqu’un qui a eu de grandes histoires d’amour, assez longues, et j’imagine qu’au travers de chaque chanson j’élimine des fantômes. Ce sont vraiment des choses vécues, pour le coup il ne s’agit plus de fantasmes.

Tu avais donc vraiment ce besoin d’évacuer tout ça.

J’imagine, oui. En même temps c’est un album que j’ai fait sans trop intellectualiser, j’ai vraiment laisser les idées sortir sans m’empêcher « d’y aller » et donc j’imagine que j’avais besoin d’en parler. Depuis tu imagines bien que j’ai écrit de nouvelles chansons et les thèmes commencent à pas mal changer ; je crois que j’ai réglé mes comptes avec certaines histoires et que sur d’autres albums les thématiques commenceront à être différentes.

D’ailleurs, ça t’a pris combien de temps pour écrire cet album ?

Ça s’est fait assez rapidement, entre les textes que j’avais déjà plus ou moins de côté à l’époque du rap et que j’ai par la suite faits évoluer, réadaptés, et d’autres chansons que j’ai écrites de manière « immédiate »… En fait c’est un album que j’ai écrit d’un trait. Sans vouloir être présomptueux, je crois que lorsqu’on a trouvé son style on peut écrire des morceaux en trois minutes sans qu’ils soient mauvais pour autant. Ils seront faits avec ta touche et c’est l’important.

Tu accepterais d’écrire pour d’autres que toi ou de poser ta voix sur des textes que tu n’aurais pas écrits ?

Écrire pour d’autres, oui. Chanter des textes qui ne sont pas de moi, je pourrais, mais il faudrait vraiment que je sois impressionné par la chanson.

D’accord. Avec ces nouvelles chansons que tu évoquais tout à l’heure, reste-t-on dans le même univers musical ?

Pas forcément. J’ai envie de garder le côté cuivres et certaines références mais je pense que ce sera un peu plus moderne dans la réalisation et en tout cas beaucoup plus mélodique dans les lignes de chant. Comme je te le disais tout à l’heure c’est un album de transition alors je l’ai fait avec mes capacités vocales du moment où je l’ai enregistré…

Oui d’ailleurs tu as pris des cours de chant…

J’ai pris pas mal de cours de chant, c’est vrai, et je continue à en prendre. Mon niveau est aujourd’hui bien supérieur à celui que j’avais au moment de l’enregistrement, alors qu’il était déjà bien supérieur à celui de l’écriture. Je suis vraiment dans une période de perfectionnement et ça se ressentira forcément dans le prochain album.

Eh bien on a hâte d’entendre ça alors ! Je te parlais tout à l’heure de ta distance vis-à-vis du couple, et au final en prenant l’ensemble de tes chansons il est difficile de dire si tu es un joyeux lucide, un dépressif qui cache bien son jeu ou un nihiliste, comme on l’a souvent suggéré. Finalement tu es quoi ? Juste un réaliste ?

J’ai bien l’impression. Je n’ai même pas le sentiment d’exagérer ou de jouer, mais effectivement j’assume d’avoir un petit côté nihiliste. J’ai du mal à rentrer dans tous les concepts qu’on me propose et à être naïf. Ma lucidité m’empêche de me mentir à moi-même et de faire semblant tout simplement. Je pense qu’on est plein dans cette situation et c’est difficile à assumer car on est dans un monde qui nous demande en permanence de faire des choix de clan, de parti, de groupe alors que moi je fais au contraire le choix de rester en marge de tout ça, tout en dénigrant personne parce que je sais que c’est difficile pour tout le monde et que chacun fait ce qu’il peut.

Il y a donc chez Benjamin Paulin un véritable refus des étiquettes, des cases et des concepts que l’on peut aussi observer musicalement puisque tu passes d’un genre à un autre…

C’était déjà quelque chose qui me suivait dans le rap, tu vois. Déjà à l’époque j’étais « hors étiquettes ». Puzzle c’est un groupe qui avait du mal à rentrer. On était tous blancs, même si aucun d’entre nous n’était vraiment d’origine Française, et du coup les médias voulaient absolument nous comparer à TTC ou Svinkels, des groupes que je respecte humainement mais avec lesquels nous n’avions rien à voir. Étant blancs, ils ne pouvaient pas nous comparer à La Rumeur ou à des groupes comme ça – non pas que je me reconnaisse davantage dans La Rumeur que dans TTC, hein. A mon avis on était bien plus large que la niche dans laquelle on voulait absolument nous faire rentrer. C’est ce qui nous a nui, de ne pas correspondre à l’image que les gens se faisaient de nous. Et bizarrement quand je me suis mis à chanter, environ trois semaines après avoir fait mes premières maquettes quasi-inaudibles sur mon ordinateur, j’ai été signé en maison de disques. J’ai juste enlevé l’appellation « rap » et tout d’un coup ma tête passait parfaitement et tout allait bien.

On en est donc toujours à un stade où il faut avoir la tête de l’emploi…

Je pense, oui, et c’est comme ça dans tous les corps de métiers. Quand t’arrêtes de placer le combat au mauvais endroit tout avance à une vitesse incroyable et toutes les portes s’ouvrent alors que L’homme moderne est peut-être beaucoup plus violent, pessimiste et désabusé que ce qui se faisait à l’époque de Puzzle ou du Vrai Ben. Peut-être était-ce un peu plus grossier sur Suicide Commercial mais les idées sont sans doute plus violentes sur L’homme moderne.

La vision des gens change totalement selon que tu portes un costume ou un bonnet. C’est bête à dire mais on en est encore là.

Image de BP4 Je t’ai vu récemment dans une interview sur le site de nos amis de bobodemerde.fr mais en fait tu n’es absolument pas un bobo !

Moi je ne me sens pas du tout bobo. Je peux comprendre que certains le voient ainsi mais comme je le disais dans cette interview je ne pense pas être « juste ça ». Une fois de plus je crois que certains traits me rapprochent de cette appellation mais je ne peux pas y être restreint.

Bien, voilà qui est dit ! Sur le plastique recouvrant ton album est collée une petite étiquette sur laquelle sont inscrits les mots suivants : « Un crooner moderne, un dandy décadent, un auteur désarmant de la chanson française qui le dit avec des flingues ». Alors forcément tu penses bien que je me suis posé la seule question qui intéresse vraiment les gens : à quoi ressemblent les nuits de débauche et de décadence de Benjamin Paulin ?

Eh bien écoute je suis quelqu’un de très extrême qui peut passer des nuits folles avec des virées nocturnes incroyables à la sagesse la plus grande en bouffant des légumes à vapeur toute la semaine sans sortir ni voir personne. Mais je peux te dire que je n’aime pas aller en boîte de nuit, par exemple. Je ne suis pas du tout dans ce monde-là, dans ce genre de sorties. J’aime bien sortir avec mes amis, boire un peu, mais je ne suis pas dans la grande décadence, dans les folles soirées parisiennes.

Si tu avais un endroit, un seul, à recommander sur Paris ?

Le café Burcq (Paris 18e), juste à côté de chez moi et où je vais souvent, ou Guilo-Guilo (Paris 18e), très bon restaurant japonais dont le chef est très très sympa.

Parfait, merci du conseil ! Il y a quelques mois tu écrivais sur Internet « Je ne sais pas avancer autrement, il faut à chaque fois que je me mette dans la merde pour trouver l’énergie d’en sortir ». Alors la prochaine étape c’est quoi, un album de métal ?

(Rires) Non, je ne pense pas ! Ce qui me pousse c’est vraiment l’envie d’écrire et de communiquer et je pense que dans le métal on est davantage dans une énergie, une colère, quelque chose de différent qui n’est pas ma manière à moi de m’exprimer. Sur le prochain album on n’est pas à l’abri de surprises mais je ne sortirai pas d’un ghetto musical pour m’enfermer dans un autre. Le fait d’être aujourd’hui dans la variété entre guillemets, non pas au sens moche du terme mais au sens de « varié », c’est quelque chose que je veux garder et je n’ai pas envie d’aller m’enfermer dans du reggae, du rock ou autres. Je veux vraiment rester dans le varié et mettre le paquer sur les textes, les thèmes et les compo. J’espère que j’étonnerai les gens avec des textes mieux écrits, des mélodies mieux composées, ce genre de choses, mais pas avec des changements de personnalité.

Les textes sont plus importants que la mélodie, pour toi ?

Pour moi le texte prévaut, oui. Il y a des mélodies magnifiques que je n’entendrai jamais si le texte est mauvais, alors que je pardonnerai beaucoup plus à une chanson dont le texte est très bon mais la mélodie pauvre. Par exemple j’adore Renaud alors que je trouve que ses musiques ont toujours été pourries. De la même manière, j’aime beaucoup Booba mais je n’aime pas ses musiques. D’ailleurs je trouve que Booba est le Renaud moderne : il a une gouaille pas possible, un charisme vraiment intéressant… et avec des mélodies assez médiocres derrière, voire carrément parodiques et sans intérêt.

Ça te vient d’où, cette passion des mots, du rap avec lequel tu as grandi ou de tes lectures ?

Les deux je pense. Sauf que c’est le rap qui m’a amené vers la lecture et pas l’inverse. Petit j’étais très fan d’Akhenaton, de MC Solaar… J’écoutais beaucoup ça. C’était l’époque où le rap était encore un peu professoral – Le Message, tout ça (rires) – ce n’est plus comme ça maintenant et ce serait devenu chiant à force. En tout cas ça a parlé à l’enfant que j’étais et m’a donné l’envie de m’intéresser à des choses, de découvrir le monde… Et par la suite le fait de faire du rap, au travers de la logique du sampling notamment et de tous les disques que le père de Resha de Puzzle lui avait cédés, m’a permis de découvrir toutes sortes de styles musicaux : rock, funk, jazz, musique classique, chanson française… Ma culture c’est la culture du sample et du bouquin de citations. J’ai cette logique de sample dans ma façon de penser et de travailler, et ça se ressent en écoutant mon album.

Tu es totalement anti-barrières…

J’ai du mal à me fixer des barrières. C’est ce qui me faisait peur à la sortie de cet album : en voyant les débuts de ma promo j’avais peur d’être catalogué dans un truc parisianiste méprisant et péteux. Ce n’était pas du tout ce que j’avais envie de représenter, mes références c’est autant Gainsbourg que Wham! – j’étais fan de Wham!, je chantais Wake me up before you go go –  ou Daniel Balavoine. Il n’y a pas de limites entre ce qu’on dit être de bon goût et ce qu’on dit être de très mauvais goût. Je pense être le pur produit de ma génération et des années 80.

Tu es l’Homme moderne.

(Rires) Ouais, comme tant d’autres.

Pour terminer, si tu devais convaincre les gens, tout en restant objectif, de ne pas écouter ton album, tu leur dirais quoi ?

Ne l’écoutez pas : vous risqueriez d’aimer.

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Crédits photos : Erwan Fichou (Photos 1 & 3) et Paul Kemler (Photos 2 & 4)

Site officiel de Benjamin Paulin : http://www.benjaminpaulin.com

Page Myspace officielle : http://www.myspace.com/benjaminpaulin

Clip de Notre futur n’a pas d’avenir : http://www.youtube.com/watch?v=-MYlzD6afSg

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

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