Been caught steeling

par Nun|
Capter la quintessence d’un temps, en être absolument et complètement imprégné au point de le magnifier. Ou plus encore, l’incarner. Jane’s Addiction se reforme. Se sont-ils déjà vraiment séparés ?

rose-axl11Le groupe de rock dans toute sa splendeur. Le vrai, comme dans les livres, les encyclopédies, les clichés, tel qu’il devrait être, la drogue, le sexe, et tout le barnum. Il existe une différence fondamentale entre vouloir être une rock star et en être vraiment une. Les eighties sont un amas de wannabe rock stars, qui n’ont rien compris. Axl Rose, Mötley Crüe et autres Poison, tout le hair metal, glam metal, de la deuxième moitié des eighties ont tué le rock à grands coups de clichés, de la misogynie à la scatophilie, en passant par l’homophobie. Tous ont réussi à faire croire au monde que ces idées, qui sont juste celle du redneck moyen du fin fond du Texas, incarnaient le rock’n'roll.

Évidemment, tout ça était ficelé dans un paquet-cadeau de jeans déchirés, de cheveux longs et crasseux, mais, en somme, c’était la bande-son prétendument subversive d’un équivalent de « télé radio bière foot ». Le drame, c’est qu’il y a encore des idiots pour croire que l’essence du rock’n'roll, c’était ça, ce nid de crétins dégénérés attirés par les projecteurs sans pour autant avoir quoi que ce soit à offrir de valable. Et pourtant, l’alternative existait. Si New York a toujours été la ville du rock intello, elle était juste dans les années 80 le lieu de tournage des clips d’un Bowie sans âme, ou terrain de jeu des hommes pressés de Wall Street. L’alternative, la vraie, elle était à l’autre bout du pays, en Californie, fin du monde, bout du bout de la civilisation occidentale qui là-bas se jette dans l’océan.

Bizarrement, en Europe, on considère Los Angeles et l’état de Californie comme un lieu mineur du rock’n'roll. Vaguement inspiré dans les années 60, avec le folk et les hippies, cela vaut d’ailleurs uniquement pour San Francisco, on la représente ensuite dans les années 90 comme le vivier de groupes de fusion en bermuda type Red Hot Chili Peppers, ou de punk « californien » (donc) à la Offspring . On n’attribue rien de mieux à cet endroit, peuplé, d’après notre vision déformée, de blondes à fortes poitrines, royaume du silicone, des apparences et des corps huilés.

jane-s-addictionDe même, ce n’est pas un hasard aussi si la vague de glam métal prenait quasi exclusivement sa source à Los Angeles, cela ne joue pas en faveur de la Cité des Anges. Mais des Anges, ils y en avaient bien en Californie dans les années 80. Si les paumés du Midwest étaient attirés par Big Sur, les marginaux de tout le pays affluaient aussi en masse, pour un mode de vie différent, comme les pionniers, toujours plus à l’Ouest pour fuir la morosité ambiante. Et on oublie alors que le punk n’existait pas seulement à New York et à Londres, mais que Los Angeles comptait des groupes comme le Gun Club ou les Germs, qui sont probablement les plus importants et pourtant les moins connus de ce mouvement. La logique de leur musique était différente des Ramones, moins décérébrée, beaucoup plus torturée et introspective, menant invariablement à l’auto-destruction.

La mort est une constante forte dans la musique de L.A., de Tim Buckley à Hillel Slovak, les cimetières californiens regorgent de génies détruits par l’addiction. La scène alternative de L.A. porte ces drames, ces faits divers, comme si le soleil était terriblement assassin là bas, un syndrome Marilyn pour les musiciens, les River Phoenix, les Elliott Smith . On se suicide à l’ombre des palmiers. Et c’est tout naturellement qu’on retrouve cette urgence de vivre, cette soif d’intensité chez les grands groupes californiens alternatifs. Chez les punks, on ne peut oublier les Black Flag d’ Henry Rollins, l’homme en colère. D’abord plein de rage, Rollins est probablement la créature la plus lasse de vivre sur la planète, à la fois misanthrope et clairvoyant, dévasté par l’assassinat de son meilleur ami. La violence du quotidien des rues du Downtown L.A. est également récurrente. Le glauque du Sunset Boulevard, le ghetto de South Central, ces deux éléments ne sont rien de moins que le berceau du gangsta rap avec des figures comme Ice T ou Ice Cube . Et étrangement, au début des années 90, il n’existe pas de frontière entre les alternatives rap et rock, au point de les voir travailler ensemble, et d’accoucher d’une pierre deux coups de la fusion et du néo métal, avec des groupes comme Rage Against the Machine et, n’ayons pas peur de l’innommable, Korn .

janes_addiction-2 Jane’s Addiction, c’est Los Angeles, ou bien l’inverse. Dans aucun autre endroit du monde à cette époque tel groupe n’aurait pu apparaître. Los Angeles, c’est le cinquième membre du groupe. Il n’y a pas plus Californien que Perry Farrell . Car pour être Californien, il ne faut pas être né en Californie. L’État est le dernier arrêt des rêveurs, des ambitieux, des illuminés de tout le continent nord-américain. Farrell est le pilier fondateur de Jane’s Addiction, capable de créer un mythe autour de sa personnalité, laissant courir des rumeurs invérifiables (junkie gigolo trainant avec des prostituées, clochard surfer, difficile de démêler le vrai du faux), il est aussi un visionnaire, saisissant l’air de son temps et devinant les tendances de demain. La flamboyance et l’excès, portée par une voix atypique, nasillarde et criée. Il s’investit complètement dans le groupe, du nom aux pochettes d’albums hallucinantes, des paroles à la mise en scène, il brouille une fois de plus les limites entre la réalité et la fiction dans le film Gift qu’il réalisera durant l’enregistrement du deuxième album studio du groupe, Ritual de lo Habitual . Bizarrerie cinématographique, narrant l’histoire de sa copine de l’époque, Casey Niccoli (qui est la femme nue sur la pochette de Nothing’s shocking, et poupée de papier maché sur le second album), dont la mort par overdose est mise en scène, suivie d’un résumé de leur histoire d’amour et de la démarche de Farrell vers le deuil, dans une débauche de musique, de couleur et de mysticisme.

Cette mort fictive annoncera également la fin de leur couple, et reste symptomatique du rôle des femmes dans l’oeuvre de Jane’s Addiction . Le nom du groupe serait inspiré par le prénom d’une prostituée héroïnomane, d’ailleurs personnage principal de la chanson Jane says . Les femmes sont au coeur de bon nombre de chansons du groupe, de I would for you à Three Days, écrite après trois jours d’orgie avec Casey et Xiola Bleu . Plus que des muses, elles sont un rempart contre la cruauté du monde, les héritières de la nature et les mères de toute chose. Cet intérêt pour l’ésotérisme empreint de naïveté est directement lié aux années 60 et au mouvement hippie, mais Farrell y ajoute la réalité de son temps, la désillusion, le grand soir qui n’est jamais venu. Ces mots sont simples, comme ceux d’un enfant racontant le monde et sa violence. En chantant le quotidien des filles de rue, des junkies, il leur redonne de la noblesse et de la poésie, sans jamais les juger.

tryAu-delà de la personnalité lumineuse de Perry Farrell, Jane’s Addiction repose sur l’alchimie entre les autres membres, Dave Navarro, Stephen Perkins et Eric Avery . Navarro représente à lui tout seul l’esprit de L.A. du bon au moins bon, de l’alternatif, guitariste de génie, il est également un Ken huilé qui épouse Barbie Carmen Electra devant les caméras de MTV. Le personnage est plein de cette contradiction, possédant la crédibilité artistique sans avoir de cesse de la démolir à grand coup d’éclat médiatique et de pleines pages dans les tabloïds. On peut d’ailleurs se faire une idée à travers son autobiographie publiée en 2003 Don’t Try this at Home, concentré d’une année dans sa vie, où après l’achat d’un photomaton, il décide d’immortaliser tous les gens franchissant le pas de sa porte, du livreur de pizza au dealer, en passant par ses comparses rockeurs comme Twiggy Ramirez ou Flea . Objet insolite et ode à son égo, le livre est pourtant fascinant. On peut signaler aussi une incartade en solo en 2001, avec l’album Trust No One . Navarro y exorcise ses démons, abordant l’assassinat de sa mère et ses déceptions amoureuses. La galette contient également une reprise de Venus in Fur du Velvet Underground, approuvée par Lou Reed himself. Ceci n’est pas rien, quand on sait que le Velvet, au même titre que Joy Division, ont souvent été mentionnés comme étant des influences certaines de Jane’s Addiction .

En voyant aujourd’hui l’importance du groupe dans le paysage musical de ces vingt dernières années, il est difficile de s’imaginer qu’il ne compte que deux (voire trois en n’étant pas vraiment tatillon) véritable albums studios. L’aventure discographique commence en effet par un live éponyme, sorti en 1987 sur le label indépendant Triple X record . Les tubes sont déjà au rendez-vous, avec I would for you ou Whores, qui résonnent encore comme des hymnes des grands clubs du LA des années 80. Le groupe cède aux sirènes des majors et signe avec Warner pour le premier album studio Nothing Shocking . Des chansons qui étaient déjà sur le live sont présentes, au côté des énormes tubes, comme Ocean Size ou Mountain Song . Toute la magie de Jane’s est concentrée en onze titres, cette section rythmique hallucinante, chamanique, cette voix nasillarde et enragée et les solos assassins d’un Navarro encore minaud. Cet album place le groupe sous les projecteurs, faisant sortir la scène alternative de son trou pour l’exposer à la lumière du jour.

album-ritual-de-lo-habitualMais le vrai coup de maître vient en 1990 avec Ritual De Lo Habitual, couronné double disque de platine, avec le clip de Been Caught Stealing en rotation lourde sur MTV, des grammys, des récompenses à tout va. Le fait qu’une chanson comme Three days, aussi complexe, durant 11 minutes, ait connu un aussi grand succès peut en faire rêver plus d’un, alors qu’aujourd’hui les ondes diffusent difficilement des titres atteignant les 3 minutes 30. Mais alors que le groupe est au sommet de son art, ce qui se passe en coulisse est moins reluisant. Excès en tout genre, drogues, égos surdimensionnés, Farrell et Navarro ont de plus en plus de mal à donner le change et en arrivent parfois à se battre sur scène. En 1991, grâce à sa célébrité toute neuve, Perry Farrell lance le Lollapalooza, festival itinérant ayant pour but de faire connaître la scène alternative. À travers ce grand barnum, Farrell fait naître son utopie, en plus des concerts de groupe comme Nine Inch Nails, le Rollins Band, Siouxie and the Banshees ou Ice Cube, on peut assister à des conférences ou des débats politiques, ou se nourrir de toutes les nouveautés bios. Le chanteur de Jane’s addiction reste un indécrottable idéaliste. Mais cette première édition du festival est aussi la dernière tournée du groupe, qui ne se relève pas des tensions internes.

Le succès sera finalement une malédiction. Chacun suis son chemin, Perkins et Farrell fondent Porno For Pyros, deux albums au compteur, du bon et du moins bon, comme un Jane’s sans l’alchimie magique. Navarro rejoint pour un temps les Red Hot Chili Peppers . En 1997, première tentative de reformation, Eric Avery refuse de rejoindre le groupe, et est remplacé au pied levé par rien de moins que Flea . Une tournée immortalisée par le film Three days et un cd avec des nouvelles chansons et des raretés Kettle Whistle, voient le jour. La note de pochette est écrite par Henry Rollins, qui rend un hommage sincère et juste à la carrière du groupe. Parmi les titres inédits, il y a In the city, enregistré dans les années 80 simplement en guitare et voix, l’anecdote veut que Perkins et Avery n’aient jamais trouvé la route du studio ce jour-là. Le spectacle offert cette année-là est démesuré : danseuses vénéneuses, costumes à paillettes, mise en scène babylonienne. Perry Farrell rencontre sa femme actuelle lors de cette tournée, Etty, danseuse de son état. Il se tourne aussi vers ses racines judaïques. Cette nouvelle mouture ne dure pourtant pas, Flea repartant vers ses Red Hot et les tensions persistant toujours entre les deux figures principales de Jane’s Addiction .

janes_addiction_2009-2Le temps passe et on finit par se dire que le groupe est définitivement enterré, quand il refait son apparition en 2002, avec une participation au festival anglais de Reading et des dates US. Une fois de plus, Avery n’est pas de la fête, au profit de Chris Chaney . Cette reformation semble fructueuse, car en 2003 sors un autre album studio, Strays (contesté par les puristes, car sans le bassiste original). Produit par Bob Erzin et plein de titres tubesques, l’album passe tout de même relativement inaperçu dans le paysage musical de l’époque. Après une nouvelle tournée, Farrell veut se consacrer à la renaissance de son festival qui se sédentarise à Chicago et quitte à nouveau le groupe, abandonnant les autres membres à leur propre sort.

Une fois de plus, l’histoire aurait dût s’arrêter là. C’était sans compter sur le NME, qui en 2008, organise une cérémonie de récompense à Los Angeles et décide d’offrir la récompense de Godlike Genius Award à Jane’s Addiction . Les rumeurs vont bon train, joueront-ils ? Qui sera présent ? Et contre toute attente, et pour la première fois depuis 1991, c’est le line up originale qui accepte le titre et interprète trois chansons de leur célèbre répertoire. Le groupe semble avoir retrouvé l’harmonie de leur début et sont prêts à reprendre la route. Ils partageront l’affiche avec NIN, que le Lollapalooza 91 avait contribué à propulser au-devant de la scène. Reznor samplait d’ailleurs la chanson Had a Dad sur le titre Ringfinger de Pretty Hate Machine (1989). Une fois de plus, cette reformation est annoncée comme étant la dernière, s’achevant en apothéose lors de l’édition 2009 du Lollapalooza .

Séparations, reformations, ces princes de la scène alternative ont aujourd’hui leur place dans l’Olympe des personnalités américaines qui comptent, Farrell se consacre toujours à son festival et Navarro à son égo. Jane’s Addiction est l’incarnation absolue du « il ne faut jamais dire jamais ». S’ils ont parfois surfé avec les clichés, c’est toujours avec conviction et sincérité qu’ils ont entonnés leurs hymnes, et leurs ombres planent sur le paysage alternatif actuel. On peut parler de phoenix et de cendre, tout le blabla, mais la vérité c’est qu’ils ont toujours été là.

Crédits photo (noir et blanc) : Fausto Ristori

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5 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 18 septembre 2009
    devil.ed a écrit :

    Joli portrait, monsieur! Je suis tombé sur ton texte par hasard, en cherchant (désespérément) une news, une annonce de concert ou d’album (pourquoi pas?!) de JsA.
    Ce groupe est mal connu en France, notre pays s’étant presque contenté d’importer des states du grunge durant les nineties. Résultat: durant la récente tournée, le groupe n’a pas fait de détour par chez nous, alors que les espagnols, les polonais ou les néo-zelandais ont pu retrouver le fameux line-up!
    « Ritual de lo habitual » est le meilleur album de rock de ces vingt dernières années. C’est mon avis, mais je sais que bien d’autres le partagent. Peut-être pas dans mon pays, par contre…

  2. 2
    le Mardi 29 septembre 2009
    Superunknown a écrit :

    Excellent article! Ca fait plaisir de lire quelque chose en Français sur ce groupe mythique et pourtant completement inconnu ici. J’ai du me ruiner pour aller à Londres les voir jouer cette année avec NIN. Bien qu’un peu court (1h30),ce fut un des concerts les plus hallucinants auquel j’ai assisté. Mon album préféré est Nothing’s Shocking, je trouve qu’il merite autant de reconaissance que Ritual. Three Days est probablement une des plus grandes chansons jamais ecrites. J’espere vraiment un album l’année prochaine.

  3. 3
    le Lundi 26 octobre 2009
    Yves Tradoff a écrit :

    Le portrait du groupe est vraiment bien écrit, en plus d’être très riche. Par contre, il y a certaines choses dans les commentaires que je pense un peu exagéré, sans en être persuadé, et notamment ce que dis Superunkwown. Jane’s addiction est-il si inconnu que ça ici? Personnellement, j’en ai entendu parler pas mal de fois et je les ai croisé aussi à la télévision il y a quelques années de ça, le tout, sans avoir particulièrement cherché à me porter sur le sujet.
    Quoi qu’il en soit, j’ai pris note : je file jeter une oreille à « Ritual de lo habitual ».

  4. 4
    le Lundi 26 octobre 2009
    Nun a écrit :

    En fait, Jane’s Addiction n’est pas si inconnu que ça en France, il est reconnu par la presse spécialisée : deux couv’ de Rock’n'Folk, une en 1997 et une en 2001 par exemple.
    Mais par contre, le groupe ne jouit pas d’une grande popularité en terme de vente, et il ne déplace pas les foules, comme le précise les autres commentaires; pas de date française cette année, et pour être tout a fait exact, une seule date française au compteur de jane’s addiction, toute reformation confondu, à l’Elysée Montmartre en 2003.

  5. 5
    le Dimanche 20 novembre 2011
    fausto ristori a écrit :

    Hi !

    I’m the author for the picture of Jane’s Addiction published on your site.
    Please respect my job showing credits & link indicates below.
    Follow this and shall be authorized for this publication.
    Credit: © Fausto Ristori
    Link: http://www.pantellerialink.com/rockshots/pantelleria-arte-artigianato/jane-s-addiction.jpg

    Thank you.
    Fausto Ristori

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