BBMIX: Day 2 & 4

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Fin novembre, le BBMix s'imposait une fois de plus comme l'un des festivals à l'identité forte de Paris, aux côtés d'autres événements comme la Villette Sonique et le Sonic Protest. Une poignée de groupes dont les noms scintillaient sur la belle affiche de l'ami Greygouar, et qui se devaient de jouer avec la configuration spécifique de la salle: un théâtre places assises, pas forcément propice aux débordements de type rock du genre slams semi-circulaires, pogos-karaté et jets de bières intempestifs. Certains s'en sont donc sortis haut la main, d'autres ont discrètement accroché la mention honorable, quand quelques uns ont assuré sans forcer la grosse foirade: retour sur le deuxième et le quatrième jour de la dixième édition du BBMix.

BBmixaffiche

JOUR 2: FAUST – LA MORTE YOUNG – GHEDALIA TAZARTES – CHARLES HAYWARD

Charles Hayward – soit l’ancien batteur des essentiels avant-gardistes anglais de This Heat – entame la soirée, seul, derrière sa batterie. L’homme délivre ici un ensemble de sonorités s’égarant gaiement dans les nébuleuses vallées du kitsch le plus absolu qu’il enrobe de sa voix parfois nasillarde, souvent vacillante. Il est difficile d’objectivement se confronter à ce genre de légendes – This Heat ayant été générateur d’une foultitude de nouvelles et excitantes façons d’envisager la musique – mais Hayward pêche ici par manque de fermeté, par un inappréciable manque de direction: on ne sait pas vraiment où le bonhomme veut nous emmener, ce qu’il compte faire de nous, de quel manière celui-ci souhaite nous traiter, et c’est naviguer dans ce brouillard d’incertitude qui rend l’écoute d’autant plus difficile. On se consolera donc avec ses prouesses de batteur au-delà de tout soupcon: Hayward enchaîne les glorieuses passades rythmiques tout en palabrant dans son micro, ce qui s’avère être un petit exploit tant l’anglais bourre ses morceaux de finesses mystificatrices et autres petits pièges de technicien.

Charles Hayward-5

C’est Ghédalia Tazartès qui enchaîne, qui relève sans forcer le niveau d’hermétisme d’Hayward: seul au micro, il use de ses cordes vocales, lui aussi sur des pistes musicales qui s’apparentent souvent à des accompagnements traversant les styles. Tazartès interpelle par cet accompagnement qui parfois s’oppose à la façon dont il traite sa voix, véritable outil chamanique qui lui permet de s’exprimer d’une très personnelle façon: et ce contraste est un probable résultat de la volonté de l’artiste, qui souhaite à raison chercher encore et toujours une nouvelle voie de s’exprimer avec des sons. Il reste tout de même relativement difficile de s’immerger profondément dans cette musique tant les différences subites de tonalités déstabilisent (notamment lors des passages les plus rythmés) et repoussent au premier abord. L’homme n’est cependant pas dénué de poésie mais exige une attention toute particulière de son art qui, si il se révèle plutôt instinctif, pêche paradoxalement par une véritable couleur expérimental, d’un accès quelque peu ardu.

Ghédalia Tazartès-2

La Morte Young enchaîne paisiblement. Un collectif français que la moitié de la salle à probablement confondu avec la légende papale du drone La Monte Young, je suis moi-même tombé dans le piège, j’en ai honte, je m’en excuse. Ils sont en tout cas numériquement supérieurs à la légende de la musique bourdonnante, puisqu’ils se présentent à cinq sur l’immense scène du théâtre de Boulogne-Billancourt, pour un concert, ma foi, tout en roulé boulé de larsens qui s’amassent et s’entassent le long d’une course tranquille et décontractée vers la morsure fatale d’un monstre géant construit à coups de bruitistes batailles de ferraille. Le concert déferle par trois vagues d’une même intensité tirant les vers de l’absolu du nez blessé et saignant de la distorsion, cette sorcière pécheresse hurlant la mort et l’inconfort dans son micro n’y étant pas pour rien. Très bon concert des français.

La Morte Young-6

Faust démarre benoîtement en déposant le public présent par un morceau issu de leur collaboration avec Tony Conrad, Outside the Dream Syndicate. C’est brillamment répétitif, hypnotique et vicieux, cela vole droit vers une vingtaine de minutes d’une rythmique tambour qui réprime sévèrement un amas de notes se frottant affectueusement à la lumière du soleil. A partir de ce moment-là, Faust s’illustrera de la façon la plus solide, faisant honneur à la réputation qui précède le groupe: s’amuser de cette atmosphère si particulière qui rend chacun de leur concert pronfondément unique. La scène est parsemée d’une multitude d’éléments qui ont leur place sur une scène (instruments classiques, tôles diverses, barils multiples…), d’autres un peu moins (une menaçante bouilloire à infusion sur le bord de la scène, trois tricoteuses à ses extrémités) et le groupe jouera donc plaisamment avec tout cela, ressassant sans cesse, par leur musique et leur façon de s’exprimer, de s’exposer, de vivre leur art, que Faust est une entité propre à absorber toutes les interférences possibles émises par la salle, le public, ses différents musiciens, pour les réintégrer à sa performance et livrer pour ainsi dire quelque chose de spécial.

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Faust est donc une entité pleine et entière qui dépasse le cadre de ses musiciens (changeant d’ailleurs à chaque reprise : on compte ici trois invités par Péron et Diermaier, les fondations du groupe : Maxime Manac’h à la guitare et Cathy Heyden au sax, plus un guitariste non-identifié) et qui est à même de se nourrir du pépère qui passe un coup de fil en plein concert, de l’horaire des derniers métros parisiens ou des quelques hurluberlus qui secouent tignasses et chemises en flanelle au bord de la scène. Tout cela pour rendre l’instant essentiel, véritable, constellé de poussières de vie. On retrouve là-donc un Faust dans une forme athlétique, n’oubliant jamais pour autant de servir sur un plateau d’argent une paire de ravageurs morceaux d’envie, à la volonté juvénile et au caractère indécent. Excellent concert des allemands-français.

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JOUR 4: THE INTELLIGENCE – TRANS AM – TURZI

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Après un concert de Turzi dont je ne serai probablement jamais dire si ce groupe m’a amené à parcourir de multiples galaxies parallèles ou s’est consciencieusement appliqué a défoncer les barrières du kitsch, trois légionnaires de l’élégance s’avancent sur scène. Trois ultimes guerriers désignés par le doigt vengeur de l’excellence, trois vainqueurs venus posséder dans une solide paume de fer l’intégralité de la salle, trois professionnels du style à l’impériale bastonnant sans relâche toute forme d’existence présente à ses pieds. Trans Am finalise avec une exquise putain de précision les grandes limites de la vraie classe, celle qui illumine de la lumière blanche et béate de l’absolu, celle qui redonne foi et vie aux rivières mortes et lentes de l’existence. Le trio – chacun membre portant un t-shirt aux manches coupées – au-delà même d’une collection de morceaux soufflant chaude flamme à tout instant, dépasse les espérance par un charisme digne des anciens, de ceux qui ont vécu et savent s’adapter à toute situation : le théâtre du Carré-Bellefeuille deviendra une heure durant leur terter, leur zone d’affranchissement, leur piste de décollage.

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Chaque détail donne envie d’intimement les découvrir : Sebastian Thomson est un exceptionnel batteur et fait atout de son imposante virilité, bande ses muscles et laisse traîner ses regards de dominateur, secoue sa chaîne-côte de mailles et draine sa sueur de tous côtés. Phil Manley, sur la droite, multiplie les poses bougonnes alors que Nathan Means, sur la gauche, hèle la foule d’un regard-laser probablement prometteur d’une apocalypse certaine. Derrière cette sultanesque présence, les titres suivent et s’enquillent comme une ligne infinie de puissance suprême. Car même sur son putain de quart d’heure américain, même lorsque Trans Am ralentit quelque peu la cadence, sur I’ll Never, le groupe est irrésistible et proprement inratable, par cet imparable tube, évidemment, mais aussi par la grâce de Thomson qui, passé aux synthé, alterne entre deux essentielles notes et prend le temps de transpercer le public d’un regard l’air de dire: « c’est MOI qui APPUIE sur ces deux touches ok CONNARD ? ». Pas la peine d’argumenter, les américains auront aisément remporter la bataille BBMix en pénétrant tout les cerveaux d’ondes de pur style mêlé à la crainte qu’inspirent les seigneurs lors de leurs plus grands moments d’évidence. On notera que le combat ne s’arrête jamais vraiment pour Thomson, que l’on apercevra tchatcher l’ouvreuse pendant un bon moment juste après le concert.

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The Intelligence, par la suite, peinera à éteindre et disperser les braises du génie, puisqu’à l’inverse le groupe de Lars Finberg se montrera comme dans un jour commun, n’apportant ni plus ni moins qu’une prestation contractuelle. On notera la présence de l’ancien guitariste des Oh Sees, Petey Dammit, qui assurera une propre performance, comme l’ensemble du groupe : peut-être un peu trop rapidement délivré, trop mécaniquement exécuté, trop froidement pensé. Pas beaucoup de changements par rapport à leur tournée de juin – mis-à-part un clavier que Finberg usera largement plus pour déconner qu’à but musical – et c’est paradoxal, mais le contexte du théâtre du Carré-Bellefeuille joue en leur défaveur, puisque cela sonne creux, besogneux, comme une lourde tâche qui peine à démarrer et s’envole sans faire grand bruit. On ne peut pas réellement blâmer le groupe, qui badine un set correct, mais qui semble démotivé par la taille de la salle à affronter. Au fond, un bon concert si l’on oublie le contexte d’un théâtre, mais qui aurait pu tourner au bordel intégral si seulement The Intelligence s’était mis en tête de jouer avec cette configuration si spécifique comme a pu le faire Trans Am.

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Crédit photos: Emeline Ancel-Pirouelle

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