Bauchklang : le ventre vibre

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Ni beatboxers strico sensu, ni chanteurs a cappella, les membres de Bauchklang ont tout d'aliens dans les deux disciplines.

Bauchklang 2013

Cela fait plus de dix ans que le groupe autrichien Bauchklang (littéralement son de l’intérieur) brouille les frontières entre hip hop, a capella, dub et électro. En reprenant des standards tels que Roxanne du groupe Police ou en électrisant les foules avec une énergie venue des tripes, ce collectif de « groove vocal » a prouvé que la voix et le souffle pouvaient être les éléments constitutifs d’un groupe de scène accompli. Sur leur nouvel album Akusmatik sorti en mars dernier, le ton se fait plus dur : moins de refrains et plus de beats, la techno semble bien être le dernier terrain de jeu des beatboxers. Les codes des ambiances club, qu’ils ont beaucoup fréquentés ces dernières années, sont détournés avec brio (Most Of The Time) sous la houlette du producteur électro Patrick Pulsinger. Mais peu importe le style, nous répond Bauchklang. Ce qui compte, c’est la musique. L’acousmatique, souvent assimilée à la musique concrète, voile la source du son pour en révéler la teneur.
De passage à Paris pour un showcase au Nouveau Casino, avant de rejoindre Dijon et son festival de beatbox, les membres de Bauchklang ont accepté de se montrer à visage découvert, sans micro. On air !

Votre nouvel album s’appelle Akusmatik : quel est le rapport avec votre musique ?

Andreas : Nous avons choisi ce nom car dans notre cas, ce qui importe n’est pas la façon dont nous faisons de la musique, mais la réaction du public. Lors des concerts, c’est cool que les gens voient qui fait quoi, mais le principal c’est qu’ils réagissent à la musique et dansent. On n’a pas besoin de nous voir pour nous apprécier.

Philipp : Nous avons trouvé ce terme un peu par accident. Seuls les gens travaillant sur la musique concrète en ont vraiment connaissance. Mais c’est ce que nous ressentons à propos de notre musique. Ce n’est pas le côté virtuose qui nous intéresse.

Vous avez exploré la musique techno sur vos deux précédents EPs. Quelle est votre relation aux styles musicaux ?

Philipp : Ça n’a pas d’importance d’être lié à un style musical. Dans le cas de la préparation d’Akusmatik, nous avons écouté beaucoup de musique électronique ces trois dernières années. Nous avons joué dans des configurations club, et commencé à travailler avec Patrick Pulsinger, qui est très lié à ce mouvement et a produit notre album. Il a été un pionnier de la musique électronique, il sait comment mettre en valeur les beats.

Ce qui est amusant, c’est de voir comment la voix transforme les choses, par rapport aux styles musicaux. Elle communique à des gens qui n’écouteraient pas ce genre de musique, comme des metal heads, c’est très intéressant. C’est comme si nous faisions des recherches sur l’électronique analogue,  la voix véhiculant quelque chose de différent des machines. Les gens peuvent s’en sentir proches : d’un côté ils veulent voir le processus, et de l’autre ils sont juste emballés par la musique.

Andreas : C’est la première fois que Pulsinger travaillait uniquement avec des vocalistes. Pour lui qui est un habitué des machines, c’était aussi une expérience à part.

Bina : Aujourd’hui, il y a tellement de sous-genres dans l’électro ! Nous écoutons plein de genres différents, du moment que nous ressentons tous quelque chose, l’inspiration peut venir de n’importe où.

Et aussi de sons de la vie quotidienne ?

Philipp : Parfois, il suffit juste d’écouter les gens parler. Ils créent leur propre rythme. You just have to listen to somebody-somebody-somebody [le groupe part en petit jam]. Ce qui nous intéresse, c’est de voir jusqu’où on peut aller uniquement avec la voix, sans pédales de loop.

Gerald : Ce matin, nous avons eu une expérience très intéressante en interview radio, sur RFI. Nous parlions, et un traducteur était là. A la fin de l’interview, ses mots se sont emmêlés, nous nous sommes joints à cela et avons commencé à improviser en beatbox !

C’était en direct ?

Non, enregistré.

Vous pensez qu’ils vont le garder ?

On verra si les Français sont courageux en ce moment ! (Rires)

Par rapport à de précédents albums comme Many People, on sent qu’il y a plus d’accent mis sur le beat et moins sur les lignes vocales, c’est la direction que vous avez prise ?

Andreas : Nous voulions toujours des paroles critiques mais mixées avec des beats. Et aussi pouvoir jouer l’album dès sa sortie. Avec Jamzero, nous utilisions davantage de technique, de superpositions. Cette fois, nous avons enregistré beaucoup de morceaux tous les cinq, en faisant de plus gros blocs de rythmiques. Ça reste aussi très minimal, nous n’avons finalement que cinq possibilités de beats. Nous avons d’abord essayé ces morceaux en live et quelques-uns ont même été enregistrés en une prise. Nous avons essayé d’avoir quelque chose de très propre et moins d’accumulations. C’était un challenge de ne pas l’ « over-produire »… c’est plutôt « sous-produit » !

Récemment, on a vu le beatboxer Tez faire intervenir beaucoup de machines dans son spectacle : projection de visuels, tenue scénique high-tech… est-ce que c’est une direction que vous pourriez prendre ?

Andreas : On y a pensé un moment, mais finalement ça nous suffit d’avoir notre sixième membre du groupe, l’ingénieur son, qui peut ajouter du delay et de la réverbération. Nous avons fait des sessions de jam avec des effets, l’année dernière notamment : c’est différent, et plutôt cool. Peut-être que ça reviendra avec l’inspiration.

Philipp : Je n’ai pas vu le show de Tez, je suis sûr que c’était réalisé d’un point de vue très artistique. Mais parfois, ce genre d’effets noie juste le spectateur. Je pense aussi au spectacle de Ezra et LOS, les Bionicologists ; c’est vraiment intéressant de les voir repousser leurs limites. La différence avec nous c’est que nous entrons en interaction sur scène, nous ne sommes pas seuls. Mais nous expérimentons… avec des machines ou sans, avec des animaux, avec ou sans habits… sans drogues…

Andreas : Oui, sans.

Philipp: Ca pourrait faire un bon sous-titre : ils font de la techno… sans drogues !

Vous participez à un festival de beat box à Dijon, quel est l’intérêt pour vous de ce genre de manifestations ?

Philipp : Nous sommes des aliens, à la fois dans le monde du beatbox et dans celui de l’a cappella. On ne sait pas où nous placer. Nous avons participé à un festival a cappella en Allemagne par exemple, et les gens sont partis. Le lendemain, les journaux disaient que le son du concert était plus fort qu’un crash d’avion ! Pour les beatboxers, nous sommes aussi à part car nous ne participons pas aux battles. Nous ne nous produisons pas en solo, nous ne prenons pas part à ce genre d’exploration du talent individuel. Au final, ce genre de manifestation ressemble à un festival de virtuoses de la guitare, mais nous fonctionnons plutôt comme un groupe de musique.

On a joué déjà deux fois à ce festival. La France est un peu différente par rapport à l’Angleterre par exemple, les gens sont plus ouverts et aiment ce que l’on fait, de mon point de vue. On a rencontré Tez dans ce genre de festival et cela a conduit à une collaboration sur un album finalement ! Donc c’est plutôt le côté rencontres qui nous intéresse.

Bauchklang, Akusmatik (Bauchklang Rec. / Rough Trade), sorti le 25 mars 2013.

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A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

2 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 17 avril 2013
    Aloir a écrit :

    Hello, évidemment qu’on va garder la fin improvisée en beat box, c’est la partie la plus marrante de l’émission :-) Laurence Aloir RFI émission Musiques du Monde. Best.

  2. 2
    Julia
    le Mercredi 24 avril 2013
    Julia a écrit :

    Héhé, excellente nouvelle !

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