Balanchine/Noureev/Forsythe

par |
Fier de son répertoire, l'Opéra de Paris nous a donné du 4 avril au 9 mai dernier un ballet regroupant trois des chorégraphes qui ont marqué le 20ème siècle: Georges Balanchine, Rudolf Noureev et William Forsythe.

operaUn show qui débute sur Les quatre tempéraments de Balanchine . Épurés, presque minimalistes, les danseurs arborent de simples tuniques noires sur collants blancs. La scène immense de l’ Opéra Bastille paraît d’autant plus impressionnante que le plateau est totalement vide, aucun décor pour ce retour au mouvement pur. On retrouve ici toute la diversité du travail de jambe propre à Balanchine . Nos danseuses piquent, fouettent et pirouettent face aux danseurs qui tourbillonnent et enchaînent grands jetés et autres entrechats. Pourtant, malgré de très beaux solos, les rôles masculins restent très secondaires. Utilisés essentiellement comme porteurs ou comme appuis, les hommes s’effacent derrière les étoiles qui évoluent gracieusement sur leurs pointes. Ces dernières bénéficient par ailleurs d’une esthétique qui s’éloigne doucement des sacro-saints codes de la danse classique. Balanchine révolutionne en effet ces vieux principes en jouant avec le centre de gravité des danseuses. Aidées par leur partenaire nos étoiles se déhanchent, se cambrent, et donnent un peu de courbe à la raideur trop conventionnelle du classique. Ce détail peut sembler bénin maintenant que la danse contemporaine a repoussé toutes les limites du corps, mais il a tout de même fallut qu’un chorégraphe arrête de constamment viser l’élévation pour laisser jouer le déséquilibre.

Après le néo-classique de Balanchine, les extraits du ballet Raymonda de Noureev paraissent bien vieux. Adapté de la chorégraphie originelle de Marius Petipa, on retrouve cette fois tous les topos du ballet classique: costumes de dentelles et de paillettes, estrade en fond de scène, pantomime et ordre immuable des arrivées des danseurs selon la hiérarchie de l’Opéra. Ambiance russe garantie par le spectacle qui, sur une musique d’ Alexandre Glazounov, se compose de polka et autres danses folkloriques en harmonie avec les jupons rouges des danseuses et les toques en fourrure des messieurs. Quel intérêt donc à cette chorégraphie, qui ne fait que reprendre un ballet admis au répertoire depuis plus d’un siècle? Paradoxalement, toute l’originalité vient ici des enchaînements masculins. Véritable virtuose, Rudolf Noureev fut la première « star » de cet art si fermé. Notre incroyable danseur, capable d’effectuer des sauts difficilement imaginables a réellement redonné ses lettres de noblesse au rôle masculin du ballet classique. Finis les hommes qui ne servent que de podium pour élever l’étoile, Noureev oppose à la grâce des demoiselles la force masculine, emmenant ses danseurs dans des de grands sauts à vous faire tourner la tête.

Nous terminons donc par la chorégraphie nettement plus contemporaine de William Forsythe, Artifact suite . Première particularité, le rideau coupe la danse régulièrement, tombant juste le temps qu’il faut pour que les danseurs aient changés d’espace. Détail plutôt comique puisque, habitué à applaudir à chaque tombé de rideau, le public de l’Opéra va se brûler les mains à suivre le rythme donné par le chorégraphe, applaudissant toutes les deux minutes. Il y a des aspects contemporains qui semblent plus difficiles à comprendre que d’autres… Le mouvement quant à lui joue sur un paradoxe constant entre les deux couples solistes, évoluant dans des pas de deux fluides et d’une haute technique, et le corps de ballet qui semble lobotomisé et qui suit les ports de bars carré et répétitif d’une danseuse. Seule participante portant une tunique bleue, tous les autres danseurs sont en effet vêtus d’académiques caramels, notre soliste commence sur le devant de scène dos au public, et, malgré les changements de place et ce va et viens constant du rideau, garde durant tout le spectacle son rôle de chef d’orchestre. Cette masse unie en un véritable chorus, digne d’un exercice de stretch pour troisième âge, devient de plus en plus gênant au fur et à mesure de la chorégraphie. Tout le génie du chorégraphe est en effet ici de mettre en exergue la force de la masse, bien que le niveau technique de ceux-ci soit très bas, pour appuyer la fragilité (et donc la beauté) des deux seuls couples qui ne suivent pas le mouvement et persistent à enchaîner portés et jeux de contacts d’une grande inventivité.

Un très beau ballet donc qui aura su ravir les amateurs des plus classiques au (légèrement) plus contemporains. Mais à quand une vraie révolution de la danse dans le répertoire de l’Opéra ?

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : J'ai atterri à Paris à mes 18 ans pour ma licence en art du spectacle chorégraphique. La danse, ou plutôt les danses sont en effet ma passion, aussi bien dans la pratique que sous leur aspect théorique. J'aime observer, analyser, comparer et essayer de comprendre, mais étant danseuse et comédienne avant tout, je sais aussi qu'il n'y a aucune vérité de jugement au niveau de l'art, il n'y a que des points de vue. Je reviens juste d'une année sabbatique qui m'a conduit entre San Francisco et Los Angeles et je m'apprête donc à continuer mes études avec un master en études théâtrales (le but étant d'intégrer un master pro en journalisme culturel l'année prochaine).

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article