Austerlitz – Origin of asymmetry

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De la musique asymétrique, si l'on en croit leur bio. Un manifeste revendicateur qui donne l'impression que les Parisiens d'Austerlitz sont partis pour révolutionner le rock, tout en se prenant méchamment la tête. Mais à l'écoute, la seule véritable évidence réside dans la qualité des compositions de ce duo qui visiblement aime à se compliquer la vie, alors qu'ils pourraient se contenter de gratter quelques accords de folk dans un soleil couchant. Et laisser la magie opérer…

Lorsque j’ai reçu votre album, je suis carrément passé à côté, et après quelques relances de votre attaché de presse, j’ai commencé par la bio présente sur MySpace, et c’est vrai que votre histoire de musique asymétrique m’avait pas mal intrigué. Forcément j’ai un peu fait le rapport avec le mot « discordance » et ça m’a accroché l’œil avant que cela ne m’accroche l’oreille… En lisant votre manifeste, je me suis fait l’idée d’une musique compliquée, presque impossible à écouter. Et en fait non. Comment ça se fait ?

Gil C. : Ça veut dire qu’on a réussi notre coup. (rires). Le but c’est de faire une musique qui ne soit pas complètement automatique et de ne pas se retrouver à faire de choix par défaut. On essaye de faire les choses en réfléchissant aux métriques, aux structures, aux harmonies. Et en même temps, culturellement on écoute beaucoup de pop et de rock, des trucs avec des couplets et des refrains qui se dansent et qui font bouger la tête. Notre volonté était donc de faire quelque chose qui ressemble à ça. C’est un son rock, avec une attitude pop, avec quand même quelque chose d’un peu « propre », d’un peu « intellectuel ».

Nicolas : (en désignant mon air interloqué) Il ne comprend pas ce que tu dis !

Je ne dis rien et les laisse continuer à m’expliquer leur histoire de musique asymétrique…

Gil : La musique asymétrique, c’est basé sur le fait d’utiliser autre chose que du 4/4 ou du 3/4, donc des mesures un petit peu plus compliquées. Mais notre but à nous c’est que ça ne s’entende pas et que les gens aient quand même l’impression d’entendre une chanson cool, un refrain catchy, un truc qui donne envie de bouger la tête. On est pas là pour donner mal aux oreilles ou au cerveau (rires).

Bon alors je ne suis absolument pas musicien, alors votre histoire de 4/4 et de 3/4 ça me parle, mais alors pas du tout. Comment vous pourriez m’expliquer cela en quelques phrases ?

Moment d’hésitation, nos deux amis se regardent, tentent d’aligner quelques mots, avant de se reprendre.

Gil : C’est facile, regarde. Je te fais un rythme :

Listen!

Quand tu entends une chanson à la radio ou n’importe où, tu peux toujours arriver à découper le morceau. Ça retombe toujours sur des cycles : soit les changements de parties, soit les changements d’accords. Ce sont des mathématiques simples : tu as toujours des divisions par des nombres, et en général tu peux toujours arriver à diviser par 4. Et il y a beaucoup de musiques qui fonctionnent sur ce type-là. Et sinon tu as l’autre format courant, c’est le 3/4 et là c’est la valse. Et quand tu as une valse, tu es là :

Listen!

Et voilà. Et en fait la musique ça fonctionne comme ça. Ce n’est pas de la magie !

Nicolas : C’est juste que la structure rythmique qui se déroule pendant tout le morceau est une structure répétitive et chacun de ces petits paquets se répètent, c’est ce qu’on appelle un pattern de batterie :

Listen!

Donc ça, c’était la petite brique qui est répétée et qui est mise bout à bout pendant tout le morceau. Et cette petite brique-là, on la découpe en 4 temps. Traditionnellement. Enfin dans 99 % des cas.

Gil : Ça, c’est la base. Tout a commencé dans la musique classique, à la fin du XIXe des mecs comme Dvorak ont pété ça. Le premier grand morceau à utiliser de l’asymétrie c’est la symphonie du Nouveau Monde, le truc qui a servi à Gainsbourg pour faire Initials B.B. Et donc Dvorak il écoutait le folklore de son pays et il trouvait que c’était nase. Lui n’était pas en 4 temps du tout parce que dans les Balkans ils s’en foutent complètement de ces codes-là. Et donc il se disait qu’on devrait pouvoir réutiliser cela et le mettre dans la « grande » musique. Il a pété tout un tas de code en introduisant l’asymétrie dans la musique classique. Et ça, c’était il y a plus de 100 ans. Le jazz ils ont fait ça dans les années 50. Et maintenant il serait temps que la chanson s’y mette, puisque finalement la chanson ce n’est que des motifs répétés. On en fait la base de notre travail, mais il y a déjà beaucoup d’exemples.

Nicolas : L’exemple le plus connu c’est Money de Pink Floyd. Et si tu comptes les temps, c’est du 7. Ce sont des paquets de 7 temps qui sont répétés. Donc le pattern de riff de basse que tu entends il a 7 temps. C’est un morceau qui est universellement connu, tout le monde a tripé ce morceau et personne ne s’est jamais dit « Oh tiens le rythme est bizarre ». Et ça c’est la preuve que ce n’est pas une fatalité de faire toujours du 4 temps et quand tu en fais 7 ça peut quand même faire des morceaux cools.

Et est-ce que l’inverse est également vrai ?

Gil : Mais carrément

Nicolas : C’est pas pour dire que tous les morceaux de notre disque sont cools, mais il y a deux-trois morceaux qui sont à 4 temps. On n’est pas du tout des Ayatollahs.

Gil : Nous on élargit juste le champ des possibles.

Nicolas : On prône juste le libre choix. C’est-à-dire que le musicien n’est pas condamné à faire du 4/4, il a le droit de le faire, comme il a le droit de choisir autre chose. Donc il y a des jours où on choisit de faire 4, d’autres où on choisit de faire 7. On ne s’interdit rien. La plupart des musiciens s’interdisent de faire autre chose.

Vous pensez vraiment qu’ils s’interdisent de le faire de façon consciente ?

Nicolas : Bah ils n’y pensent pas, mais dès que ça ne va pas être 4 ils vont trouver que ça sonne bizarre, et ils vont revenir sur 4.

Gil : La plupart des musiciens que je connais ne le font même pas exprès. Ils ont le cerveau complètement formaté en 4 temps. Ça demande une sorte de culture. Et nous on a dépassé ça. Ce n’est pas du tout de l’élitisme, mais c’est un fait.

Nicolas : Comme tu disais avec Dvorak il y a tout un tas de musiques, balkaniques par exemple, où il y a du 7 ou du 11. Nous à l’Ouest on écoute ça et on trouve ça un peu bizarre, mais pour eux c’est tout à fait naturel. Ils sont baignés dedans depuis tout petit.

Gil : Les Turques ils ont des trucs très très fous.

Nicolas : C’est une question de culture et d’habitude. Le musicien de rock, de variété ou de pop anglo-saxonne n’a pas cette culture.

Gil : Mais un autre Monde est possible (éclats de rire)

N’empêche que je trouve votre manifeste tout même assez revendicatif…

Gil : Mais c’est revendicatif ! Quand tu regardes les charts, il n’y a pas autre chose que du 4 temps. Donc ça veut dire, que tout le monde joue dans la même cour. On s’attaque à une montagne. Donc oui il vaut mieux être revendicatif dans ces cas-là, parce que les enjeux sont assez sérieux. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais ce n’est pas pour faire jolie. On a fait le groupe pour ça. On y croit. On est à fond.

Je vois ça… Je crois avoir bien saisi votre cheval de bataille, mais vous comprenez bien que c’est délicat pour un non-musicien de saisir toutes ces nuances. En ce qui me concerne, les choses sont assez binaires. Soit la chanson est bonne, soit elle ne l’est pas.

Gil : Il n’y a pas besoin nécessairement d’expliquer… On t’explique, car on voit que ça t’intéresse, mais en vrai si les gens passent complètement au-dessus et nous disent juste que nos chansons sont super cools, moi ça me va très bien. Le truc c’est de pouvoir offrir plusieurs niveaux. T’as le niveau de base du « c’est bien / c’est pas bien » et ensuite pour ceux que s’y intéressent t’as le reste. Il y a des couches. On cherche des trucs, mais au départ, comme à l’arrivée, ce qu’on veut c’est faire des chansons sympas que les gens écoutent en boucle. Faire des chansons pour les grand-mères aussi. Et pour les petites filles. Des chansons pour tout le monde (rires).

En laissant pour l’instant tous ces aspects purement musicologiques de côté, il parle de quoi votre album ?

silence

Nicolas : Alors là faut prendre les chansons les unes après les autres.

Faites on a le temps….

Gil : Moi je sais juste que je n’ai pas de sujets de prédilection. Je parle un petit peu de ce que la musique m’inspire quand il y a une compo qui est plus ou moins avancée. Je regarde de quoi j’ai envie de parler, et hop… Le premier morceau du disque, Walking into the fire, c’est ce que j’avais envie de dire à une gamine parce que j’avais une copine qui venait d’avoir un bébé, et je me suis demandé ce que j’aurais eu envie de dire à cet enfant. Et tout ce que j’avais envie de lui dire c’est en gros « la vie c’est des cycles, et surtout n’écoute pas les leçons de tes ainés. » J’ai donc fait une chanson autour de cette idée…

Nicolas : Tu feras les mêmes conneries que tes parents.

Gil : Voilà ! Sinon qu’est-ce qu’on a d’autre ?

Nicolas : Il y a Rotten years qui est LA chanson punk de l’album, je ne sais pas si tu vois laquelle c’est…

Je vois très bien. J’ai écouté votre album, vous savez… Je vous explique quand même un peu comment ça se passe à Discordance. On reçoit des quantités d’albums par semaines, moi même je n’ai presque pas le temps d’en écouter un seul. Ce n’était pas moi qui devais m’occuper de la chronique de votre disque, mais la personne qui devait la faire ne l’a pas aimé du tout… D’ailleurs j’ai quelques questions venant d’elle qui sont prévues pour la suite…

Nicolas : C’est intéressant ça…

Et donc c’est Thomas d’Ivox qui m’a relancé sur votre disque. Comme c’est quelqu’un qui bosse des projets de qualité et qu’il se trouvait que j’avais un long trajet en voiture à faire, j’ai pris votre album avec une dizaine d’autres CDs promos, et je lui ai donc fait subir le test de l’auto-radio. En général les disques n’y tiennent pas plus de 5 minutes, mais bizarrement le vôtre j’ai dû me le passer 4 ou 5 fois en boucle. J’ai vraiment accroché vos compositions. Le son peut-être un peu froid, aseptisé, mais vos chansons sont vraiment bonnes… Et donc là j’aimerais vraiment que vous m’expliquiez pourquoi j’ai autant aimé votre disque…

Gil : Justement on a beaucoup travaillé dans cette optique, de retourner à quelque chose de compréhensible. Le chemin c’est d’essayer de trouver une bonne idée musicale, mais ensuite de revenir à une simplicité qui est complète. Donc l’auditeur ne retiens que la qualité de la composition et nous en tant que musicien on a l’impression d’avoir fait une thèse

Vos chansons sont vraiment très différentes les unes des autres…

Gil : On est intéressé par plusieurs types de direction. On est intéressé par la direction bruitiste, car on aime bien le punk, mais on est aussi intéressé par l’électro et on regarde un peu ce qui se fait pour voir comment tout ça pourrait se télescoper. Il y a beaucoup de trucs qui ont été complètement abandonnés, mais de temps en temps, on garde.

Il date de quand cet album en fait ?

Image de Austerlitz Nicolas : Il y a longtemps. Je dirais 4 ans.

Gil : On en a fait plein d’autres, mais on tenait à témoigner à ce que notre premier album soit nos premières compos que vous avions fait en anglais, parce qu’avant on faisait du français.

Vous êtes satisfaits de l’enregistrement ? Si vous deviez le refaire, vous feriez pareil ?

Gil : Euh non

Nicolas : Actuellement on est en train d’enregistrer le deuxième album. Il y a certaines choses qu’on refait de la même manière puisque cela c’était très bien passé. Et bien sûr il y a des méthodes qu’on a changées, notamment au niveau des sons de guitares. Sur le premier album, on a utilisé un certain ampli et un certain matériel et finalement on a trouvé mieux. Là on a des sons plus convaincants et qui correspondent plus à ce qu’on a envie d’entendre. Moi c’est un peu mon taf d’être ingénieur du son, donc au fil du temps j’apprends des trucs, des techniques… C’est comme la musique, tu apprends en permanence, tu es toujours en train de découvrir des choses nouvelles.

Sur votre MySpace vous indiquez qu’un label « pourrait être utile ». Ça le pourrait vraiment ?

Nicolas : Il ne nous aiderait pas forcément à faire notre disque, puisque ça on peut le faire nous même. Mais c’est surtout en termes de promotion que ça pourrait être intéressant.

Gil : Toute la partie qui ne concerne plus la création pure, mais plutôt la vente et la distribution, là ils ont encore le savoir-faire.

Nicolas : En fait c’est surtout nous qui n’avons pas le savoir-faire en termes de faire-savoir (rires)

Gil : C’est surtout là dedans qu’ils sont encore très forts : présenter un disque au public et le vendre, c’est un métier qui demande des compétences, des moyens et du temps surtout.

Nicolas : Après il y a des tas de musiciens qui s’en sortent très bien apparemment en étant très forts en com’. J’ai l’impression que faire de la com’ ça peut être intéressant, mais par contre ça demande un investissement en temps qui fait que tu ne fais plus de musique. Et ça me ferait chier de passer 4 heures de ma journée à ne pas faire de musique, mais à faire de la com’ et à ne pas m’ouvrir le cerveau en faisant autre chose.

Gil : Mais l’idée d’avoir un label avec qui on serait en partenariat, ça reviendrait justement à ce que chacun fasse bien son job et que tout le monde soit efficace dans sa partie.

C’est qui votre public ?

Nicolas : De ce que j’en vois c’est assez surprenant. Et je n’arrive pas du tout à le classer dans une catégorie bien précise. Je vois des gens qui ont des têtes à écouter du rock indé. Et puis je vois des gens qui ont des têtes à écouter d’autres trucs, et c’est assez marrant…

Gil : Ce que j’ai quand même constaté, et ce qui me fait très plaisir, c’est que plus les gens sont mélomanes et s’y connaissent (pas en théorie musicale, mais en styles et en groupes différents) plus ils aiment.

Nicolas : Ce qui est peu notre faiblesse en termes de com’ et qui en même temps fait notre force, c’est qu’on n’est pas le genre de groupes qui s’inscrit dans un registre très précis.

Gil : Nous sommes notre propre mouvement.

Nicolas : À défaut d’en trouver un déjà existant, on a commencé à dire qu’on faisait du rock asymétrique et ça nous permettait d’avoir une étiquette. T’as des groupes à Paris qui font le son de tel quartier de Londres et qui s’inscrivent clairement dans une démarche de niche. On ne se revendique d’aucun groupe, ni d’aucun style, et du coup en termes de public cela va au-delà des chapelles musicales.

Je vous posais la question parce que dans votre dossier de presse, je ne sais pas si c’est vous qui l’avez écrit, on peut lire que vous avez, je cite, « une identité forte »…

Nicolas : Ah non ce n’est pas moi qui aie écrit ça. (éclats de rire)

Du coup, je me demandais bien laquelle, puisque je suis absolument incapable de définir votre « identité forte »…

Nicolas : Non, mais l’identité c’est un concept un peu has-been, surtout dans le contexte politique actuel… Parler d’identité j’ai un peu du mal…

Gil : (mort de rire)

Nicolas : Non, mais je dis ça sérieusement. Le problème de parler d’identité c’est que ça fige les choses. Alors que les gens, comme les groupes, sont en permanence en train de changer. Je n’ai pas la même identité que j’avais hier. T’apprends des trucs. Tu changes d’avis sur des choses. Donc ouais, l’identité ce n’est vraiment pas un truc qui m’intéresse…

Gil : C’est Thomas et Lara (d’Ivox NDLR) qui ont dû écrire ça (rires).

Nicolas : Non, mais là je pinaille sur les mots. Il y a des idées fortes qu’on a envie de défendre : cette idée de l’asymétrie…

Gil : Je suppose que c’est ça que ça voulait dire « identité forte »

Attendez j’en ai une autre là…

Gil : Vas-y !

Ce n’est pas moi qui les ai relevées…

Gil : C’est la membre de ton équipe qui n’a pas aimé notre disque en fait. Elle s’est dit qu’elle allait nous envoyer ça dans la gueule (rires).

En même temps on s’appelle Discordance, faut quand même qu’on justifie un peu le nom… Alors est-ce que selon vous il y a « une vraie façon de penser la musique » ? Et il y en aurait-il une fausse ?

Nicolas : C’est une super question ça… Est ce qu’il y a une vraie façon de penser la musique ? (silence) Non, je ne pense pas qu’il y ait de fausses façons de penser la musique, mais il y a des façons de ne pas la penser par contre. Il y a des gens qui ne la pensent pas. Qui font semblant… Des fois tu écoutes des personnalités politiques qui font semblant d’avoir un cerveau et qui font semblant de penser. Ce sont ça les fausses façons de penser : faire semblant de réfléchir. Mais pour en revenir à la question, non il n’y a pas de fausses façons de penser la musique… Enfin ça reste à trouver. (regarde son collègue) Si ? Des noms ?

Gil : Un bon name-dropping là !

Nicolas : C’est le moment de sortir le nom d’Arielle Dombasle.

Gil : Ah non, tu ne peux pas parler comme ça d’Arielle. Elle est magnifique. On ne dit pas du mal d’Arielle Dombasle devant moi… En fait la question est difficile. Je ne peux pas parler de manière péremptoire en disant qu’il y a des vraies façons de penser la musique, mais disons qu’il y a des façons de composer et de faire le métier de musiciens qui ne me ressemblent pas du tout. Ça peut être une question de trajectoire personnelle de musicien, mais le fait d’entendre des musiciens qui affirment ne rien y connaitre en musique et rajouter derrière que ce n’est pas grave, puisque l’essentiel c’est que la magie opère, c’est un truc que je ne comprends pas.

Nicolas : Un peu comme être une ancienne mannequin et se mettre à chanter…

Gil : C’est une façon de faire de la musique qui va complètement à l’encontre de tout ce que j’ai appris et de comment je conçois la fonction d’artistes. C’est peut-être une question de modèles… Moi mes modèles ce seraient plus des compositeurs classiques, des gens qui se sont données du mal pour trouver des trucs, pour chercher dans le fond du fond pour pouvoir s’élever par rapport à ce qui existait à leur époque et produire un truc puissant quitte à se faire jeter des patates dessus comme Beethoven. À l’inverse, je ne comprends pas qu’on puisse dire que faire de la musique c’est juste du plaisir, d’avoir l’air de kiffer le truc avec un air débonnaire, genre la musique c’est comme un passe-temps pour des gens qui n’auraient rien de mieux à faire… Un choix par défaut en quelque sorte… Moi je n’ai pas choisi de faire de la musique par défaut. J’ai choisi cela plutôt que de continuer la FAC. Ce n’est pas une blague… Alors tu vois, les gens qui disent qu’il ne faut pas se prendre au sérieux, moi je déteste ça, parce que ça voudrait dire qu’être un artiste ou faire de la composition ce n’est pas quelque chose de sérieux. Personnellement j’oscille entre 8 et 12 heures de musique par jours, pour moi c’est très sérieux. On peut travailler en s’amusant, évidemment, mais il n’empêche que dans la mesure où la musique c’est le sens de ma vie, jamais je ne m’alignerai sur des gens qui donnent l’air de faire ça en dilettante… Ça a l’air de te laisser perplexe ce que je viens de te dire (rires).

Je comprends très bien ce que vous dites. J’ai peut-être une approche de la musique plus instinctive, plus axée sur l’énergie. Mon premier gros choc musical c’était Nirvana, donc peut-être pas le truc qu’était musicalement le plus abouti, mais il y avait l’énergie et la sincérité.

Gil : Est-ce qu’il n’est pas prouvé qu’un mec comme Kurt Cobain qui se donnait des airs de s’en foutre royalement, bossait en fait comme fou et pensait à la musique 22h/24h ? Il était à donf. Ce n’était pas du tout un mec qui ne se prenait pas au sérieux. Il avait envie de réussir. Il avait envie d’y arriver. Il avait une confiance dans son talent de songwriter. Donc pour moi ce n’était pas du tout un branque.

Nicolas : Ce n’est même pas une question de se prendre au sérieux ou non, mais plutôt de prendre la musique au sérieux.

Gil : C’est comme Hendrix à l’époque… On croit que c’étaient des mecs à la cool, mais non ! Les mecs ils bossaient comme des chiens.

Nicolas : L’apparence, la défonce, ça faisait partie de leur style de vie, et c’est souvent pour faire rêver les foules, mais ils prenaient la musique très au sérieux. …

Gil : Mais moi ça ne me fait pas rêver ça ! Du coup ça discrédite vachement. Tu ne peux pas te lancer dans trucs d’envergure, si tu n’as pas envie de te prendre la tête.

Nicolas : Oui, il y a cette sorte de snobisme antisérieux. C’est comme quand tu étais à l’école et qu’on te jette des pierres parce que t’es l’intello.

Gil éclate de rire.

Nicolas : Ouais c’est bon, on m’a jeté des pierres, ça va… Ça revient à dire que ce serait nase de réfléchir…

Gil : C’est ça ! Réfléchir ça fait mal à la tête.

Nicolas : Ça n’empêche pas que quand on fait de la musique ensemble, il arrive qu’on se marre comme des cons.

Bon j’ai encore une question un peu méchante, mais je crois que je ne vais pas vous la poser. En plus comme réponse vous allez forcément me dire « oui »…

Ensemble : Non, mais vas-y !

Vaut-il mieux un 4 temps maitrisé que de l’asymétrie sans grande originalité, qui au final ne change pas grand-chose à l’écoute ?

Gil : Oui.

Nicolas : Oui

Gil : Non, mais si c’est pour se la jouer genre « moi je suis plus intelligent que les autres », ça ne sert à rien.

Nicolas : (en prenant une voie à la con) Ah non, mais moi je sais compter jusqu’à 15.

Gil : Si c’est pour prouver qu’on sait faire des multiples de 5 ou de 7, tout le monde s’en fout ! La question elle n’est pas du tout là. La question c’est la plus-value.

C’était clairement l’apriori que j’avais sur vous après avoir lu votre manifeste…

Nicolas : Je comprends ça… Bon on va tout changer !

Ah non laissez-le. En même temps ce n’est pas une mauvaise chose. Vous ne l’auriez pas écrit, je ne serais jamais allé écouter vos morceaux…

Nicolas : Carrément ?

Aucune chance.

Gil : C’est la force d’un manifeste. Un manifeste se doit d’être imparfait.

Alors j’avais prévu un petit jeu, que je devais placer initialement en début d’interview. On va finir par ça du coup… Je vais vous donner une liste de groupes, à vous de me dire s’il leur est arrivé de faire autre chose que du 4/4… Commençons par Nirvana.

Gil : Non, je ne crois pas

Godspeed ?

Nicolas : Ouais (sans grande conviction). J’ai entendu du 5 dans du Godspeed.

Sigùr Ros ?

Nicolas : Ça m’étonnerait. Mais ça me fait chier, donc je n’ai pas trop écouté.

Gil : Ouais voilà.

Bon là vous avez déjà répondu à la question… Pink Floyd ?

Nicolas : Oui clairement.

Gil : Et pas qu’une fois.

Nicolas : Dans des trucs de Syd Barett, je ne me rappelle plus des noms des albums… Ce n’est pas que ce n’est pas en 4/4 tout le temps, c’est que c’est en 4/4 et que de temps en temps ça change en cour de route.

Gil : C’était l’époque formidable du prog’ où ils inventaient encore…

Nicolas : Ce n’était pas vraiment du prog’, mais du psyché.

Gil : Ouais enfin bon les étiquettes… (rire)

Rage Against the Machine ?

Nicolas : Non

Nine Inch Nails ?

Gil : Oui !

Nicolas : Il y en a plein sur With Teeth. Le morceau qui ouvre l’album déjà. Sur The Fragile aussi.

Gil : Trent Reznor ça l’intéresse ouais !

Converge ?

Nicolas : Connais pas.

Des gros bourrins qui font du métal et qui crient fort…

Nicolas : Ah c’est pour ça que je ne connais pas. Je ne suis pas très versé là dedans, mais c’est fort possible qu’il y en ait.

Gil : Ah c’est pas dit. Il y a deux écoles chez les métalleux. Il y en a vraiment qui crachent là dessus.

Les Sex Pistols

Nicolas : Ah non (éclats de rire). Ou alors c’est une erreur !

Gil : C’est ça ! Sur un malentendu. Une fois ils étaient bourrés et ils en ont fait.

Phoenix ?

Gil : Je n’ai pas écouté tous leurs albums, mais je ne crois pas. Phoenix ils travaillent plutôt sur les structures, les grilles d’accords… On y va aussi un peu d’ailleurs… Mais non pas d’asymétrie chez Phoenix.

Radiohead ?

Gil : Plein. Dans tous les albums.

Mogwai ?

Nicolas : Je connais mal.

Un groupe français qui s’appelait Psykup ?

Nicolas : Connais pas.

Porcupine Tree ?

Nicolas : Eux ça a dû leur arriver.

C’est quoi pour vous une bonne chanson ?

Gil : C’est une chanson dont on se souvient. Pas nécessairement une chanson dont tu souviens tout de suite…

Nicolas : Enfin moi je me souviens quand même vachement bien d’A la queue-leu-leu de Bézu, et franchement ce n’est pas une bonne chanson (éclats de rire) ! Je dirais qu’une bonne chanson, c’est une chanson qui arrive à me surprendre. Quand j’écoute de la musique, ce que j’attends, c’est quand même de ne pas m’emmerder.

Gil : Nos visions se rejoignent. La chanson super tu t’en rappelles quand même…

Nicolas : On est d’accord que les bonnes chansons tu t’en souviens, mais ça ne veux pas dire que toutes les chansons dont tu te souviens sont bonnes.

Gil : Le petit bonhomme en mousse (éclats de rire)

Nicolas : On a tous une mémoire formidable pour les trucs pourris.

Gil : Ah ben moi pour ça je suis une véritable éponge à merdes… Ça doit être un mélange des deux en fait. Dans un premier temps tu dois être surpris, et après à force d’écoutes tu t’en souviens.

Nicolas : La musique c’est quand même un art fondamentalement abstrait. Quand tu écoutes de la musique, ton cerveau rentre en connexion avec l’intelligence de la personne qui a fait le truc. C’est ça qui est génial : ce lien direct d’esprit à esprit. Je ne sais plus qui disait ça, mais la musique c’est des mouvements de l’âme. Quand la musique est bonne, tu rentres en connexion avec quelqu’un et la bonne chanson c’est celle qui t’ouvre une porte sur l’esprit du compositeur.

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Image de : Fondateur de Discordance.

4 commentaires

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  1. 1
    L.
    le Mardi 31 mai 2011
    L. a écrit :

    Oui, effectivement ils savent s’exprimer et s’y connaissent théoriquement en musique, mais en pratique… Si une bonne chanson reste, alors les leurs ne sont pas bonnes. J’ai écouté l’album plusieurs fois, aucune ne me revient. J’ai juste le souvenir d’une horreur en français parmi des chansons en anglais.

    C’est dommage, parce qu’ils ont une véritable réflexion sur la musique, et ça change. Mais l’album n’est pas bon : il ne surprend pas et ne révolutionne rien.

    De plus, d’un côté ils n’aiment pas la com’, d’un autre, ils sont bien content que le communiqué dise des conneries (auxquelles ils n’adhèrent apparemment pas) pour qu’on écoute leur musique… Pas très honnête.

    Enfin, des mecs qui connaissent la musique et qui affirment que Sigur Ros c’est chiant, ça m’échappe totalement. Soit ils n’ont pas écouté, soit ils n’ont aucune sensibilité.

  2. 2
    le Mercredi 1 juin 2011
    isatagada a écrit :

    Yep. Leur album est entré chez nous il y a 4 ans, à sa sortie, je confirme :-) C’est mon Pascal à moi qui les avait trouvé sur myspace. A l’époque c’était plutôt moi qui découvrait des tas de groupes mais Austerlitz, c’était SA découverte à lui.
    C’est plutôt cool de boucler la boucle des Pascal sur Discordance :-) )

  3. 3
    le Jeudi 2 juin 2011
    Eolle a écrit :

    Juste pour réagir sur l’aspect énergie/instinct/sincérité qui s’opposerait au côté cérébral/réfléchi de la création artistique : c’est un faux débat. Je pense que c’est quelque chose qui s’applique à toute création ; il y a forcément, à un moment ou un autre, du travail et de la réflexion. On ne crée pas des toiles incroyables sans avoir un bagage derrière, ni des textes puissants en suivant simplement son envie du matin. Il y a toujours une démarche qui accompagne tout ça.
    La Création ça serait justement le point de rencontre entre l’énergie, le besoin de faire sortir quelque chose, une technique particulière que l’on maîtrise par le travail et la répétition, et une réflexion personnelle sur comment on a envie de montrer ce que l’on a dans le ventre.
    Après, en effet, que ce qui sort de tout ça paraisse simple et instinctif, c’est peut-être la preuve que l’oeuvre est réussie. ^^

  4. 4
    le Vendredi 22 juillet 2011
    AUSTERLITZ fan a écrit :

    Juste une petite réflexion par rapport au poste de L.

    1) lis dans le détail les passages que tu commentes s’il te plaît!
    ils ne disent pas qu’ils méprisent la com ni les gens dont c’est le métier, ils disent qu’ils ne savent pas faire et préfèrent consacrer leur temps à la musique. Le communiqué de presse ne dit pas des conneries, il exagère juste un peu les choses, comme tous les communiqués de presse du monde. Donc le procès en malhonnêteté que tu leur fais est … intellectuellement malhonnête.
    2) Quand à Sigur Ros… c’est comme pour tout tu sais, le monde est grand, il y a les gentils et les méchants, les mecs de droite et les mecs de gauche, ceux qui écoute de la techno et ceux qui écoutent de la musette, ceux qui aiment Sigur Ros et ceux qui n’aiment pas. Si ça t’échappe totalement alors la vie doit être drôlement compliquée au quotidien…
    les goûts n’ont rien à voir avec la science, le savoir-faire ou le talent. Les goûts sont complètement imprévisibles et c’est ça qui est bon !

    Tu vois par exemple, toi tu n’aimes pas AUSTERLITZ, et bien c’est très bien, je comprends tout à fait et pourtant je suis de l’avis opposé :-)

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