Arno

par , Safouane Ben Slama|
Plutôt détendus à l'idée de rencontrer Arno et son franc-parler, nous avions rendez-vous dans un petit hôtel parisien situé près de Pigalle. Mais malgré plusieurs écoutes de son nouvel album Brussld et sa longue discographie remplie de chansons devenues au fil du temps des standards, difficile de savoir ce qui nous attendait.

C’est dans un cadre rempli de verdures qu’Arno nous reçoit, visiblement fatigué et un tantinet lassé par la promo. Pourtant, tout au long de l’entretien, il n’a cessé de se monter simple et cordial. Exactement tel que nous avions envie de le découvrir.

Pour commencer, soyons polis, comment allez-vous ?

Ça pourrait être mieux, mais ça va…

Fatigué ?

Ho oui, vous êtes les derniers aujourd’hui, mais ça pourrait être pire…

Qu’est-ce qui pourrait être pire ?

Boire !! (Rire cynique)

Ça vous aide à créer ?

Non pas du tout ! Au contraire, ça détruit. C’est un piège l’alcool, toutes les drogues sont des pièges, pourquoi tu veux boire ?

Non pas du tout, je ne bois pas.

C’est bien, je suis fier de toi, reste comme ça, autrement tu deviendras comme moi. Je ne crée rien grâce à l’alcool…

Dans ce dernier opus, les femmes sont encore un sujet omniprésent, notamment dans le titre mademoiselle, on n’a pas très bien compris ce morceau, vous pourriez nous l’expliquez ?

J’habite dans mon quartier à Bruxelles depuis des années et il y a une femme qui habite là-bas et que je connais depuis 3 ans. Elle m’a inspiré pour écrire cette chanson. Cette femme est dans le signe artistique, elle était très belle. Comme je dis elle a une attraction touristique, elle a tout le bazar, après elle s’est mariée, mais elle a fait des bêtises, le bazar dans son nez, et elle a maintenant des enfants, et c’est ce que j’ai écrit.

C’est donc un hommage.

Mais toutes les chansons que j’écris sont des chansons qui parlent des gens que je connais. Par exemple le morceau Elle danse, je l’ai écrit par rapport à mon fils : il était très amoureux d’une femme, d’une mademoiselle. Il avait 22 ans et il a souffert de ça, car elle a dû choisir entre lui et son ancien copain… Alors, je lui ai dit « Des femmes il y en a plus que des Chinois » et ça m’a inspiré. Tomber amoureux c’est comme une migraine, ça vient et ça passe, quand on est amoureux on est aveugle. Un jour j’ai vu cette femme en train de danser dans un bistrot à Bruxelles et j’ai vu qu’elle ne dansait pas avec ses tripes, elle dansait avec sa tête. Il ne faut pas danser avec ta tête, mais avec ton cœur, et c’est pour ça que j’écris des chansons. Ce sont les gens qui m’inspirent.

Peut-être que vous écrirez une chanson sur nous, sur les journalistes qui vous embêtent…

Tout est possible dans les films de cow-boy !!!

On est proche de Pigalle, ce quartier vous inspire ? Est-ce qu’il y a un équivalent populaire à Bruxelles ?

Bah oui, partout. Mais écoute, Bruxelles c’est pas loin de Paris : quand je pisse de Bruxelles, Paris est mouillé. Avec le TGV, c’est une heure et dix-sept minutes, Paris est plus proche de Bruxelles que Rennes de Paris ou Marseille de Lyon.

Vous aviez dit dans une interview que Bruxelles est en avance sur les autres villes…

Bah oui, mais Bruxelles c’est la capitale de l’Europe. Sans Bruxelles il n’y a pas d’Europe, et sans Bruxelles, il n’y a pas de Belgique. La Belgique, c’est l’Angleterre, c’est l’Allemagne, c’est la France qui l’ont faite. Écoute Napoléon, il a perdu son bazar à Waterloo. Les Anglais, ils on dit : pour la paix, pour l’Europe, on va construire un truc et ça a été la Belgique. Il n’y a rien là-bas, on vit de l’Europe et dans cette ville Bruxelles, on parle 4 langues. Quand tu vas dans un restaurant le menu est en 4 langues, un Flamand il parle 3 langues, car il y est obligé. Le flamand on ne le parle qu’en Flandre, il n’y a que 5 millions de Belges qui parlent le flamand.

Donc cette idée de Bruxelles cosmopolite vous plaît…

C’est normal. C’est comme ça. Par exemple, j’ai mon fils qui est né en France à Lyon… Ce n’est pas sa faute (rire), mais lui il habite depuis toujours à Bruxelles, et il parle 3 langues. C’est super, c’est un avantage, moi je n’en parle qu’une. Mais on y est obligé aussi, pour communiquer, pour trouver du boulot… Par exemple quand je travaille avec des Irlandais ou des Écossais et qu’ils viennent en Belgique, ils sont étonnés que les autres parlent mieux anglais qu’eux (rires).

On a vu que vous aimiez beaucoup de jeunes groupes étrangers (Arcade Fire, Animal Collective,TV On the Radio),

Oui, oui ! Je suis fan de ça !

D’où vient cet intérêt pour la culture étrangère ?

Depuis que je suis jeune, j’écoute de tout. Et je n’ai pas de problèmes de frontières avec ça…

Vous écoutez aussi du hip-hop ? Vous aviez fait quelque chose avec un rappeur (Faf Larage), cette démarche vous intéresse ?

Tout ça c’est de la musique, il y a des gens qui pensent hip-hop, rock reggae, funk, punk, jazz, mais moi je suis ouvert comme une vieille pute (rires)

Et vous avez rencontré Faf Larage depuis ?

Non j’ai jamais rencontré ce mec. On a fait ça sur Internet, c’est bizarre…

Vous regrettez de ne pas l’avoir rencontré ?

Bah oui, parce qu’on ma dit qu’il a de belles sœurs !

Il a surtout un frère qui joue dans Iam (Shurik’n)… Vous avez souvent dit que vous n’étiez pas fan du studio, et que tout prenait un sens sur la scène. La crise du disque, c’est un problème pour vous ? Ou vous en foutez ?

Pour moi, ce n’est pas un problème, mais je pense que dans 5 ans, il n’y aura plus de maison de disque. J’ai toujours fait des disques pour faire des tournées, j’ai commencé à la fin des années 60 et faire des disques c’était seulement pour les chanteurs de charme, les Américains et les Anglais, alors quand tu voulais faire le rock, c’était rare d’enregistrer du rock. J’ai fait mon premier disque en 72 , et le mec qui a payé ça avait un bordel. C’est pas une blague, il tenait des bordels et c’était un copain de nous, et c’était mon premier groupe Freckleface. On jouait d’abord dans les clubs et après on faisait des disques, tu vois le bazar… Et dans les années 80, ça a changé : on a fait d’abord le disque et après la tournée. Il y avait des groupes où le disque marchait à fond et le live c’était nul, mais maintenant on recommence comme dans le temps. Il faut vivre, c’est fini d’être une pop star, c’est fini les piscines à Saint-Tropez ou en Floride, juste avec la vente de disques. Maintenant on retourne à la source : jouer pour des gens.

L’authenticité !!

Mais j’ai un problème… En fait non, je m’en fous, mais je constate que les groupes de jeunes, c’est tout rétro. C’est les années 70 – 80, même les coiffures… Toi t’es…

Je suis quoi moi ?

Toi t’es comme ton grand-père, il était coiffé aussi comme ça (rires). Mais moi quand j’avais ton âge, j’étais pas habillé comme mon grand-père, donc j’écoutais pas la musique de mon grand-père quand j’avais 20 ans. Le rock musique c’était une révolte contre un système et pourtant dans les années 60 on vivait avec le cul dans le beurre : pas de chômage. Maintenant, on est vraiment dans une crise et les jeunes, excusez-moi, mais vous dormez…

Ha non ! Pas nous en tout cas…

Non, mais quand je dis ça, il ne se passe rien musicalement… Comme si la musique des années 2000 n’existait pas.

Ce n’est pas étonnant, on a souvent senti que l’on grandissait dans quelque chose qui sonnait faux, c’est pour ça que l’on éprouve le besoin de regarder vers l’arrière…

Mais c’est pas une excuse ! Nous c’est différent, on est grand maintenant, mais on ne voulait pas être comme nos parents, c’était une révolte contre un système et je trouve qu’aujourd’hui…

On dort ?

Vieux…. Vous êtes déjà vieux…. Vous pensez déjà à la sécurité, alors qu’on peut tout faire !!!

Vous trouvez que l’on n’est pas assez punk ?

Oui, mais punk, il faut pas le faire à fond, moi j’ai jamais été…

Anarchiste ?

Moi j’ai été un Arnoist.

C’est quoi ?

C’est moi (rire) ! Non je ne dis pas que tu dois suivre et être un genre de punk ou de hippy. Je n’ai jamais été comme ça. Il ne faut pas être habillé ou faire comme si tu voulais être un punk, il faut être une personne vraie.

Là, on est tout à fait d’accord, c’est un syndrome de notre époque, la panoplie qui va avec la musique. Personne ne nous y oblige, c’est une aliénation !

Bah oui, je ne vois pas pourquoi on doit être habillé rap si on fait de la musique rap… Mais je ne sais pas, c’est votre bazar… Il faut que vous sauviez votre bazar. Soyez vous même, mais je veux pas vous dire ce que vous devez être, je ne veux pas être Jésus Christ, quel boulot !!! Mais c’est un truc que je ne comprends pas, fuck !!!

Donc ça vous choque ?

Non ça ne me choque pas, je constate, je suis un voyeur.

Il n’y a rien qui puisse vous choquer ?

(Long silence) Que l’on tue des gens au nom de Dieu. La crise, le chômage. Les gens qui font des études pour un métier d’aujourd’hui qui n’existera plus dans 5 ans. J’ai peur pour ça, j’ai des enfants, je pense à eux. On est dans un changement de décor, c’est un début de siècle. Je n’ai pas vécu tout ça en 1900, le monde est en train de changer très vite.

Trop vite ?

Je ne sais pas, peut-être que c’est bien, peut-être pas. Mais il y a un réel changement et je trouve ça intéressant. Je suis un voyeur, et je trouve ça formidable que je puisse le voir.

C’est donc de la matière à travailler après ?

Non, j’ai jamais travaillé.

Vous n’avez jamais travaillé en dehors de la musique ?

Ah non, non ! J’ai fait de la musique pour ne pas travailler, mais je suis tombé avec mon cul dans le beurre, j’ai eu de la chance de travailler avec la musique.

Il y a du talent aussi ?

Surtout de la chance, je connais plein de gens qui ont du talent, mais ils n’ont pas eu la chance et ils ont brulé leur talent à cause de la drogue, de l’alcool, et des autres bazars… Et puis les maladies, plein de choses… Donc j’ai eu de la chance, et on peut plus me la prendre.

Vous êtes bien aujourd’hui ?

Je ne suis pas malheureux, mais je ne suis pas heureux, je suis moi. Je suis arnoist.

Merci Arno, c’était super !

Allez les gars, salut !!

Crédits photo : Danny Willems

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A propos de l'auteur

Image de : Melchior 22 ans, aime roder en écoutant du hip-hop ou du rock, écrire des reports sur des groupes de hardcore, prendre des photos qui n'interressent personne, B2ObA, Burzum, les films de Cronenberg, les loups, George Michael et Tears For Fears ....

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