Animal Collective – Strawberry Jam

par Aurélien|
Si vous aimez les faits (« la vérité, rien que la vérité »), attrapez ça : Animal Collective regroupe depuis 2000, quatre musiciens originaires de Baltimore, aujourd’hui basés à New-York. Leur musique est décrite comme du « psych-folk », du « noise-rock », et beaucoup d’autres choses encore.

Sorti le 11 septembre 2007 aux États-Unis, Strawberry Jam est leur huitième album, et le premier pour le label Domino . Il est communément considéré comme un très bon disque. Si les faits vous ennuient, la suite peut vous intéresser. Ou pas.

L’article complet à télécharger en PDF: http://www.discordance.fr/doc/ACFINALsmall.pdf

ac0 Et maintenant : des personnages tristement réels. Et à la fin chacun avait -comme c’est original ! – en partie « absolument tort » et parfaitement « complètement raison ».

« Tu vois, c’est ça la vraie différence entre nous. Tu aimes les choses immédiates, alors que moi je m’en méfie. Je trouve ça douteux.

-Mais c’est ÇA la musique ! C’est un.

- Mais non ! tu.

- . une chose immédiate, évidente !

-.mais pas SEULEMENT !

- Enfin, c’est trop FACILE de faire des trucs pseudo-expérimentaux, pseudo-intellectuels, soi-disant intéressants et profonds. Tu sais très bien que personne ne veut entendre ça, quand il s’agit de mettre un CD dans la platine, c’est juste de la branlette intellectu.

- .évidemment, mais en même temps faire un truc évident n’a strictement AUCUN INTERET, quand tu juges sérieusement un morceau. Mes disques préférés sont ceux que je ne comprends pas. Mais bien sûr je parle de juger SÉRIEUSEM.

- Mais ARRÊTE ! Regarde Sergeant Pepper par exemple, ou n’importe quel bon morceau des Beach Boys ! Tu vas me dire que ça n’est pas simple ? Que ça n’est pas génial ?

- Justement, ça n’est pas aussi simple que ça. Il y a quelque chose d’incompréhensible là-dedans, il y a une création de forme bizarre. A moins que tu puisses m’expliquer CE QU’EST A Day In The Life .. Dans ce cas je t’écoute.

- J’ai lu quelque part une théorie comme quoi il y aurait une nouvelle génération de grands musiciens tous les 15 ans, mais.

- Haha ! n’importe qu..

- .mais je dirais plutôt que chaque révolution musicale est en rapport avec une révolution technologique, si tu regardes bien, comme si on se nourrissait de ça. Mais aujourd’hui.

- En même temps une évolution technologique ne te permettra jamais d’écrire de bons morceaux si tu ne sais pas écrire. Et si tu n’as pas de chance.

- Ouais mais c’est autre chose.

- Sauf que fondamentalement les Ramones sont juste un groupe de rock’n'roll, un groupe de rockabilly ou de garage/rythm ‘n’ blues. Et parfois un girls band des années 60.

- Ouais, mais ils avaient cet autre truc.

- Franchement, je dirais que c’est moitié-moitié. Une moitié de chance pour avoir des chansons, des morceaux, et une moitié de recherche, d’invention, de technologie aussi. Mais les deux vont ensemble. C’est un peu comme la différence entre Yesterday et A Day In The Life, ou entre I Get Around et God Only Knows .

- D’accord. Je hais Yesterday . Trop chiant, il ne se passe absolument RIEN. C’est vrai que l’autre ressemble plus à quelque chose de parfait..

- Hum. Il y a eu de la chance, mais des idées aussi. Des trucs étranges. Comme Smile d’ailleurs. Comme The Nun’s Litany sur le dernier Magnetic Fields ; c’est une sorte de petite merveille, PAS parce que la chanson est un miracle de pop quasi-instantanée, NI parce qu’il y a trois nappes de feedback strident, mais justement parce que les deux sont SUPERPOSÉS !

- Finalement c’est encore ce vieux truc du fond et de la forme, haha !

- J’avoue ! On est assez ridicules !

- Attends attends, je crois que quelqu’un vient d’intervertir nos répliques là !

- Juste pour être vraiment sûr que personne ne lira ça jusqu’au bout, tu veux dire ?!

- Comme si c’était pas sérieux quoi !

- Bref. en tout cas aujourd’hui, rien à voir. On est vraiment bloqués je trouve.

- Hum, oui, non. oui, non, pas forcément. Au fait, j’ai un truc qui devrait te plaire, je crois que ça a un rapport avec tout ça, le dernier Animal Collective, tu connais ça ?

- Non, je crois pas. Mais j’ai déjà entendu le nom.

- Ce disque est vraiment étrange. On dirait des espèces de. tu sais, des espèces de comptines, des trucs comme ça ? Mais c’est vraiment trop bizarre, tu n’arrives jamais à comprendre ce que c’est vraiment. Je pense que je vais faire un article dessus, juste pour voir ce que ça fait si on essaye.

- Cool, vas-y.

Etc… »

ac1Il y a des disques qui me font froncer les sourcils quand je les écoute pour la première fois. Une façon de me concentrer, je suppose. Non, attends. Je crois que tous les disques me font ça la première fois. Mais certains continuent de le faire jusqu’à la vingtième écoute, et parfois même encore et encore, et ça n’est toujours pas terminé. J’ai eu Strawberry Jam le 19 août dernier et parfois, devant la glace, je crois apercevoir de petites rides entre mes sourcils et autour de mes yeux, comme le soir en été quand tu as passé toute la journée dehors sans tes lunettes de soleil.

« Now I think it’s alright to sing together / Now I think that’s alright, yes » ( For Reverend Green )

C’est un disque de chansons, et de bonnes chansons ; ainsi, comme cela arrive souvent dans ces cas-là, les gens peuvent siffloter des extraits de Strawberry Jam en se rasant le matin, les chantonner en rentrant du travail le soir, sous la douche, en trottinant et en balançant leur cartable d’avant en arrière sur le chemin du retour de l’école, juste avant le goûter. Ça n’arrive jamais ? Bref.

Contrairement à Feels, en 2005, Strawberry Jam est un disque équilibré (je n’arrive toujours pas à me souvenir de ce qu’il pouvait bien y avoir après cette maudite quatrième piste), comme un bouquet bien composé, neuf petites fleurs joliment assorties. Car il est difficile d’échapper à ce sentiment de « petite chose », face au huitième album de la bande des quatre new-yorkais. Ou plutôt, de collection de petites choses. Un recueil de comptines, une collection de chansonnettes.

Quelque chose dans le songwriting du « collectif » appelle encore et toujours l’étiquette folk, tandis que le son du groupe s’éloigne paradoxalement du son freak folk qui avait pu, par exemple, caractériser Sung Tongs en 2004. Et, paradoxalement encore, il est à craindre que la classification fréquente de Strawberry Jam dans la catégorie folk expérimental (etc.) ne soit plus communément le résultat d’une erreur de jugement ou d’une absence de mise à jour que d’une véritable compréhension de cette essence de leur musique. À l’exclusion toutefois de la délicieuse appellation laptop folk (un grand merci à boomkat.com pour cette percée sémantique)… Musicalement, selon les critères formels développés autour de cette catégorie, Strawberry Jam n’est pas un disque folk.

C’est d’une forme d’écriture folk qu’il s’agit plutôt ici. L’écriture du folk originel, une musique que personne n’a jamais écrite. Une voix anonyme, mystérieuse, mais familière ; celle de Froggy Went A’ Courtin’, celle de Cuckoo Bird, et de tant d’autres morceaux dont personne ne saura jamais qui les a composés et ce qu’ils peuvent bien vouloir dire. Leur forme est variable, souvent assez linéaire, et quelque chose de profondément enfantin se dégage de leur composition, de la façon dont ils existent en tant que parole dès l’instant où ils sont interprétés. Autant de comptines d’enfant, mais de comptines surréalistes, insensées, monstrueusement insensées parfois, comme seuls des esprits enfantins et prêts au jeu peuvent les concevoir et les accepter. Consciemment ou non, cette nature va parfois jusqu’à devenir l’objet de Strawberry Jam, comme le demande la voix de Winter Wonder Land :

And if you don’t believe in fantasy, then don’t believe in fantasy

Do you not believe in fantasy because it gets you down?

Le Pays des Merveilles, toujours. Un pays dans lequel la recherche de sens est, précisément, la SEULE chose insensée : le langage y règne, mais en tant que vecteur de sons et de rythmes (des syllabes et des mots), de mélodies et de lyrisme (le chant), et d’images dénuées de propos évident. Leur seul « sens » -ou plus exactement « fonction »- est alors d’évoquer, d’illustrer la menace, la beauté, la légèreté, la peur, la détresse, la folie, et plusieurs formes de liberté :

A peacebone got found in the dinosaur wing

Well I’ve been jumpin in all over, but my fuels are slowly shrinking

It was a jugular vein in a juggler’s girl

It was supposedly leaking most interesting colors

(Peacebone)

Si on me demandait mon avis (mais si, mais si.), je dirais que la première scène (la première phrase.) doit se jouer au fameux Dinosaur BBQ du Upper West Side, entre ses barbecue ribs et ses chicken wings, une grillade de dinosaure et un os magique. Mais franchement. Vous en voulez une autre ?

Dans Derek, en clôture de l’album, les substances continuent de faire effet, mais la voix se fait plus claire, et tu la reconnais aisément. Assis en tailleur l’un en face de l’autre, les enfants chantent et récitent de plus en plus vite, en se tapant mutuellement dans les mains, droite, gauche, droite et gauche, droite contre la gauche, gauche contre la droite, etc…

Derek never woke up at night

And he don’t move

When he’s ready to go

And he never had a voice

Like you to scream

When he wanted something

Après tout, peut-être que Derek est simplement une chanson sur un chien. Et peut-être que Froggy Went A’Courtin est simplement une chanson sur une grenouille, et que le Cuckoo Bird n’a rien à voir avec un meurtre prémédité, ni avec une mort quelconque. Mais lorsque leurs paroles sautillent et voyagent comme elles le font, quand l’ingénuité et le mystère entrent en collision avec tant de violence et de légèreté, quelle différence cela pourrait-il bien faire ?

Le parti pris mélodique de Strawberry Jam, son centre de gravité « lyrique », en fait un disque pop par excellence (où l’on pourrait d’ailleurs sans difficulté soutenir que la « bonne » pop n’est que la fille boulimique du folk, pour de multiples raisons que nous épargnerons au lecteur.), et nos amis anglophones décriraient Strawberry Jam comme une musique vocally driven : les paroles conduisent les morceaux et leur dictent une structure, ce qui pour un « collectif » de musique largement expérimentale peut éventuellement surprendre.

En écrivant ces morceaux, le groupe a eu de la chance -ou quel que soit le nom que porte cette chose qui fait écrire de la bonne musique-, peut-être davantage que sur tous les disques précédents. Ainsi chaque chanson peut se permettre d’être à la fois aussi délirante et mystérieuse que n’importe quel texte de Dylan en 1965-66, et aussi « automatique », immédiate et mémorisable qu’un single des Beach Boys ou de Belle & Sebastian . Car au final c’est bien de cela qu’il s’agit, dans la continuité des magnifiques premières pistes de Feels, de certaines plages de Spirit They’re Gone Spirit They’ve Vanished ou de Danse Manatee : Strawberry Jam est un disque de chansons enregistrées par un groupe de musique expérimentale, un disque de chansons expérimentales. Une sorte de monstre adorable, de monstre impossible car finalement familier.

« The monster was happy when I made him a maze »

( Peacebone )

Et alors le monstre est transformé en labyrinthe. Strawberry Jam est une musique étrange, déstabilisante parfois pour qui cherche à comprendre ce qui est réellement en train de se passer. Elle est habitée d’un nombre relativement réduit d’instruments, le groupe ayant volontairement limité les overdubs, et troqué l’enregistrement numérique pour un 24-pistes analogique.

La meilleure description de ce son réside probablement dans cette tentative Noah Lennox (aussi connu sous le nom de Panda Bear ) : l’idée était de faire sonner la musique comme un petit tas de confiture de fraises. « C’est quelque chose de vraiment doux/sucré et puissant, mais qui a en même temps cette qualité très ‘pointue’. Sa vision évoque quelque chose de futuriste. » Hum. Encore un qui ne prend pas toujours que de la confiture de fraises… Pourtant l’analogie fonctionne : les morceaux sont autant de petites sucreries acidulées, toujours surprenantes, inattendues, pleines d’une douceur « pointue ».

On y trouve étonnamment peu de guitares, et plus la moindre guitare acoustique. Quelques tambours, des claviers et des pianos, un certain nombre de samples et de bruits électroniques, des basses synthétiques, quelques percussions minimales. Parfois, le bruit d’un aspirateur titanesque, de fines nappes analogiques, des bourrasques de bruit. Des clochettes.

Il existe un code génétique de l’album, révélé et confirmé par chacun des morceaux successifs : un motif, une trame sérielle. Strawberry Jam, c’est un peu Lost, et le gros Hurley qui court en secouant la tête, en agitant les bras et en répétant très vite : « The-numbers-are-cursed-the numbers-are-cursed-don’t-open-it-don’t-open-it ! ». Et pourtant ils ont -encore.- ouvert la boîte.

Chaque morceau s’ouvre, ou se développe rapidement selon une ligne précise, répétitive, véritable matrice de la musique et, au-delà, du disque. Certains morceaux des Selmasongs de Björk pour Dancer In The Dark étaient ainsi composés à partir de bruits, de trames, de « rythmiques » d’usines ou de trains. À travers Strawberry Jam, Animal Collective se promène dans la rue, trouve des fils et décide de les suivre, de remonter à chaque fois jusqu’à la bobine dont ils sont issus, de les tisser à nouveau. Et le monstre se transforme en labyrinthe. Mais si tu ne lâches pas le fil tout se passe bien.

Peacebone démarre lorsque que l’un d’entre eux aperçoit par terre une grande arête de poisson numérique, le fameux squelette fishbone. Mais, pour une raison connue de lui seul, il crie « bonefish », et le groupe est aspiré dans un univers parallèle (le Pays des Merveilles ?), fantastique, une chute à travers un tunnel multicolore. La partie de droite est un sample rapide, une pluie de petites notes électroniques en série saccadée, l’exploration du générique de Matrix par un robot monomaniaque, à la recherche d’un indice quelconque. La partie de gauche est une réplique de cette ligne, mais crachotante, hésitante, une mauvaise réception FM. Instantanément une boucle massive s’installe, se fait elle-même écho et semble se réfléchir dans une forme de spirale sans fin. Un raclement grave marque un premier rythme dans les basses, jusqu’à ce qu’un gros tambour vienne éclaircir le tempo de cette première histoire, doublé par une basse synthétique. Voilà la fin du tunnel, et le groupe-fanfare débouche en sautillant dans un endroit encore inexploré, sorte de jungle électronique bariolée, habitée par les murmures et les grondements des animaux-machines. Assis autour d’une table, ils partagent une aile de dinosaure rôtie, tandis que le poisson-os tourne en rond dans l’aquarium.

ac5Pour Unsolved Mysteries, le fil devient un sample bref et tranchant, en boucle rapide, un disque impitoyablement rayé. Ou un delay sans profondeur, répété à l’infini. Des yeux changent de couleur, marrons, bleus, morts, et le faisceau de l’ « oeil intérieur » est à la fois guide et menace. Une nouvelle fois, le rythme se greffe sur cette source « naturelle » traversant le morceau. Le fil enfle, se dérobe par moments, mais ne disparaît jamais. Quelques bruits électroniques et une ligne de clavier pleine de douceur complètent le tableau et préparent la scène pour les voix typiques du groupe, précises, parfois puissantes, parfaitement complémentaires. Alors Jack l’Eventreur apparaît, et Alice cesse de pleurer comme une enfant.

Chores est certainement l’un des morceaux les plus forts, les plus déstabilisants du disque, et l’un des meilleurs. Ce qui arrive lorsque l’on pense trop vite. « Et si je pense trop vite, vide moi la tête ». La voix s’élève, dans une sorte d’appel lancé depuis une montagne, depuis une tour. Un muezzin, du haut de sa mosquée. La voix est un nouveau tunnel : elle se rétrécit. Elle démarre en chorus, doublée à droite et à gauche. Rapidement, mais distinctement, l’effet s’estompe et la voix redevient unique, recentrée. Ce qui suit ressemble plutôt à une sorte de grand serpent mécanique démembré. Le rythme est étrange, puissant ; les samples de Geologist grouillent sur le côté gauche, des cymbales claquent dans les aigus à droite, aux côtés d’une sirène indéfinissable, probablement la guitare de Deakin. Mais, en réalité, tout ce que voulait vraiment Avey était d’avoir le temps de faire une promenade à travers les fines gouttes de pluie à la fin de la journée, lorsque personne ne regarde. Et c’est exactement ce qui finit par arriver.

Le motif de For Reverend Green se rapproche d’une guitare-vaisseau spatial, une masse de lave découpée en tranche. Un gros hachis analogique. Avey Tare, dont l’écriture et les interprétations habitent largement Strawberry Jam, y livre une performance vocale hors du commun, véritable démonstration en matière d’adaptation au relief d’un morceau. Dans la lignée de son travail sur Grass ( Feels, 2005), la voix est souple, parfois pleine d’un sentiment de swing dans son placement, avant de livrer des hurlements-éclair littéralement terrifiants. D’une manière intéressante, le hurlement dans ces deux exemples n’est jamais lié au mot, au texte interprété, et dans ce sens n’est pas lyrique. Il est musical, un registre donné d’un instrument donné, la voix. Un grand souffle emporte le tout, quelque part entre l’Ecosse et la côte Ouest, la fumée du Reverend Green s’épaissit jusqu’à l’hallucination, la révélation. Comme souvent dans ces moments-là, perspicacité et candeur vont bras-dessus bras-dessous : « Now I think it’s alright to feel inhuman / now I think that’s alright yes »

ac7Pour Fireworks, le groupe ramasse un petit rythme tourbillonnant, haché lui aussi. Le long de cette ligne, les batteries deviennent imprévisibles, explosives. Un petit hélicoptère navigue entre les feux d’artifice. Avey emmène tout le monde à bord, l’engin se promène, prend de l’altitude, redescend en planant à travers la belle bleue, la belle rouge, la belle violette. Les choeurs font de nouveaux clins d’oeil aux Beach Boys, renchérissent au moyen d’une couche de swing plus malicieux et ingénu que tout ce que Brian a pu faire avant, pendant ou après Vega-Tables . Un petit clavier les guide, à moins qu’il ne les suive. La musique se fait plus aérienne, Fireworks est trois ou quatre chansons différentes en une seule. Avey commence des phrases, mais sans en avoir à l’avance préparé la fin, et se raccroche à chaque fois à la chute : « Makes me feel/ that I’m only all I see sometimes ». Avant de se transformer lui-même en feu d’artifice.

#1 fait directement écho à Peacebone, lorsque deux lignes que l’on jurerait composées sur des flippers ou des machines à sous intergalactiques se rencontrent et s’entremêlent en guise d’introduction. Tout cela accélère, ralentit, les différents delays placés sur les boucles créent une sorte de vertige, des cascades montant et descendant, se croisant sans cesse sans jamais se mélanger. Une troisième ligne arrive, repart, il n’en reste finalement qu’une, de petits tambourins marquent le rythme. Des bruits semblent traverser l’espace. Au premier plan, on croirait entendre Tay Zonday (mais si, le type bizarre de Chocolate Rain sur YouTube ), une voix plutôt grave et sinueuse, une douce obstination, une incantation : « Just please respect / the candles in a line » (ou  » as they light « , selon les moments et les auditeurs). Sur un fond et des choeurs assez clairement signés par Panda Bear, Avey s’approprie un registre inattendu, et s’approche à nouveau de la perfection sans jamais perdre l’équilibre.

Mais finalement, est-ce que tu crois à l’imagination ? Au rêve ? Au fantasme ? Le fil rouge de Winter Wonder Land est plus discret, mais tout aussi important, un battement de coeur sourd, rapide et régulier. En écho au texte, il illustre et pose à nouveau la même question, à vrai dire la seule méritant encore d’être posée à ce stade : « Et si tu ne crois pas à l’imagination, est-ce parce que cela te déprime ? Et si tu ne crois pas au bonheur, est-ce parce que cela te déprime ? ». Et derrière, tout ce que cela signifie ; une démonstration entre la science politique et l’histoire de l’art ; et pour commencer, parviendras-tu à supporter toute cette liberté ? Le rythme est explicité par une grosse caisse qui aurait pu être tirée d’un morceau de house, des bruits sont présentés pour être ensuite retournés, et repassés à l’envers, Avey va marcher sur le lac. Winter Wonder Land, avec ses 2’45 » et ses espèces de fausses cordes synthétiques, spatiales, est une sorte d’interlude, de scène fantôme, un flashback onirique. Une véritable fantaisie.

Cuckoo Cuckoo est un nouveau sommet, d’une beauté sombre et violente, entre la ligne de piano à cinq notes qui constitue sa trame particulière et les « tranches » de tempête instrumentale qui viennent s’abattre contre elle, avec la régularité impitoyable du métronome. C’est le temps de l’adolescence au regard tranchant, sans pitié : Sometimes / All I want’s one favourite song / And / Two to three miutes don’t seem so long. Dans un certain sens, le groupe reprend ici le principe du blitzkrieg musical exploré par les Pixies dans un morceau comme All Over The World, à l’époque où Francis pouvait déclencher quelques secondes de tsunami musical, en trois mots prononcés d’une voix impassible : « Everybody, rock out ». Et quelque part il ne déclenchait rien, mais ne faisait que constater ce qui était en train d’arriver. À ce stade, il ne leur reste plus qu’à espérer :

And people gonna come / And people gonna cry / We just / Hope it’s worth the age we die.

ac6Certains pensent que Derek parle d’un animal de compagnie ; d’autres, qu’il y est plutôt question d’un enfant ; d’autres encore que finalement il n’y est question de rien. Le morceau est construit autour d’un petit rythme, comme le bruit de légers cailloux que l’on secoue dans un verre ou un seau. Il clôt l’album, reprenant et introduisant le Person Pitch de Panda Bear (sorti en mars 2007), pour qui douterait encore de la cohérence du « Collectif ». A l’instar de toutes les grandes réalisations généralement décrites comme « géniales », Derek ne frappe finalement pas tant par son contenu que par la facilité avec laquelle il s’impose. Le chant y reste enfantin, jusqu’à travers la deuxième moitié du morceau où le tamis cède la place à un rythme massif, presque brutal, évoquant un DJ hip-hop derrière ses platines : la voix se maintient, la chansonnette continue. Elle ne dit qu’une chose : « Tout cela est naturel pour moi, et ne devrait pas t’étonner ; car je joue à un jeu dont j’ai inventé jusqu’aux règles. »

Why must we move on / From such happy lawns / Into nostalgia’s palm / And feed on the traces ?

( Unsolved Mysteries )

Interrogé en 1992, en pleine Nirvana-mania, sur son opinion quand à l’avenir de la musique rock, Cobain déclarait : « Malgré tout, je pense que dans les années à venir il existe des opportunités à saisir, pour les bons groupes ayant une vraie intégrité. » In Utero en était une première démonstration, malgré tout. Et les dernières années ont confirmé cette intuition, malgré tout encore. Après sept disques et une myriade de projets parallèles, Animal Collective nous donne avec Strawberry Jam un disque pop -chose rare et surprenante- sans la moindre concession. Un disque accessible et impénétrable.

Pendant que de nombreux groupes se sentent menacés par la « crise du disque », ou la « crise » en général, Animal Collective protestait violemment il y a quelques mois contre des « fuites » journalistiques, et la mise en ligne sur le Net des 6 premiers morceaux de Strawberry Jam : le groupe a aussitôt exigé la mise en ligne des trois derniers morceaux, pour « qu’au moins les gens puissent écouter l’album en entier ». Les voies de l’intégrité sont impénétrables.

Le 2 juin dernier, BBC Radio 2 diffusait, à l’occasion du 40e anniversaire de la sortie du Sergeant Pepper des Beatles, une « émission historique » pour laquelle un certain nombre de groupes récents assez médiocres avaient enregistré des reprises du classique de 1967, tandis que « l’ingénieur en charge des sessions de l’époque (utilisait) le même équipement pour enregistrer les nouvelles sessions ». La momification de la culture ne connaît en effet plus de limites, ou en tout cas aussi peu que l’instinct de fraude dont débordent certains publicitaires culturels, et leurs « artistes » favoris.

ac9Trois mois et une semaine plus tard, Animal Collective fêtait (car il est juste de rendre à la BBC ce qui est à la BBC : les commémorations) la sortie de l’album en nous offrant un des rares disques des quarante dernières années à pouvoir être comparé avec celui des Beatles .
Dans la portée de son écriture, de sa qualité artistique, de sa signification immédiate en tant qu’objet et oeuvre. Dans son pouvoir de « révélation » technologique, sa liberté entêtante, la force de ses couleurs et de ses images.

Je dois avouer que je n’ai jamais cru aux théories du complot, à la réincarnation, ou à aucune de ces choses censées m’alléger la conscience et offrir des réponses quand mon esprit affronte des problèmes trop volumineux pour lui.

Mais quand même, regarde un peu ça : les Beatles aussi étaient quatre.

Et ça : « Strawberry fields forever »

Attends, ça n’est pas fini, regarde : Sergeant Pepper . était leur huitième album !

Et si Paul avait vraiment disparu de la circulation en 1967, et s’était trouvé un nouvel avatar (ou Avey Tare ), engageant un double pour continuer les pitreries sur le devant de la scène ? Et si John s’était envolé au même moment, mais en aimant trop son nom pour en changer complètement ( Noah Lennox ), et avait finalement éliminé sa propre doublure devenue embarrassante? Et si toute cette histoire de 40e anniversaire n’avait été qu’une formidable diversion, destinée à détourner notre attention du véritable événement ?

Comment ça, « décidément il faut toujours que j’exagère » ?

L’article complet à télécharger en PDF: http://www.discordance.fr/doc/ACFINALsmall.pdf

Menu Express :

Alex Delivery, Star Destroyer

Panda Bear, Person Pitch.

Black Dice, Load Blown.

Gang Gang Dance, God’s Money.

Japanther, Dump The Body In Rikki Lake

Menu Complet :

Vidéo de Fireworks : http://www.youtube.com/watch?v=W6KPDWNAPBU

Vidéo de Peacebone : http://www.myanimalhome.net/

Présentation sur le site de Fat Cat : http://fat-cat.co.uk/fatcat/artistInfo.php?id=53

Présentation sur le site de Domino : http://www.dominorecordco.com/site/index.php?page=artists&artistID=236

Message Board officiel, « Collected Animals » : http://rerz.net/ac/messages/

Encore un grand moment de clairvoyance (et de rire.) avec Rolling Stone Magazine :

http://www.rollingstone.com/reviews/album/16079606/review/16256478/strawberry_jam

Une bonne interview sur Pitchfork : http://www.pitchforkmedia.com/article/feature/45458-interview-animal-collective

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4 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 16 mai 2008
    kyra a écrit :

    Beau boulot, intéressant qui plus est. Bravo et merci Dimitri.

  2. 2
    le Vendredi 16 mai 2008
    kyra a écrit :

    error : Aurélien. Me suis mélangée les pinceaux. C’est la fin de la semaine. Mea Culpa.

  3. 3
    Pascal
    le Vendredi 16 mai 2008
    Pascal a écrit :

    Très bon article. J’aime beaucoup la petite discussion pas si imaginaire que cela…

    Et cette théorie du complot, quelle clairvoyance !!

  4. 4
    le Vendredi 16 mai 2008
    Dimiri a écrit :

    Non moi c’est celui d’avant :p Mais c’est vrai que c’est un article en béton ! Riche et complet, le tout y est !

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