Animal Collective

par Aurélien|
Je me suis rendu compte que je mettais toujours les choses importantes à la fin des articles, faute de réfléchir AVANT d’écrire, et que par conséquent la plupart des gens ne les lisent jamais. Ce qui est au moins aussi triste pour eux que pour moi. Il a donc semblé plus intéressant pour tout le monde de simplement tout inverser. Oui oui, sans commentaire.

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Site officiel: http://www.myanimalhome.net/

Myspace: http://www.myspace.com/animalcollectivetheband

Crédits photo: FXR [aka Soundz'FX] (http://www.flickr.com/photos/_fxr/)

ac2 12. J’essaye très fort, mais je crois que je ne me souviens de rien d’autre de ce concert, que de ce morceau, rien rien rien. Le moment dure quelques secondes, trois fois quelques secondes, et peut-être que personne ne l’a remarqué. Et tout ce qu’il en reste est UNE IMAGE. Tout ça me rappelle ce débat éternel, le même que la dernière fois d’ailleurs (voir l’article sur [Strawberry Jam->535]) ; dans la dispute entre intellectualistes et instinctifs, j’ANNONCE que : ça n’est même pas le problème. Quoi de plus intellectuel qu’une image ? En même temps, quoi de plus intuitif, de plus instinctif ? Nous sommes rarement frappés a posteriori par des mélodies, et probablement JAMAIS directement inspirés par elles. L’impression faite sur l’esprit, que l’on peut appeler inspiration, se résume en général à une image, au concept musical condensé à l’extrême : par exemple ici un ensemble violent et martial (kick synthétique et cymbales impitoyables, hurlements pris dans le delay du micro) est sous-tendu par un ensemble léger, romantique, presque fin (rythmique upbeat type train-en-marche, claviers étouffés, mode mineur). On pourrait parler de feeling, mais en trahissant toute une partie de ce sentiment qui me frappe face à des -grands- moments artistiques comme celui-là : il s’agit d’une idée, de l’idée du son. De même qu’il est possible de garder une image mentale très précise, puissamment excitante et inspirante d’un disque comme Loveless sans être en mesure d’en siffler la moindre note. Ainsi certains passent le plus clair de leur vie d’artiste à courir après des fantômes.

11. Le mystère d’une chose si juste. Si juste que tu n’es même pas sûr de l’avoir entendu, que lorsque tu L’ENTENDS tu n’es même pas sûr de l’entendre ! Je ne suis pas sûr qu’il ait écrit ça, peut-être que j’ai juste pris l’habitude d’y penser parce que c’est ce qu’il aurait dû écrire DE TOUTE FAÇON, mais cela me rappelle le texte de Lou Reed pour Metal Music Machine, cette idée d’une perfection dans l’empilement, cette idée de faire apparaître, EN EMPILANT d’autres choses, des choses qui n’ont jamais existé au départ, des notes et des mélodies qui n’ont jamais été jouées, faire apparaître des choses qui N’EXISTENT PAS. Logiquement, en face du phénomène d’annulation de fréquences -notamment enregistrer la même prise avec 4 micros différents ne grossit pas nécessairement le son final, au contraire -, il doit exister un effet de CREATION de fréquences, c’est-à-dire de notes. Le processus fonctionne dans le domaine visuel avec au moins autant d’efficacité.

10. Ce soir-là Grass se révèle quasiment parfait, et étonnamment proche de sa version studio. Tout est dans le  » quasiment « : A première vue, qu’un groupe équipé d’une armée de petites machines a priori assez sophistiquées parvienne à reproduire certains sons de manière fidèle ne semble pas franchement ébouriffant. Qu’un être humain – j’ai nommé Avey – normalement constitué (?) soit capable de livrer avec toutes les apparences du pur naturel une interprétation aussi intense est déjà nettement plus douteux. Mais la magie de la chose se trouve encore ailleurs : une toute petite trame, à peine identifiable et pourtant évidente vient se greffer SOUS le morceau, sous les coups de massue des hurlements et du BLAM-BLAM-BLAM-BLAM habituel, quelque chose comme ce beat new wave teinté de clavier/orgue/accordéon/violon qui fait la signature d ‘Arcade Fire sur No Cars Go . Personne n’en est vraiment certain, mais pourtant c’est bien là, DERRIÈRE l’écran, Avey fait semblant de ne rien remarquer.

ac 9. Tout cela est résolu dès les premières mesures de Grass, J’AVAIS COMPLÈTEMENT OUBLIÉ ÇA. Non seulement ces types se permettent d’écrire un morceau pareil, l’air de rien, mais ils poussent le vice à son extrémité la plus scandaleuse en arrivant à te faire oublier que tu devais encore ATTENDRE ça. Ce qui me rappelle ce concert de Tapes’n'Tapes passé à attendre qu’ils veuillent bien entamer 10 Gallon Ascot et Insistor, décidément pas la même classe. Animal Collective jouant Grass est certainement l’un des moments artistiques les plus importants des années 2000. Le  » refrain  » était sur Feels d’une sauvagerie assez ultime, et m’a valu -ainsi qu’à d’autres!, tels les premiers Chrétiens, les fans d’ Animal Collective se reconnaissent d’instinct à cette souffrance partagée en silence, dans l’attente d’un monde meilleur- de nombreuses prises de tête avec d’honnêtes auditeurs  » pris en otages « . Où il faut dire que ma version initiale du morceau en mp3 avait l’hilarante particularité d’avoir été rippée depuis un disque ayant sauté à la fin du deuxième « refrain », permettant ainsi d’en DOUBLER la longueur !

8. Le tour de force d’un groupe comme Animal Collective est de se montrer insaisissable au point de nous faire oublier la majeure partie de tout ce qu’ils ont bien pu faire avant chaque nouveau morceau, en concert comme sur disque, et donc de réduire à néant ou presque toute dimension d’attente vis-à-vis de l’acte/la création à venir. Chaque ligne, chaque début de morceau vaguement reconnu est accueilli par une étrange clameur du public, comme une sorte de petit miracle, soudain tout le monde se SOUVIENT. Typiquement, la fin du concert me laisse avec une étrange sensation de vexation et de frustration, que n’arrange pas vraiment le premier morceau joué en rappel.

7. Cette dimension est décisive pour comprendre la pratique et les productions d’ AC . Un groupe dont chaque nouveau pas témoigne d’une liberté totale, révèle des contradictions, révèle la richesse des contradictions assumées. A LA LIMITE, peu importe qu’une partie du concert ait été finalement assez peu mémorable, voire chiante parfois. J’ACCEPTE que cela soit le prix à payer pour d’autres moments géniaux, et plus généralement pour la liberté et la créativité des artistes concernés. Même cette phase bizarre et assez frustrante est finalement belle et intéressante DANS L’IDÉE. Je ne demande pas à AC de me divertir, et ainsi je n’évalue pas un disque ou un concert en fonction du niveau de divertissement que je peux atteindre dans ces moments particuliers : je demande à un groupe comme celui-ci de vivre, de progresser, et de me faire progresser. Je l’évalue en le voyant vivant, créatif, honnête, ou inversement déjà mort, stérile, faux.

6. Il ne s’agit pas de dire que l’idée de groupe est périmée, ou dépassée, mais plutôt qu’elle n’a jamais été bonne, pas une seule seconde. Le groupe, comme unité idéale au sein de laquelle chacun  » se réalise « ,  » complète  » l’autre, où  » le tout est plus que la somme des parties « , est un vrai mythe. Pour ne pas dire l’une des fraudes les plus dégueulasses jamais mises en place pour bourrer le crâne des jeunes filles ET garçons, vendre des magazines, des t-shirts, des tasses à café, et accessoirement des disques.

Les seuls  » groupes  » dont les membres

1) sont restés ensemble sans discontinuer pendant plus de 10 ans,

2) sont parvenus à maintenir un niveau de créativité acceptable pour eux-mêmes et pour leur public et

3) n’ont jamais essayé de s’étrangler, de se poignarder ou de se noyer les uns les autres

ces groupes-là sont ceux qui ont dès le départ adopté une structure flexible, libre, aussi bien entre eux que vis-à-vis de leur « environnement ». L’expérience de la créativité est, dans tous les domaines, si complexe, si difficile et souvent douloureuse, si pleine d’une frustration constante que l’on se représente difficilement comment il a été possible de nous faire croire ne serait-ce qu’un instant à l’existence et à la valeur d’une configuration si impossible. Être créatif signifie le plus souvent ne pas avoir envie, avoir envie d’autre chose, savoir s’arrêter, avoir envie de rester à la maison, avoir envie de faire des surprises, avoir envie d’être surpris, réfléchir, être sûr, ne pas être sûr, mesurer des risques, prendre des risques, ne pas vouloir imposer des choses bizarres à d’autres gens, ne pas accepter des choses bizarres de quelqu’un d’autre. Prendre tout le temps nécessaire. Prendre toutes les mesures nécessaires.

ac3 5 . Le groupe enchaîne directement avec Comfy in Nautica, tiré du Person Pitch de Panda Bear . L’image est assez saisissante, et mériterait un vrai développement : Animal Collective, réduit à 3 membres en l’absence de Deakin (guitare principalement), entame son concert avec un morceau de Panda Bear . Pas tellement une façon de concevoir la musique, mais certainement une façon de la vivre : le collectif est né comme un toit commun, destiné à abriter une multiplicité de projets personnels, en duo, en trio, etc. Dans son essence même, il est une chose intermittente, il n’a pas de véritable existence : le collectif est un nom, une étiquette. Ainsi Deakin est resté à la maison pour la durée de la tournée, car il en a marre de  » vivre sur les canapés des gens, et de ne jamais être chez (lui) « , ce qui est bien compréhensible, la vie de musicien étant probablement parmi les plus dures qui soient. Est-ce que j’ai l’air de plaisanter en disant ça ? Pendant ce temps, ses petits camarades jouent les morceaux de Noah comme si de rien n’était. Noah qui vit et travaille depuis quelque temps à Lisbonne…

4. Depuis plusieurs semaines, je réécoute en boucle certains moments de Spirit They’re Gone, Spirit They’ve Vanished, premier disque sorti en 2000 sous le nom Avey Tare & Panda Bear, et notamment le magnifique Chocolate Girl, dont je n’arrête pas de souligner (intérieurement au moins) le caractère programmatique par rapport à la suite des sorties du groupe. Dans sa composition, ses arrangements, son interprétation, le morceau présente et explique une bonne partie de ce qui sera fait dans les huit années suivantes, et notamment sur le dernier disque. Après le semi-échec de la première partie de soirée, je sens donc revenir à moi une partie de ma fierté de rock critic amateur quand le concert s’ouvre sur les premières mesures de… Chocolate Girl . Dit comme ça c’est très prétentieux et inutile, mais étant donné que c’est vrai : rien à foutre. Le concert pourrait être résumé par l’interprétation donnée du morceau. La première partie est vraiment chouette, pleine de petites trouvailles et de nouveautés qui font oublier que la magnifique ligne de basse de l’original a été perdue en route. Et au moment d’entamer la deuxième partie, qui pour le coup est LE vrai coeur du morceau : tout s’arrête. Faute de guitare acoustique (?), la deuxième partie du chef-d’oeuvre passe à la trappe, et le moment de magie avec. La première partie électronique, de facture assez bizarre et expérimentale, a effacé la fin pleine de génie pop et les idées si excitantes qui y sont développées : la répétition du motif mélodique envoûtant, la présence de la basse qui monte, l’entrée des claviers planants tout en haut dans les aigus, et à chaque répétition les cymbales qui frappent plus fort, plus fréquemment, jusqu’à recouvrir et noyer complètement le reste.

3. Comme de vrais américains, les groupes vendent des disques et des t-shirts à la table à l’entrée. Dix euros pour des disques qui pour la plupart n’existent même pas dans les bacs français, je trouve ça honnête. Bon, a priori ils les vendent dix dollars aux Etats-Unis, mais on va éviter de pinailler. J’ai appris à prendre sur moi depuis le jour fatal où j’ai snobé une table pleine de disques de Frog Eyes et de Blackout Beach, alors que Carey Mercer rôdait à côté de moi depuis une heure et qu’il aurait pu me les dédicacer UN PAR UN. J’ai recroisé Carey, mais jamais les disques (ou en tout cas certains), et à 10-12 dollars canadiens la pièce, évidemment ça laisse des traces… Bref, 10 euros l’ Animal Collective, comme dirait l’autre :  » C’est ça qu’on veut voir « .

ac4 2. Bref, vous devinez la suite, Atlas Sound est le nom de son projet solo-qui-existait-avant-son-groupe Deerhunter, où il se sent libre de faire toutes ces choses qui sont impossibles avec un groupe de cinq personne, etc… Un LP vient de sortir chez 4AD, avec une tournée en Europe en soutien d’ Animal Collective, donc disons que ça ne va pas trop mal pour lui jusque-là. Ceci dit à la fin de ce paragraphe, j’aurai fait dix lignes sur Bradford (j’ai dit qu’il était gay ?) et cinq sur Atlas Sound, je suis sûr que ça veut dire quelque chose. Bon OK, réécoutons son disque avant de rajouter quoi que ce soit ! Mais en faisant cela, notons que je renonce à mon droit de démonter un disque que je n’ai pas écouté ! Acceptant par là de me comporter comme un vrai professionnel ! (quoique…) Quoi de plus triste !? En tout cas, cette première partie aurait gagné à être plus éloigné du son Animal Collective, et notamment des aspects les plus chiants de ce son. Cela aura certes pu être pire, mais certainement également meilleur, tout en restant en phase avec la direction prise par le son d’ AC ( Frog Eyes, ou plus encore Alex Delivery ). Quoi qu’il en soit, la moralité de cette histoire est que nous irons tous voir Deerhunter à la Villette le 3 juin, et que certainement ce sera INFINIMENT plus divertissant. À moins que Bradford n’essaye de se faire passer pour un enfant modèle en Europe, et renonce à donner des concerts en robe/chemise de nuit, à essayer d’avaler son micro ou à danser debout sur la caisse claire de son batteur pendant que celui-ci essaye de s’en servir malgré tout.

1. La soirée est ouverte par Atlas Sound, avec un type assis par terre devant quelques machines et un micro. Du sous- Panda Bear assez mécanique/synthétique, plutôt dur d’en garder un souvenir précis. Je me rassois par terre, de toute façon il n’y a rien à voir. Pourquoi est-ce que ces gens continuent de regarder une scène VIDE ? Ma copine trouve que  » ces nappes ressemblent à Deerhunter, non ? « . Je fais cette moue très dubitative  » Mouais j’y avais pas pensé, mais je vois pas trop le rapport « . Elle s’approche de la scène, je pense à autre chose, elle revient persuadée qu’il s’agit du chanteur de Deerhunter . Je doute toujours. Je sors faire un tour aux toilettes, je développe une théorie sur cette dangereuse tendance à se ramener sur scène pour faire de la musique de chambre, genre sampler-loopstation-rack-de-pédales. Mec j’habite à deux rues d’ici, si c’est comme ça je peux remonter chez moi et faire pareil, au moins je brûlerai quelques calories dans l’escalier. À la fin, il se lève, et je reconnais immédiatement Bradford Cox à ses deux attributs uniques au monde, un torse de Somalien mort de faim le mois dernier et une tête VRAIMENT BIZARRE ( Cox est en réalité atteint du syndrome de Marfan, vous préférez ne pas savoir). En fait, la triste vérité : ma copine l’a vue arriver sur scène, l’a repéré direct avec sa tête d’alien, a profité du fait que je relisais pour la troisième fois l’interview de Dylan Carlson au sujet de la discographie de Earth dans le dernier numéro de Noise mag pour ensuite me faire marcher et essayer de ME DOUBLER. Est-ce que vous pouvez croire qu’un truc aussi mesquin est vraiment possible ??

Rapide compte-rendu du concert donné par Animal Collective le 24 mai dernier à l’Alhambra.

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