Amparo Sánchez à L’Européen

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« Ce fut comme une apparition. » La phrase que Flaubert employait au début de L’éducation sentimentale pour décrire le premier contact visuel entre Frédéric Moreau et Me Arnoux est tout indiquée pour traduire l’impression donnée par Amparo Sánchez à son public en ce 3 mai 2010.

Image de Amparo Sánchez Mais ici, l’ironie contenue avec laquelle l’écrivain moquait l’un des poncifs de la littérature romantique de son époque, celui de la rencontre amoureuse, disparaît au profit de l’émerveillement qui saisit la salle plongée dans l’obscurité.

C’est comme par magie que la chanteuse et ses musiciens apparaissent sous nos yeux, qui en oublieraient presque qu’ils viennent de les voir passer la porte pour aller s’installer sur scène. Dans le décor de la petite salle circulaire de L’Européen, aux allures d’amphithéâtre, tout habillé de rouge, chacun a rejoint sa place et les instruments, qui attendaient sagement d’être sortis de leur silence, prennent vie peu à peu. Une brume de vapeur d’eau baigne l’atmosphère et enveloppe le groupe dont les silhouettes se découpent comme dans un songe. Brusquement le temps s’arrête, l’espace se restreint et l’extérieur cesse d’exister.

Après avoir été pendant plus de 10 ans la voix du groupe de rock espagnol Amparanoia, Amparo a repris son nom et sa « liberté » ; simple façon de parler car elle n’en avait pas vraiment été privée au cours de cette folle aventure. Elle signe avec TUCSON-HABANA un répertoire personnel aux résonnances autobiographiques, dont la couleur tranche avec la dominante festive et délurée de son ancienne vie. Mais si elle est bien une artiste qui se produit dorénavant en solo, elle ne vient pas seule sur scène, elle transporte sa bande musicale recomposée dans ses bagages. Dans la famille « musiciens », je demande un pianiste, un batteur, un bassiste, un contrebassiste, un trompettiste/saxophoniste, une violoncelliste, sans oublier une interprète guitariste, et nous voici donc en présence de 8 artistes qui ne sont pas là juste pour faire beau. L’orchestration s’est enrichie depuis son premier concert à Paris à La Flèche d’Or, en mars dernier, où elle n’était accompagnée que de 2 guitares et d’un clavier. La mise en scène privilégie la simplicité et la nécessité, en respectant l’univers convoqué par chaque chanson : suivant les titres, certains musiciens quittent la salle lorsque leur participation n’est pas sollicitée.

Dynamisé par ces entrées-sorties, le concert est lancé sur la piste du voyage initié dans et par TUCSON-HABANA, qui nous fait traverser la langueur sèche du désert de l’Arizona, la luxuriante forêt de l’Etat du Chiapas au Mexique et la chaleur moite des vieilles rues de La Havane. Dans l’air, flotte la présence des 2 comparses de Calexico avec lesquels Amparo a lancé ce projet et enregistré l’album qui continue de l’émouvoir soir après soir. La montée en puissance s’opère progressivement : un démarrage avec la nostalgie de la première partie à Tucson, porté par des titres comme Aqui Estoy, Sé que no sé ou Mon Ami, Mon Amour, puis un premier écart nous éloigne de la route déjà tracée par les enregistrements, à la recherche d’une expérience nouvelle à vivre en vivo. Amparo nous livre avec Paraiso flotante un titre inédit qui réussit le test de la scène et lui offre l’occasion de nous parler d’elle, entre engagement citoyen, force intérieure et espoir à semer, des thèmes que l’on retrouve par la suite dans Mi Suerte. Deux autres inédits viendront compléter le répertoire original réorchestré, Mujeres sin miedo, enregistré en duo avec le chanteur de reggae Tiken Jah Fakoly, et Colours from Cuba composée par Calexico.

Image de Amparo Sánchez La nostalgie alterne avec la fiesta sans que le charme ne se brise : l’interprétation suave, tout en finesse d’Amparo Sanchez, ainsi que son jeu avec une palette de couleurs vocales y sont pour beaucoup et permettent d’assurer une continuité au balancement opéré entre ses 2 états. Loin de l’idée de performance, elle se fait vecteur de l’émotion qui l’envahit pour la transmettre aux spectateurs, et son paroxysme est atteint au moment du dépouillement suprême qui préside à l’introduction de La Gata Bajo La Lluvia. Ne subsistent sur scène que le pianiste et la violoncelliste pour feutrer l’atmosphère de cette chanson si chère à l’interprète. Classique de la musique latine, il est ici sublimé par la version d’Amparo, véritable femme-enfant qui, tout en pleurant l’amant perdu, joue avec sa guitare et s’amuse dans ce théâtre où presque toutes les lumières se sont éteintes pour redonner à la nuit son pouvoir évocateur. Une seule voix s’élève, survit et le néant est tenu en respect.

La vie ne disparaît pas, elle ne fait que repartir dans une course folle vers des paysages de plus en plus colorés, dynamisée par les sonorités latines qui se croisent dans Turista Accidental, Corazón de la Realidad, et la très attendue La Parrandita de las Santas, entre boléro, ranchera et son cubano. Pas de doute, le public n’a rien à regretter de l’ancienne Amparo, et même si la fête n’est plus le mot d’ordre, elle reste toujours prête à s’inviter dans le décor. C’est d’ailleurs sur cette note que le concert se clôt, lors du rappel sur Apagón en La Habana, dont le final se lance dans une rumba endiablée qui nous ramène une dernière fois dans cette île si savoureuse.

Amparo aura eu toute la force qu’elle espérait pour nous transmettre, avec sa troupe, l’âme de son projet qui nous laisse à la frontière entre rêve et réalité, conscience et torpeur, emportés par une vague de sérénité.

Crédits photo : Florence Tournay

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A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

1 commentaire

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  1. 1
    le Vendredi 18 février 2011
    Epicerie Moderne a écrit :

    Amparo Sanchez sera à l’épicerie moderne de Feyzin à partir de 20h30
    le Mercredi 16 mars prochain pour nous présenter « Tucson-Habana » !!!

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