American Trip

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Drôle aux éclats, subtil, et même réaliste : le rire à ne pas rater de l'année.

Image de American Trip Nicholas Stoller nous avait déjà offert Sans Sarah rien ne va, il n’y a pas si longtemps – 2008. American Trip, c’est drôle à souhait, c’est transgressif, et ça se fonde sur le superbe mythe idolâtré actuellement où que vous soyez quoique vous lisiez : la vraie rock star, en voie de disparition la fameuse.

Trêve de plaisanterie, le sujet est sérieux : c’est le rire à ne pas rater de l’année. Et, ô comble du talent, on ne vous parle pas de gros rire suintant sans vergogne, ce qu’on nous sert très, très régulièrement chaque pauvre journée de nos petites vies. Mais d’une subtilité fascinante dans les mimiques, les répliques, et les clins d’œil plus qu’astucieux à gogo. Entre un petit geek grotesque et tellement banal, et une rock star foudroyante, il ne peut y avoir que de quoi rire : la formule même de la collision et du décalage. L’hérésie rock’n’roll, je ne vous la présente même plus (énumération des principes de vie rock : lire tous les articles antérieurs à celui-ci et répéter deux ou trois fois, ça finira par rentrer) : un terrain plus que parfait là aussi pour l’excentricité, la surprise et le délire.

Facile me direz-vous, l’énième film qui exploite la thématique drôle par essence, inutile d’en rajouter plus que ça. Eh bien oui, mais : Russell Brand joue de superbe façon un être d’une nonchalance british adorable, d’un accent ciselé made in England qui fait fondre, d’un charme et d’une tournure d’esprit déglinguée passionnante. Et arrogante. La perfection. À la fraise et un peu cramé, le bonbon : sucré extrême, acide terrible, tout en même temps. Chaque mot du personnage a cette finesse de multiples degrés, de précision, de poésie et de dégueulasserie passés au mixeur. L’acteur, lui-même pour le moins débauché, drogué, enfin vraiment un mec pas bien, campe le mec pas bien excellemment bien.

Des états émotifs entièrement déséquilibrés, changeants selon la Lune (et plus rapidement même), mais un être tellement attachant. Oublis. Non, mais tout va bien. Non, mais tout va mal. Douceur. Énervement élégant. Angoisse. Des habitudes d’être en retard partout, de ne pas vivre tellement les pompes dans l’ordre spatio-temporel, le narcissisme de toute beauté, l’indifférence pleine et entière entre une femme et une autre, le besoin sans fin de séduction, le je-m’en-foutisme remarquable sur les questions pratiques et réductrices, les addictions multiples… Et sous les paillettes de la tornade rock and roll, de la souffrance et de la solitude. Et un va-et-vient de chaque minute entre le bonheur suprême – la scène, notamment – et la conscience affûtée d’un état délabré sans stabilité ni relationnelle, ni de rien du tout.

Et de l’avis grandiose d’une journaliste intervieweuse de rock stars à l’occasion : il n’y a pas beaucoup d’exagération. Pas de généralités, ils sont très peu nombreux à être à la hauteur. Mais… je regardais les images qui défilaient avec un sourire quasiment attendri pour ces petites bêtes impossibles que je cultive autour de moi.

En bonus, une jolie vision du monde de l’industrie musicale actuelle : en perdition, jetée entre les mains de molosses qui ne font pas dans le sentiment. Qui tourne à l’envers et qui se perd de façon dramatique, jusqu’à préférer toute daube qui passe dans la rue à tout trésor rock sans avenir dans les charts. La force de ce film est de faire vivre ces logiques incohérentes au quotidien : soit une peuplade de gens bien passionnés qui doivent composer avec des horreurs ultimes dégoutantes à vendre toute la journée.

En mauvais bonus, une fin qui opte pour le bon côté de la vie conforme et sur les rails (de train). Trop facile. La confrontation du mode de vie lambda et de la dérive posait une question fondamentale et bien plus complexe. Qui n’aurait pas dû être résolue par un coup de baguette magique basique, avec la petite morale de l’histoire. Sommes-nous faits pour une vie boulot – basique – fatigue – ennui – monotonie – routine – monogamie – monopartenaire de vie ? Ou plutôt, si nous ne sommes faits pour rien, qu’est-ce qui nous convient le mieux ? À tous, à chacun ?
Comme cet article, la question aurait pu rester en suspens. Mais quelle petite insolente !

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A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

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