Achille et la Tortue – Peindre, ou se fendre la gueule

par |
Clôturant son triptyque sur les méandres de la création artistique, le nouveau film de Takeshi Kitano se veut pourtant bien différent des deux premiers opus. Renouant avec son public et son art plus poétique, Kitano est de retour.

Peindre

Image de Machisu est encore jeune garçon quand il découvre sa vocation. Quoi qu’il arrive, il sera peintre quand il sera grand, et rien ne pourra l’en empêcher. Le parti pris du film de Kitano est qu’on suivra ce petit Machisu, âgé d’une dizaine d’années, dans son chemin vers sa consécration. Le problème, c’est qui Machisu n’a pas de talent. Et que le chemin s’avère donc plus long et difficile que prévu. De ses jeunes premières années de gribouillages, on accompagnera Machisu jusqu’à un âge avancé, où son « art » se rapprochera malgré lui plus d’expériences colorées, burlesques et loufoques que des chefs-d’œuvre qu’il escomptait.

Du titre, il est question du paradoxe de Zénon d’Elée, qui dit que bien qu’Achille soit plus rapide que la tortue, jamais mathématiquement il ne la rattrapera. Achille, c’est donc Machisu, cet artiste qu’on dit sans talent, que Kitano interprète de son troisième âge à sa momification. Et la tortue, c’est ce qui lui manque, le talent du peintre. Machisu / Achille a beau courir après la renommée / tortue, jamais il ne l’atteindra. Mais ça, tout est dit dès le début du film, dans l’anime qui l’ouvre. À bien y réfléchir, on sait donc dès les premières minutes que le peintre qu’on est venu voir sur cette toile n’atteindra jamais son but, s’il est celui d’être un artiste. Kitano ne nous cache rien. Au final, Achille Et La Tortue s’avère donc plus être un film sur l’acte créateur.

Et de l’acte créateur, il en était déjà bien question dans les deux derniers films du cinéaste, Takeshis’ et Glory To The Filmmaker !, rattachant ainsi le dernier Kitano à ce qu’il avait prédit être une trilogie. Pourtant, si les deux premiers étaient complémentaires (voir http://www.discordance.fr/glory-to-the-filmmaker-le-kitano-1407-1445 ), cet Achille se veut bien différent dans sa forme : plus direct, moins expérimental, plus narratif et moins difficile d’accès.

Se fendre la gueule

Image de Devant Achille Et La Tortue, les aficionados du Maître se rassureront sur ce qui n’est en rien un « début de la fin ». Son dernier film démontre la (bonne) forme du cinéaste. On repense surtout à la beauté plastique de Hana-Bi, où l’on pouvait déjà voir les peintures de Kitano. Mais il y a aussi de L’Eté De Kikujiro, pour ce côté enfantin, ou des souvenirs de ses livres La Vie en gris et rose ou Asakusa Kid, autobiographies d’une époque de Kitano. Sûr, Achille Et La Tortue est un retour aux sources ni parodique ni cynique. Il n’est surtout plus question ici de destruction intellectuelle d’un auteur sur son art, au motif de réflexion. Achille Et La Tortue est avant toutes choses un film narrant une histoire, avec son début, son milieu et sa fin ; celle d’un homme qui, cherchant à atteindre un but, l’Art, ne voit finalement pas qu’il accomplit son œuvre, celle de la simple création. Machisu ne fera pas de chef-d’œuvre, mais ses peintures et leurs créations existent, et c’est finalement cela le plus important, dit Kitano. Sinon, à quoi bon avoir une vie telle que celle de Machisu ? À quoi bon voir un tel film, merveilleuse redécouverte décomplexée d’un des plus importants cinéastes contemporains ?

Le plus étrange dans Achille Et La Tortue, c’est la labyrinthique symbiose des genres. Toute l’énergie comique du film vient du fait que nous sommes face à un drame pur et dur, une chronique d’un désespoir que le personnage refuse. « Décomplexé » est véritablement juste : la vie de ce Machisu n’a rien de drôle, elle est parsemée d’embuches, de drames, de maladresses. Son « non-art » sera une compagne idéale pour la Mort qui ne cesse de frapper au plus proche de lui, et sa pratique la cause d’un accablement social chronique. Le tout saupoudré d’une musique bouleversante et grave, de violon et autres cordes. Mais si le clown est triste, il n’oublie pas qu’il est avant tout clown. Kitano filme l’ensemble d’une telle manière que plus rien ne nous atteint. Le dramaturge pessimiste a laissé sa place à la bonne humeur de l’amuseur public. Comme si le malheur des uns faisait le bonheur des autres, le nôtre. Le cinéaste ne s’indigne (plus) de rien, nous contamine, et tous ensemble nous semblons nous délecter de pouvoir rire de tout.

Le tout, comme si Judd Apatow réalisait un scénario d’Ingmar Bergman (ou inversement).

Partager !

En savoir +

Achille Et La Tortue, de et avec Takeshi Kitano
Avec aussi Kanako Higuchi, Yurei Yanagi, Kumiko Aso…
En salles depuis le 10 Mars

Bande-annonce :
http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18952090&cfilm=135547.html

Kitano dans l’actualité :
-          Rétrospective au Centre Pompidou, du 11 Mars 2010 au 21 Juin 2010
-          « Takeshi Kitano – Gosse de Peintre », exposition à la Fondation Cartier
-          « Kitano par Kitano », autobriographie du cinéasté, avec l’aide de M. Temman, édition Grasset

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

1 commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Lundi 29 mars 2010
    Benjamin F a écrit :

    Très bonne critique. J’aurais pas dit mieux que ce « Le tout, comme si Judd Apatow réalisait un scénario d’Ingmar Bergman (ou inversement). » !

Réagissez à cet article