AaRON – Artificial Animals Riding…

par Kyra|
Même si le somptueux U-Turn (Lili) a permis à AaRON de sortir de l’ombre en braquant les projecteurs sur eux à l’occasion de la sortie du film de Lioret "Je vais bien, ne t’en fais pas", toute la richesse, l’esthétisme et l’essence du groupe résident dans leur album. Il serait donc dommage de ne se souvenir que de ce titre, aussi magistral soit-il, en raison d’un buzz médiatique au pouvoir catalytique sur les masses mais souvent réducteur sur les esprits.

C’est à pas feutrés que l’on pénètre dans l’univers d’ AaRON .

aaron-2Un long corridor, que l’on arpenterait délicatement sur la pointe des pieds, éclairé par des rais de lumière légèrement floutée, nébuleuse, s’échappant de l’embrasure des portes. Ces portes que l’on ouvrirait uniquement par la pensée, ou d’un simple battement de cils, nous offriraient l’espace de quelques secondes ou de quelques minutes s’étirant en plein vol, un spectacle d’une grande beauté, oscillant entre douceur et violence, passion et souffrance, espoir et désespoir. Une atmosphère chargée d’émotions. Un souffle lourd de sens. Un corps humain, celui d’un homme meurtri, en train de pleurer, ou celui d’une femme, délicieusement provocante, mi-ange, mi-démon, mais transcendée dans le regard de celui qui l’aime. Un coeur, à vif, dont les pulsations s’épuisent lentement. Une urne funéraire, posée dans un coin de la pièce. Une princesse étendue sur le sol, dans une mare de sang. L’ombre de la Mort qui rôde. Un parfum de guerre flottant dans l’air. Un vent glacé emportant des poussières de rêves. Un ange blessé. Une fenêtre laissant entrevoir un coin de ciel bleu. Autant de portes que de tableaux racontant une histoire, nourrie de sourires et de larmes, d’amours et de trahisons, au travers de mélodies somptueuses et de textes finement ciselés, portés par une voix au timbre chaud et sensuel et un piano sublime, organique, pratiquement omniprésent. Une visite intérieure dans les profondeurs de l’âme humaine, dont on ne peut sortir indemne, tant la puissance de l’écho que l’on ressent est envoûtante.

L’authenticité, la sincérité sinon rien. Et c’est ce qui fait toute la pureté de cet univers. Tous les textes sont autobiographiques. Cela se ressent. C’est toute une vie que l’on passe au travers du filtre des émotions, émaillée de joies et de peines, de vertiges, de désirs, de rêves, d’attentes, de doutes, de désillusions, de blessures et de souffrances. Simon Buret n’est pas seulement un comédien, c’est aussi un excellent auteur-compositeur-interprète dont la sensibilité à fleur de peau a su s’exprimer avec beaucoup de finesse et de justesse, aux côtés d’ Olivier Coursier, musicien confirmé, compositeur et arrangeur. Le piano est le 3ème personnage d’ AaRON, présent sur tous les titres sauf Mister K . Une âme supplémentaire que l’on perçoit et qui prend vie sous les mains d’ Olivier . D’aucuns ont parlé de Coldplay, Archive ou Radiohead pour illustrer leurs propos. Moi, je citerais juste Ghinzu et son principe actif, John Stargasm, dont les compositions à forte densité pianistique, frisent bien souvent la perfection et nous laissent un parfum humecté d’éternité dans un repli secret de notre âme (c’est ce que j’appelle le Jet-Sex Syndrome ).

Mention toute spéciale pour certains titres dont la résonance et la coloration affective me touchent plus particulièrement, tant les destins se croisent et les échos ricochent entre les trajectoires : Lost Highway, Endless Song, U-Turn (Lili), Le Tunnel d’Or, Angel Dust, Mister K . Des titres magnifiques, tatoués à l’encre de la passion dévorante, destructrice et révélatrice, ou tout simplement empreints de cette douce mélancolie chère à mon coeur, mais dont l’intensité émotionnelle est hautement maîtrisée. Avec AaRON, on n’est pas dans l’excès, ni dans la démesure. Tout est parfaitement calibré, mesuré, disséqué, ajusté, que ce soit dans l’interprétation ou dans les arrangements. Avec un voile de pudeur que l’on devine, mais que l’émotion transperce toujours. « Say goodbye to angel dust, The only angel that you trust . » On se laisse glisser dans une bulle délicatement soyeuse, même si la souffrance perle au bord des lignes de chant et d’écriture. Etrange sensation de bien-être alors que les larmes s’écoulent lentement sur les joues, en silence, et que le corps se spasme inconsciemment. « I used to be someone happy. You used to see that I’m friendly. » L’impact est assez déroutant parfois, tant la magie s’opère et caresse d’une main invisible les âmes sensibles. On atteint alors un point d’équilibre, fragile, éphémère, dont les oscillations suivraient les pulsations insufflées par les jeux de pédale du piano, les cassures dans le rythme, et les respirations du texte.

aaron2Avancer sur le fil de la passion, la rage au ventre, combattre les forces de l’ombre qui ne sont que le reflet de ses propres peurs, irrationnelles et aliénantes, véritables métastases qui rongent ce fil et sclérosent les envies. Avancer, guidé ne serait-ce que par quelques rares lueurs d’espoir, fragiles et nécessaires, pour alimenter cet instinct de survie qui nous caractérise et repousser l’ombre de la Mort. « For every rose, one big stone. One phone call, my world alone. » Oublier un instant les déchirures, les meurtrissures, l’espace d’une nuit, peau contre peau, et se réinventer au travers de danses savamment obscures dont la chorégraphie se dessinerait et s’improviserait, sous le regard complice de la lune. Emprunter le chemin de la rédemption et de la reconstruction, coûte que coûte, loin de toutes ces déceptions, et de ce bruit de fond environnant qui parasite nos rêves d’éternité. « Don’t care what people say I’m dreaming louder everyday. » Oublier la fragilité de l’existence et l’absurdité de ses angoisses castratrices en se laissant envahir par la chaleur d’un être aimé ou la force d’un avoir ancré en soi à jamais, tel un pacte, une promesse, qui défierait les lois du temps et du hasard et s’inscrirait de façon indélébile dans la chair de ses sentiments. « I still feel like a child. I still need you by my side. I still hear you late at night. » Parce que l’Amour est sans doute la seule raison valable de ne pas lâcher prise ici-bas. Et même si la fantômisation des corps, des esprits et des affects est un processus inéluctable dans le tourbillon de la vie, même si le temps s’allonge et que les distances s’étirent, l’homme porte en lui les pastilles de rêve et les germes lui permettant de renaître de ses cendres, dans un souffle légèrement doré.

« Don’t worry, Life is easy » essaie de nous convaincre AaRON dans Little Love . Oui, si l’on possède cette capacité d’abstraction salvatrice, permettant d’occulter la noirceur qui nous entoure et encrasse nos rêves. Oui, si l’on a conservé une certaine insouciance dans nos regards. Oui, si l’on a toujours ces rires d’enfant qui résonnent dans nos têtes et coulent dans nos veines. Mais c’est un sourire triste qui se dessine sur mes lèvres en écoutant ce titre. « It’s just a matter of time ».

A noter un titre en français, Le Tunnel d’Or, dont la fragilité de l’écorce et la puissance des sentiments s’échouent sur les berges de notre inconscient. Tous les autres titres sont écrits dans la langue de Shakespeare ( Simon Buret est bilingue) avec beaucoup de poésie, d’humilité et de fluidité. Une reprise, Strange Fruit, superbement interprétée, figure sur l’album, et évoque les lynchages pratiqués dans le sud des Etats-Unis dans les années 1930-40. L’une des plus célèbres interprétations fut celle de Billie Holiday, mais Tcheky Karyo en a aussi fait une version personnelle, plus intimiste, que l’on peut découvrir sur sa page Myspace.

Conclusion :
AaRON, c’est la rencontre de 2 univers profondément habités, ayant trouvé naturellement leur propre équilibre. Les mots et les sons se mélangent, s’interpénètrent et se complètent, de façon fluide et harmonieuse pour nous faire toucher du bout des doigts leur essence, précieuse et charnelle. Et c’est cette alchimie entre les deux hommes qui nous saisit en nous coupant le souffle, tant l’énergie créatrice a été portée à son firmament. Un véritable esthétisme se dégage de ce 1er opus, et la beauté de la pochette le confirme sans aucune ambiguïté. Un groupe à suivre de très près et à faire découvrir au plus grand nombre, définitivement. Les découvertes artistiques de cette intensité sont rares. Il est des langages dont la puissance est insoupçonnée . Oui, j’en suis persuadée.

En savoir +

Album sorti le 29 Janvier 2007 chez Discograph.

Myspace : http://www.myspace.com/aaronrecordings

Site officiel : http://www.aaronwebsite.com/

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6 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 22 mars 2007
    kyra a écrit :

    Et cet album est déjà disque d’OR (plus de 75 000 exemplaires vendus). Précipitez-vous sur les dates de concerts (infos sur le site off ou la page myspace), c’est maintenant que ça se passe, et les salles sont pleines !

  2. 2
    le Jeudi 22 mars 2007
    Pascal a écrit :

    Les salles sont pleines ? Ah ça je confirme…
    Pas moyens de trouver une seule place pour leur date de Strasbourg :o (

  3. 3
    le Jeudi 22 mars 2007
    kyra a écrit :

    Merdeuhhh ! Remarque c’est normal, sur scène, ils déchirent tout, d’après une review de nos confrères du w-fenec.

    http://www.w-fenec.org/rock/aaron,3266.html

    Espérons quelques dates supplémentaires, sinon faudra sortir l’artillerie lourde pour grapiller des invits ?! joke.

  4. 4
    le Lundi 2 avril 2007
    lorelye a écrit :

    «Etrange sensation de bien-être alors que les larmes s’écoulent lentement sur les joues, en silence, et que le corps se spasme inconsciemment.»
    C’est exactement ce qui m’est arrivé la première fois que j’ai entendu « U turn (Lili) » a la radio (eh oui, AaRON a aussi été révélé grâce à Europe 2, où ils sont passés pendant une heure chez Nagui et Manu, en janvier, avec leur violoncelliste Maëva)

    Je les ai vu en mini-concert/dédicace à la Fnac de Bordeaux le 14 février, c’était magique. Deux garçons supers sympas, très accessibles et ne boudant pas leur plaisir…

    J’adore.

  5. 5
    le Lundi 2 avril 2007
    kyra a écrit :

    Merci Lorelye. Merci d’avoir extrait cette phrase.

    Lorsque le silence s’impose à nous et que le langage du corps prend le relais de cette façon, mué par le seul souffle des émotions, on pourrait parler de ressenti « orgasmique ». C’est tout à fait ça.

  6. 6
    le Lundi 28 mai 2007
    kyra a écrit :

    Davantage de dates jusqu’en décembre pour AaRON : à vos agendas !!!

    Cf leur page myspace->http://www.myspace.com/aaronrecordings ] ou la news du [W-fenec.

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