A Single Man

par |
Quel choc de voir Tom Ford, nom phare de la mode et surtout du luxe (Gucci, YSL), adepte du "pornochic", signer un film ! C’est un peu par curiosité pour ce nom qu’on va voir A Single Man, en se demandant ce qu’il va bien pouvoir nous pondre… Le résultat est globalement mitigé, mais pas pour autant inintéressant.

a-single-man-17686-2072433486George ( Colin Firth ) est un homme seul et désemparé depuis que son amant, Jim, est mort il y a de cela quelques mois dans un accident de voiture. Face à ce vide insurmontable, il décide d’en finir : le film suit son dernier jour tandis qu’il s’adonne aux tâches habituelles de son quotidien, avec le regard neuf de celui qui sait qu’il va mourir.

Le sujet est a priori banal: l’écriture autour du vide. Pourtant Tom Ford, par le parti pris du sujet (un homme homosexuel), l’époque (les années 1960) et le choix de ses acteurs ( Colin Firth sublime), arrive à ne pas en faire un énième film sur l’absence.

A Single Man a tout du film performatif, un rien tchékhovien : il tisse autour du vide laissé par Jim le fil de l’histoire de George, qui se perd dans les méandres du temps qui ne passe jamais assez vite. On sent, par les mouvements lents et les ralentis, par le tic-tac d’une montre (d’une bombe ?) en fond sonore que le temps nous est compté. En guise de bande-son Ford amplifie ces bruits du quotidien, comme les cris des enfants du voisin ou la pluie battante sur le toit, et fait de ces éléments qui rythment notre vie de manière quasi inconsciente un acteur à part entière du film.

L’esthétique est bien sûr à tomber par terre, on n’en attendait pas moins d’un homme du monde de la haute couture: tous les plans semblent soigneusement intriqués, voire tissés entre eux, alors que tous les personnages sont tirés à quatre épingles et en harmonie avec leur entourage (maison d’architecte, salon coquet, etc). Cet esthétisme semble souligner l’éloignement entre l’être et le paraître, ce qu’on ressent et ce qu’on montre, signifié lorsque Julianne Moore ne se maquille qu’un oil, le comparant à l’autre, à mi-chemin de sa métamorphose.

Alors que l’intrigue se déroule, Ford s’applique à humaniser la perte de sens de la vie de George, nous renvoyant non pas l’image de quelqu’un de désespéré, mais au contraire de quelqu’un d’ordinaire: dont le téléphone sonne alors qu’il rentre dans les toilettes, qui rêve de se venger des bambins des voisins, il a ces petits moments d’égarement, le regard perdu dans le vide alors lorsqu’on parle de sujets « importants » (ici la Guerre froide). Mais ces sensations, George ne les redécouvre qu’au fur et à mesure que les heures tournent, comme s’il réapprenait à vivre, car il sait qu’il va mourir.

i_29461_a_single_man__photo_6Les scènes les plus simples en disent souvent le plus long, et savoir retranscrire sans prétention les petits moments de folie douce où George danse avec sa meilleure amie Charlotte ( Julianne Moore plus que convaincante), ou les souvenirs de George et Jim, lovés sur un canapé à raconter des méchancetés sur la mère de ce dernier, sont vraiment les meilleurs moments du film, où on se voit même rire, contre toute attente.

Un seul détail vient ternir ce tableau: Ford n’est pas réalisateur et tombe donc très rapidement et souvent dans le cliché cinématographique, qui fait vraiment glousser la salle, venant dégonfler les bons moments du film. En vrac, on a droit aux ralentis flous, aux gros plans sur (au choix) les lèvres / les yeux sur-maquillés / les volutes de fumée ou tout autre symbole du règne de l’apparence.

On en passe par les rêves plats à propos de l’amant mort, les flashbacks colorés qui s’opposent à la réalité terne, puisque dépourvue de l’être aimé. et enfin, on a des raccourcis faciles, comme un livre, After Many a Summer d’Aldous Huxley, auteur dystopique du Meilleur des Mondes, posé à côté du revolver qui va servir au suicide.

Le summum du ridicule réside dans la brève rencontre avec le jeune Carlos, pseudo James Dean madrilène, où des banalités sont échangées. mais en espagnol, attention. On évitera également de s’appesantir sur le bellâtre qui fait les yeux doux à Firth… ridicule dans son rôle d’étudiant rêveur.

Finissions quand même sur une note positive: Tom Ford, homosexuel affiché et assumé, réalisant un tel film, on pouvait s’attendre à ce que le cour du débat soit à ce propos, se contentant de faire un premier film attendu. Pourtant, même si le sujet est évoqué, il n’est jamais vraiment prononcé, toujours sous-entendu, en toute simplicité: le thème en est d’autant plus vibrant qu’il ne s’impose pas. Ce détour a de quoi surprendre venant de la part de l’homme qui a quasiment fait du l’ostentation sa marque de fabrique.

Mais Ford fait tout pour ne pas verser dans l’attendu, car il aurait aussi pu signer un film graphique, aux vêtements frivoles et au voyeurisme démesuré… Eh bien non, il évite la plupart du temps ces écarts, malgré quelques rechutes, comme des corps d’homme nu par-ci par-là.

Avec autant de bon que de mauvais, A Single Man est un film bancal, presque hybride, qui va probablement décevoir les adeptes de l’univers vestimentaire de Ford, horrifier les cinéphiles et interloquer le reste de l’audience. Pourtant, ce film porte en lui quelque chose de nouveau et de différent peut-être par son réalisateur, peut-être par son traitement, ce qui fait qu’on n’en ressort pas totalement déçu, mais en se disant que ce n’est que partie remise, on jugera avec son prochain film.

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

3 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Dimanche 7 mars 2010
    Stedim a écrit :

    Moi, c’est simple, j’ai beaucoup aimé ! ;)

  2. 2
    le Dimanche 7 mars 2010
    Mercy Seat a écrit :

    Idem: j’ai beaucoup aimé. Et même si aucun des thèmes abordés ne me permet quoique ce soit comme identification j’en ressort toute émue et avec cette sensation d’une ambiance éthérée qui continue de flotter malgré tout. un peu de Mrs Dalloway par-ci (le récit d’une journée mise sous le signe du suicide), de The Hours par là sans pour autant tomber dans le pastiche moi je dis oui. Et je dis oui aussi à la justesse du regard sur les thème abordés: pas de victimisation pas de revendication, juste une réalité telle qu’elle a du et doit être vécue. « Pas de déprime, juste la satisfaction de la certitude d’une résignation »

  3. 3
    le Vendredi 12 mars 2010
    Julien vachon a écrit :

    J’adore merci pour cette critique. J’ai hésité à aller le voir, je compte y aller du coup

Réagissez à cet article